PRIVILÉGIÉES
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La situation financière de ces différentes compagnies laissait à désirer ; elles n'avaient pas accumulé de réserves leur permettant de soutenir une lutte prolongée, dans le cas d'une concurrence qui viendrait à surgir, leur permettant de consacrer des millions à améliorer leur outillage.
En face d'elles, on rencontrait la Société Carnegie de beaucoup la plus importante dans l'industrie du fer et de l'acier aux Etats-HOnis ; elle fournissait 30 0/0 des rails de chemins de fer, 50 0/0 des matériaux de construction, 50 0/0 des plaques de blindage, dans la production totale du pays. M. Carnegie, vingt-cinq ans avant ses concurrents, avait commencé l'organisation de son entreprise sur le principe d'une intégration exacte et absolue de toutes les branches de l'industrie, sous un contrôle unique. La compagnie fut à ses
débuts une société unique. Quand elle commença l'exploitation des minerais métalliques, elle forma une organisation à part et agit ainsi pour chacune des branches de son entreprise (compagnie de navigation sur les lacs, chemins de fer, usines de Pittsburg, entreprises de coke, de pierre à chaux). Ces 26 ou 27 sociétés avaient leur administration séparée, mais M. Carnegie possédait un peu plus de 50 0/0 du capital social de chacune des sociétés, ce qui lui assurait la haute main. Plus tard, on se décida à tout réunir sous le contrôle d'une même corporation, connue sous le nom de Carnegie Company. Par ses achats de mines de charbons, de vapeurs, de chemins de fer, de fours à coke, d'usines de toute sorte, en soudant ces diverses acquisitions en affaire unique, la compagnie s'était assuré une position absolument indépendante. Elle fabriquait presque tous les articles en fer et en acier, exécutant toutes les opérations depuis l'extraction des matières premières jusqu'à la vente des articles prêts pour la consommation, immédiate. Elle a servi de modèle à la corporation de l'acier des Etats-Unis (1).
Au début de 1901, il y eut des indices que oes compagnies, dont la plupart représentaient les dif-
(1) C'est en 1882 que Carnegie Phipps et Company (plus tard Carnegie Steel Company) avaient inauguré cette politique de Yintégration en acquérant la majorité dea actions de la Frick coke Company, le plus grand propriétaire de charbonnage et le plus grand producteur de coke dans la région de Connellsville.
férentes branches de l'industrie de l'acier, se disposaient à envahir le domaine Tune de l'autre (1). Le Wire trust, par exemple, avait conçu le projet de commencer la fabrication des barres,1 et il n'était pas impossible que le Fédéral Steel se mît à faire des fils et des câbles. Par-dessus tout cela, la grande compagnie Carnegie, qui dépassait toutes les autres et au point de vue de l'outillage et de la possession des approvisionnements (mines de charbon, de minerai de fer) des moyens de transport, et au point de vue financier (2), la compagnie Carnegie annonça brutalement l'intention de construire un établissement avec un outillage perfectionné pour la fabrication des tubes et d'entrer en lutte avec le National Tube Trust. La maison J.-P. Morgan et Cle était en relations intimes avec la Feàeral Steel et la National Tube.
(1) Les compagnies venaient en contact les unes avec les antres ; l'objet terminé par Tune était fabriqué avec les matières premières de l'autre. Il y avait une interdépendance qui amenait des frottements et des difficultés, proportionnés à l'importance des sociétés intéressées. L'organisation de celles-ci était à peine complète qu'elles formaient des plans pour arriver à produire par elles-mêmes les matières dont elles avaient besoin, ou à transformer leur production en objets propres à la consommation immédiate, do façon à pouvoir en disposer sans l'intervention d'une autre société.
(2) La compagnie Carnegie n'avait pas visé la distribution de gros dividendes ; elle avait préféré améliorer sans cesse les installations ; en 1898 et en 1899, elle y avait consacré 20 millions de dollars. En outre, depuis 1892, elle avait banni Je trade-unionisme. Dans le procès Carnegie- Frick, le plaignant Frick prétendit que les bénéfices de la compagnie en 1898-1899 avaient dépassé 70 millions de dollars.
Une guerre de l'acier entre Carnegie, qui était le plus solide, et les autres groupements, eût amené des désastres surtout à la bourse, et Ton comprend l'intérêt des financiers à intervenir. On a raconté que dans un dîner M. Morgan avait été très frappé des idées de M. Charles Schwab, qui dirigeait alors la compagnie Carnegie et qui avait longtemps nourri l'idée de consolider toute l'industrie sidérurgique. Les pourparlers furent entamés et conduits au milieu de grosses difficultés. M. Morgan posa pour l'adversaire de toute nouvelle inflation du capital et cela rendit très difficile d'arranger la répartition des nouvelles actions entre les différentes compagnies existantes. Notamment le Steel and Wire Trust lutta longtemps pour obtenir des conditions meilleures, mais finalement il dut céder et même consentir à ce que M. Gates, son directeur, fût exclu de l'administration de la nouvelle société. Les négociations aboutirent à la fin de février : le 25 février 1901, la corporation ou compagnie des aciers des Etats-Unis fut constituée dans l'Etat de New- Jersey. D'après les statuts, elle a été fondée dans le but de travailler ou ouvrer le fer, l'acier, le coke, le cuivre, le bois, de fabriquer tous objets composés en tout ou en partie de fer, d'acier, de cuivre, de bois, d'acheter, posséder, louer, exploiter tous terrains miniers, pétrolifères, de construire des ponts, des immeubles, des* bateaux, des wagons, des locomotives, des machines à vapeur, des chemins de fer, des docks, dea
ascenseurs, des réservoirs, d'obtenir, d'enregistrer, Tendre tons brevets et licences.
Au mois de mars, on annonça que le nouveau trust était formé sur la base de 425 millions de dollars d'actions ordinaires, de 425 millions de dollars d'actions privilégiées cumulatives 7 0/0 et de 304 millions en obligations de l'hypothèque 5 0/0.
La Steel Corporation ne possède pas par ellemême directement les possessions ou propiiétés qu'elle gère ; elle détient simplement la majorité ou une part prépondérante du capital-actions des différentes sociétés dont les intérêts doivent être conciliés. Chaque société conserve son entière situation légale comme auparavant. Il résulte de la déposition de M. Schwab devant Y Indus trial Commission, que la Steel Corporation n'a sur chacune de ces compagnies d'autres moyens d'action, que celui que lui confère son droit de nommer les administrateurs de l'une quelconque de ces sociétés et cela parce qu'elle a la majorité. Si les administrateurs venaient à vouloir suivre une ligne de conduite indépendante, rien ne peut les empêcher de mettre leurs idées à exécution jusqu'à l'époque où leur mandat viendrait à expirer et où la corporation de l'acier les remplacerait par d'autres. La nécessité de créer une corporation de ce genre est due au fait que chaque compagnie avait des contrats spéciaux avec d'autres personnes, des baux, des obligations et des relations avec d'autres compagnies subordonnées, ce qui eût rendu presque
impossible la tâche d'organiser une fusion directe, ou, en tous cas, il aurait fallu beaucoup de temps et Ton était pressé d'aboutir.
J.-P. Morgan et Cle adressèrent aux actionnaires des compagnies que l'on voulait réunir un prospectus leur offrant d'acheter leurs titres à un certain prix ou de les échanger contre ceux de VU. <S. Steel Corporation. Ils les informaient qu'un syndicat comprenant les principaux financiers de l'Europe et des Etats-Unis, syndicat géré par la maison Morgan, avait été formé au capital de 200 millions de dollars, afin de mener à bien les arrangements et de fournir le capital en espèces (25 millions de dollars) et le concours financier nécessaire. Le syndicat avait acheté la totalité des titres de la Compagnie Carnegie, y compris ceux appartenant à M. Carnegie lui-même; ces titres seraient payés en obligations 5 0/0 de la corporation.
L'offre publique avait surtout pour but principal de donner aux petits actionnaires l'occasion d'échanger leurs titres contre les titres de la nouvelle affaire dans des conditions analogues à celles offertes aux principaux actionnaires. Afin de s'assurer l'avenir, la corporation voulut étendre le domaine minier que possédaient les sociétés réunies. A la fin du mois de mars, on apprit qu'en dehors du Fédéral Stceh du National Tube, du National Steel, de V American Steel and Wire, de V American Steel Hoop, de V American Tinplate, de V American Sheet Steel, il avait été acquis la Laite Superior Consoli-
dated Iron Mines Company pour 80 millions de dollars, payés en titres de la corporation; le 2 avril, on apprit que Y American Bridge Company dont l'ancien capital était de 62 millions avait été acquise moyennant 67 millions en titres de la corporation; au mois d'avril encore, on acheta la majorité du capital-actions des usines de tuyauterie de Shelby (les fabricants les plus importants de tubes d'acier servant à la fabrication des bicyclettes; cette société qui avait 15 usines fut capitalisée à 13 millions de dollars.) Pour faire ces achats, les statuts (Charte) de la corporation furent modifiés, de façon à permettre l'émission totale de 1,100 millions de dollars au lieu des 850 millions prévus tout d'abord. Comme la société avait aussi émis 302 millions d'obligations 5 0/0, le capital fut amené à 1402 millions. Ce chiffre dépasse de 129,8 millions le capital total des neuf sociétés formant la corporation. La Fédéral Steel Company qui avait 53,260,900 dollars en actions privilégiées, 46,484,000 en actions ordinaires, reçut 60,445,362 dollars en actions privilégiées, 49,970,623 en actions ordinaires, ensemble 110,416,985; V American Steel and Wire, qui avait 40 millions d'actions privilégiées, 50 millions d'actions ordinaires, reçut 47 millions d'actions privilégiées et 51,250,000 d'actions ordinaires, ensemble 98,250,000 dollars ; la National Tube avec 40 millions d'actions ordinaires, 40 millions d'actions privilégiées, reçut 53,250,000 d'actions privilégiées, 50 millions d'actions ordinaires, ensemble 103 mil-
lions ; la National Steel pour 27 millions d'actions privilégiées, 32 millions d'actions ordinaires, reçut 40 millions d'actions ordinaires, 33,750,000 d'actions privilégiées, ensemble 73,750,000 ; le Lake Superior Consolidated Iron pour 29,887,449 d'actions privilégiées reçut 40,348,056 d'actions privilégiées, 40,348,056 d'actions ordinaires, ensemble 80,696,000 ; quant à la compagnie Carnegie, ]es titres furent échangés contre des obligations. 160 millions d'obligations contre 160 millions d'obligations, 96 millions d'actions contre 144 millions d'obligations.)
La corporation des aciers possédait à la fin de 1901 :
78 blast furnaces (hauts fourneaux) avec une production annuelle de 6,500,000 tonnes de fontes, 149 aciéries et 6 établissements (finishing plants) comprenant bar mills, structural steel and plate mills, plate works, sheet, wire rod and nail mills, avec une capacité de 9,000,000 T de matériaux terminés; 18,300 fours à coke; environ 70 0/0 des mines de fer de la région du Lac supérieur, 70,830 acres de terrains carbonifères, 80,000 acres dans la région du coke, 125 vaisseaux sur les lacs.
On a beaucoup discuté la majoration du capital de la Steel Corporation, Parmi les critiques les plus sérieuses, il faut citer les travaux du professeur Meade dans le Quartely Journal of Economies. On a estimé la valeur réelle de l'actif entre 150 et
500 millions de dollars; on a dit que si la corporation de l'acier liquidait actuellement, elle se trouverait en déficit. L'avenir montrera si ce pessimisme est exagéré. A ne consulter que le cours des actions, on pourrait estimer en juin 1903, les 550 millions de dollars d'actions ordinaires à 141 millions, les actions privilégiées à 429 millions de dollars.
Si Ton reprend l'histoire du Steel Trust, il convient de rappeler qu'en arrangeant l'affaire, M. Morgan avait constitué un syndicat parmi les principaux banquiers et établissements de crédit qui garantit jusqu'à concurrence de 200 millions de dollars pour l'achèvement de l'opération et pour assurer 25 millions de fonds de roulement. Ce syndicat devait durer dix-huit mois, et l'on évalua sa commission, y compris les actions estimées à leur valeur à la bourse, à une cinquantaine de millions de dollars. C'est la possession de ce fonds qui a certainement soutenu le marché des actions; la politique des directeurs du syndicat était de fixer un prix auquel ils achetaient les actions, lorsqu'elles tombaient audessous, et de vendre lorsque le cours montait au-dessus. Cette procédure fut très difficile durant la grève en été de 1901, même il devint nécessaire à deux reprises d'abaisser le prix limité. Les chroniqueurs financiers ont eu à constater le découragement qui a suivi l'impuissance de faire monter les actions, ainsi que les différentes manipulations comme l'émission de 200 millions de dollars d'obligations
pour soulager des actionnaires mécontents de ne pouvoir réaliser leurs titres.
Les actions du Steel Trust ont été introduites à la Bourse, en mars 1901, au cours de 42 3/4 pour les actions ordinaires, de 92 3/4 pour les actions privilégiées. A un moment, les actions privilégiées montèrent à 101 7/8, les ordinaires à 55. Mais d'énormes ventes furent faites par les détenteurs des titrés originaux des diverses compagnies fusionnées, qui voulaient réaliser leurs actions et le prix ne put être maintenu, malgré les efforts du syndicat que M. Morgan avait formé.