‹ Tu n'es plus rienChapitre 3 sur 5 · XU :\ ES IM.US TIEN · texte numérisé non relu

XU :\ ES IM.US TIEN

Rentrée chez elle, Odette songea à la conversation de Clotilde, plus qu'à la proche rencontre avec l'aveugle, qu'elle appréhendait. De l'autre côté de la mince cloison du petit salon, la voisine musicienne, qui s'adjoignait parfois un violoncelliste, faisait retentir l'espace de sons énamourés, passionnés et troublants à vous faire chavirer le cœur. L'amour, l'amour, l'amour partout et toujours !... Pour la première fois de sa vie, Odette qui, cependant, adorait l'amour, qui s'était tantôt encore délectée à parler librement de l'amour, qui admettait même la justesse de certains propos tenus par Clotilde sur le rôle avant tout bienfaisant de l'amour, Odette sentait qu'en pensant à l'amour et en parlant de l'amour, avec son amie, elle détonait et n'avait qu'une pensée et une voix d'outre-toiiibe. « En causant avec mon amie,

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6G dit-elle, j'ai l'air de prendre part à ce qui se dit ou à ce qui se joue ;... oui, j'y prends part comme une morte à qui il serait donné de percevoir encore les choses de la terre... La guerre, en m'urrachant mon Jean, m'a étranglé la sève dans le corps. Je suis à jamais desséchée. Je suis empu; tée dans le tourbillon des événements présents comme vme gerbe de paille fauchée et battue, qui passerait au-dessus des moissons sur pied, qui croirait y reconnaître des tiges pareilles à elle-même, sans se souvenir qu'elle a été tranchée par le fer, séparée de la terre pour toujours... »

Les gémissements du violoncelle, l'influence de la musique communiquaient un certain penchant lyrique à sa pensée ordinairement plus modeste, mais contribuaient à augmenter son désarroi.

« Les temps sont si durs, continuait-elle, que je n'ai pas eu la consolation dérisoire de m'entretenir depuis deux années, avec per-

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sonne, de mon chagrin d'amour... Avec une seule je pouvais espérer le faire encore, parce qu'elle aime pour ainsi dire hors de la guerre. Mais quand elle me parle d'amour, je m'aperçois que c'est d'un amour qui n'est pas le mien ou d'un amour que le mien n'est plus... L'amour que je porte n'est même plus accessible à un être vivant !... »

Puis la musicienne, à côté, reprit, comme presque toujours, son Nocturne préféré, et elle s'accompagnait de la voix, sans prononcer aucune parole, lorsque la grande et géniale phrase de désolation, par trois fois, vous enlaçait comme la chevelure même de la Nuit.

Alors Odette, seule, entre les images nombreuses de son bien-aimé, comme tant d'autres fois, se mit à pleurer, longtem.ps.

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Le lendemain, à l'heure du déjeuner, clic trouva Clotilde encore seule, son mari étant assez régulièrement en retard, surtout lorsqu'il devait aller chercher l'aveugle. Enfm elle reconnut la voix du beau Georges dans l'antichambre, et elle le vit pousser devant lui, comme un ventriloque dirige son automate, un grand garçon, ni bien ni mal, en capitaine de chasseurs, et les yeux clos. L'aveugle s'inclina et saisit la main que Clolikle mettait dans la sienne ; puis Georges lui dit qu'une de leurs amies était là, une jeune veuve de guerre, Mme Jacquelin. L'aveugle pressa aussi la main qu'Odette lui offrait.

L'aveugle connaissait déjà l'appartement avec une exactitude minutieuse. Il se dirigea

sans aide, presque sans tâtonnement, jusqu'à la table ; il discernait chacune des fleurs à son parfum ; on lui fit toucher des primevères qui ne sentaient rien et l'on eût dit que ses doigts avides appréciaient, en petits et étranges personnages muets, la parure du couvert. Il savait, après un bref toucher, la situation précisé de chaque objet ; avec la lame du couteau il distinguait la nature du morceau placé dans son assiette et le disséquait adroitement. Peut-être eût-il pu se servir comme tout le monde en puisant dans le plat présenté par la domestique, mais on lui épargnait ce tour de force en lui demandant : « Que préférez-vous, mon capitaine ? »

Il parlait volontiers, presque gaîment, ce à quoi l'on devinait un effort. Il paraissait intelligent sans avoir été jamais cultivé ; mais ni sa personne ni son esprit n'offraient rien de remarquable. Il eût sans doute été un homme quelconque s'il n'eût été un aveugle.

Odette avait des frissons à voir ces paupiè-

res closes sur une face d'iiomme où Ton devinait, quoi qu'il fît pour la contraindre, une souffrance secrète. Pourtant, il n'avait pas la voix des hommes qui portent un mystère ; sa peine n'atteignait sans doute pas les régions qu'une riche imagination transpose en chambres de torture pour les malheureux privés de lumière ; il ne rêvait pas à des soleils couchants romantiques, à la vue des flots sous la lune, à la contemplation de la voûte céleste ou à la lumière du Corrège, ni même à la beauté des houris.

Georges, en lui faisant tâter les cigares dans la boîte, lui glissa à l'oreille :

— Tu as déjeuné, mon vieux, avec une jolie femme, sais-tu ?

— La tienne ? parbleu !

— La mienne, oui ; mais l'autre, jeune, très jolie !...

L'aveugle parut réfléchir, hocha la tête et dit :

— Ça fait toujours plaisir...

— Son mari, dit Georges, a été tué dès le commencement . . .

— Est-ce qu'elle a des enfants ? demanda l'aveugle.

— Ils n'élaienl mariés que depuis trois ou quatre ans ; ils en auraient eu...

— C'est qu'elle l'aimait trop, peut-être .î^... C'est une chose qui arrive, à ce qu'il oaraît...

— Oui, dit Georges.

L'aveugle tourna, comme un phare éteint, ses deux grands yeux fermés, à la recherche d'Odette. Il éprouvait un curieux sentiment, s'approchant de l'envie, pour le mort oui 'était tant aimé.

Et il s'intéressa davantage à Odette. Il se trouva qu'elle avait soigné à Surville et tiré d'un mauvais pas un de ses camarades. Ce souvenir émouvait Odette, mais moins que la présence de l'aveugle. Les hommes déchiquetés, les plaies béantes, les opérations sensationnelles et les agonies résignées des jeunes gens ne produisaient pas sur elle le quart de

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la révolte apitoyée que lui causait la privation éternelle du jour, dont un être vivant et sain pouvait souffrir à côté d'elle.

Elle retrouvait, en face de lui, une partie de sa manière de parler aux blessés ; mais sa franchise fondamentale n'était pas animée par cette perspective souriante d'avenir après tout possible, qu'une femme entrevoit au chevet d'ini soldat, fût-il amputé. L'infirmière ne ment pas en disant : « Mon petit, quand vous serez guéri, quand vous reverrez votre maison, votre village... » Mais lorsqu'elle est obligée de rayer de son vocabulaire le radieux verbe voir, quelle contrainte et quelle impuissance !

Les aveugles lui causaient une émotion extrême quand elle les rencontrait dans la rue, quand on parlait d'eux devant elle. Elle se souvenait de sa gorge contractée, de ses yeux emplis de larmes, lorsque Simone lui avait raconté ce mariage à la Madeleine, ce beau couole descendant les marches, le ma-

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rie tout chamarré de décorations, entre la foule admirativement rangée et qui s'apercevait tout à coup qu'il ne la voyait p«s... Mais elle n'avait jamais encore dû soutenir la causerie avec. un de ces êtres que la perte d'un sens rend plus différents de nous que l'ablation de plusieurs membres. Elle s'en acquittait d'instinct, très bien, quoi qu'elle fût émue au possible ; et elle savait d'emblée parler au grand infirme comme elle l'eût fait à un homme ordinaire, sans paraître remarquer son état. Le capitaine lui en savait gré et il était clair qu'il était beaucoup plus à l'aise avec Odette dès une première rencontre qu'il ne parvenait à l'être avec Clotilde connue de lui depuis longtemps. Clotilde, incapable de briser son égoïsme, aucun pouvoir humain ne l'eût assouplie jusqu'à s'obliger à un acte qu'elle ne trouvait pas agréable. Son mari qui en était peiné, lui disait : « Regarde comme cette Odette est gk'acieu-se ! »

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L'aveugle s'en alla avec son ami. On le sentait content d'avoir bavardé avec une femme malheureuse et jolie, et de l'avoir pu faire comme si ni elle ni lui n'eussent été touchés par le malheur.

— Juge, dit Clotilde, quand les deux hommes furent partis, à quel point je suis paralysée et sotte, et quel service tu m'as rendu ! Mais je te demande pardon de t' avoir infligé cela.

— Quand une chose de cet ordre me fait très mal, dit Odette, je ne sais pas ce que j'éprouve. J'ai remarqué cela à l'hôpital, surtout dans les premiers temps. Il me semble que l'on m'écorche, je ne le nie pas ; mais il y a comme un pansement miraculeux qui s'opère de lui-même, et qui sourd, en une gouttelette de baume, du fond même de la blessure...

— Je ne Ib comprends pas du tout, dit Clotilde : ce qui m'ennuie, m'ennuie, et lorsque

quelque chose me fait mal, il faut que je l'écarté de moi on que je m'éloigne.

— J'ai été comme toi, dit Odette ; je le suis encore pour tout ce qui concerne mon chasrrin. Contre celui-là il n'y a aucun baume ; rien n'y a remédié jamais. Peutêtre est-ce que l'amour a quelque chose d'exceptionnel ; il nous accapare, il nous réjouit jusqu'à l'ivresse qui nous empêche de rien apercevoir à côté de lui, ou bien il nous blesse à mort. Mais tout ce qui n'est pas lui et qui tente de nous empoisonner doit porter en soi son antidote...

— Quand on aime, dit Clotilde, rien d'autre ne peut sérieusement nous atteindre...

— Pourtant, je t'assure que j'ai été quelquefois mal à l'aise depuis deux ans, et je n'ai pas cessé d'aimer.

— Tu crois cela, ma pauvr* Odette ! Mais si Jean avait continué d'être là, tu n'aurais eu de sensibilité que pour lui.

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— Clotilde, tu es gâtée par le bonheur ; tu ne comprends rien.

Clotilde hocha la tête. Elle eut l'impression d'avoir un peu froissé son amie en lui dévoilant sa pensée.

— Tu reviendras tout de même, Odette... Même pour tenir tête à mon aveugle ?...

— Comme tu voudras, dit tristement Odette.

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L'état d'esprit de Clotilde, en lequel elle avait naguère trouvé du bon, commençait à l'incommoder. Elle s'était cru tout à fait d'accord avec Clotilde, de même que Clotilde avait imaginé penser à l'unisson avec Odette, parce que toutes les deux étaient des amoureuses e^ parce qu'autrefois rien ne semblait les séparer. Mais Odette était choquée aujourd'hui de l'attitude de Clotilde, de sa iour d'ivoire, de son aversion pour la douleur et de son défaut de complaisance. « J'ai été comme elle, se répétait Odette. Sont-ce les événements qui m'ont forcée P Ou bien est-ce, comme elle le dit, parce que Jean, que je n'aime pourtant pas moins, n'est plus là pour m'accaparer ? »

Elle* fut terrorisée par cette idée qu'elle

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croyait fausse cependant. Elle eut une crise de remords et s'accusa d'avoir nés^ligé le culte de son mari. Vraiment, trop de choses la détournaient d'une pensée qui eût dû être unique. Elle revint encore une fois à sa chapelle mortuaire, à ses reliques, à ses portraits. Pour ne plus se laisser éparpiller en ces pitiés nombreuses que la rue lui inspirait, elle s'enferma chez elle. Mais l'hiver, aggravé par un froid hostile, était tellement attristant, les nouvelles de l'extérieur si moroses, qu'Odette commença une sorte de neurasthénie. Elle dut, elle, ignorante de toute maladie, faire appeler un médecin qui lui ordonna non des remèdes mais de la distraction à tout prix :

— Beaucoup de théâtres sont ouverts encore, lui dit-il ; je ne vous demande pas d'aller voir des « pièces gaies » qui sont plus indigestes que les autres, mais allez voir quelque bonne chose. Une femme de votre âge, ajouta-t-il, n'a pas le droit de se laisser mourir de langueur.

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Elle obéit au médecin, non pour sauver sa santé, mais pajce qu'elle fut touchée de honte... Encore un qui lui avait dit : « Vous n'avez pas le droit... )> C'était un médecin d'un certain âge, de grande renommée, et même intelligent ; il avait perdu ses deux fils à la guerre ; sa femme était morte de chagrin ; il était, lui, mobilisé et faisait un dur métier dans les hôpitaux.

Elle assista une fois à une représentation à bénéfice. On donnait Carmen. Elle avait adoré cette œuvre dont le génie éclatant et sombre l'étourdissait comme une jonchée de noirs œillets au goût de poivre. Mais son attention fut captée par la présence, à côté d'elle, d'un sous-lieutenant dont la manche pendait, vide; et quand ce jeune homme, plein de fougue, se retournait un peu brusquement vers son autre voisine qui devait être sa mère ou vers des amis placés derrière lui, l'étoffe au court galon d'or, molle et superflue, frôlait le genou d'Odette. L'officier vint à s'en apercevoir, et.

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tout en s'excusant, il ramassait de sa main droite la loque de drap. D'une loge, en outre, à intervalles presque réguliers et trop fréquents s'échappait un rire d'homme, saccadé, incoercible et sans aucune corrélation avec le dramatique ouvrage qui était représenté. Des personnes, d'abord indignées, quelques-unes colères, se retournaient vers l'importun, jusqu'à ce que l'une d'elles se fût avisée que cette gaîté inconsidérée était celle d'un officier qui écoutait avec le plus grand sérieux, mais était agité par les suites d'une commotion cérébrale. Le bruit en fut répandu ; persotme ne détourna plus la tête ; et chacun intérieurement avait commisération de cette infirmité dont le caractère tragique balançait celui du chef-d'œuvre.

« Il faut vous distraire à tout prix ! » songeait Odette.

— En fait de thérapeutique, lui dit son ami La Villaumer, peu de temps à la suite de cette expérience, moi, je crois surtout à la

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très vieille. Et elle recommande : « Aux grands maux les grands remèdes. » Dans un temps comme le nôtre, pour quelqu'un qui a beaucoup souffert, ce sont moins les distractions qui conviennent que les tâches exagé-

rées...

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Odette retournait de temps en temps déjeuner chez Clotilde afin de l'aider à recevoir son aveugle. A l'ordinaire, elle allait, errant, un peu désemparée, faisant agréer, tantôt ici, tantôt là, ses petits services. On l'utilisait avec succès comme vendeuse, car elle plaisait.

Elle inspira même, à ses comptoirs, ce que Ton appelle des passions. Il y en eut de soudaines et de brûlantes qui se manifestèrent cependant d'une manière discrète et indirecte, tant les plus hardis redoutaient d'aborder une jeune veuve qu'on savait si correcte et amoureuse de sa douleur.

La première fut celle d'un commandant d'infanterie, blessé trois ou quatre fois et pourvu d'un long congé de convalescence; il avait trente-quatre ans à peine, était des plus

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beaux types de soldats de cette guerre. Après avoir causé avec Odette, il lui fit demander si elle accepterait, plus tard, beaucoup plus tard à la rigueur, de devenir sa femme. Elle déclina la demande comme si celle-ci eût été folle : pouvait-on supposer qu'elle se remariât jamais ?

La deuxième fut d'un homme d'une cinquantaine d'années, m a '.s extrêmement distingué, membre du Jockey, jouissant, comme il est dit dans les romans, d'une immense fortune et incontestablement d'une très grande situation dans le monde. C'était lui l'organisateur de la plupart de ces œuvres de guerre où le concours d'Odette était recherché. Il leur prêtait ses immeubles et ce qui lui restait de son personnel ; il leur donnait son temps et sa bourse. Il éprouva pour Odette un de ces coups de foudre qui n'atteignent les hommes qu'à cet âge-là, et tomba, après son refus, véritablement malade, demeura déprimé, abîmé, vieilli, incapable de conserver

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la direction de ses entreprises, obligé de s'en aller se terrer dans une de ses propriétés, oublieux de tout, même de la guerre et de ses maux qu'il n'avait songé jusqu'ici qu'à soulager, ne pensant plus qu'à Odette cruelle.

Elle resta très indifférente à cette aventure comme à l'autre^ malgré les remontrances amicales qui lui étaient adressées. C'était par l'intermédiaire de Mme de Blauve que la dernière proposition lui avait été faite. Mme de Blauve, tout en s'inclinant devant le sentiment de fidélité qui attachait Odette à une mémoire chérie, osait lui faire observer qu'elle avait négligé, au milieu du bonheur conjugal, de fonder une famille... Odette, pourtant intelligente, pourtant très sincèrement dévouée, ne comprenait pas. Elle avait aimé un homme ; elle continuait d'aimer sa mémoire. Aucune autre idée, de quelque grandeur qu'elle parût revêtue, ne s'imposait à elle ; elle ne connaissait que son cœur qui adhérait, simplement, comme un lierre.

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même à im tronc desséché, et que nulle puissance ne pouvait empêcher d'adhérer.

Toutes les amies d'Odette partageaient l'avis de Mme de Blauve, si différentes qu'elles fussent de cette grande dame, et jusqu'à Clotilde.

Oui, Clotilde même la blâmait de n'avoir pas accueilli au moins la demande du jeune commandant. Odette en était ahurie. Il en résultait que les deux femmes d'amour ne s'entendaient pas.

La Villaumer, à qui elle avait confié cette difficulté lui disait :

— Si votre amie Clotilde avait le malheur de perdre son mari, qu'elle adore, il y a soixante chances sur cent pour qu'après un certain temps, elle en aime un, autre autant ou presque autant que lui, tandis que vous jugez cette transposition d'amour inadmissible.

— Mais enfin, on aime ou l'on n'aime pas, c'est bien simple I

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— Mais non, ce n'est pas si simple que cela. On aime et on peut aimer comme le fait Clotilde ou comme vous le faites, vous. Le discernement ne nous apparaît pas aisément tant que les amants, unis, sont heureux...

— Vous m'effrayez. Il y a donc des amours qui ne sont pas lamour ? Est-ce que ce ne serait pas le sentiment, dans l'amour, qui est le plus beau ? Est-ce qu'il y aurait un beau sentiment sans durée ?...

— Permettez-moi d'abord, ma chère amie, de croire que ce n'est pas parce qu'il est beau, que vous professez votre sentiment, ni que vous en prolongez la durée parce que vous la trouvez belle. Vous trouvez votre sentiment beau parce qu'il est le vôtre ; vous le voyez se prolonger indéfiniment parce que vos yeux sont incapables d'en percevoir la fin ; voilà tout. Il n'y a chez vous aucune contrainte, aucune soumission à une loi esthétique ou morale. Vous éprouvez comme cela. Votr«

amie Clotilde aime à sa façon, et elle la trouve belle, croyez-le.

— Tout de même ! tout de même 1 il y a un consentement à peu près général à juger supérieur l'amour qui s'orne d'un sentiment et qui ne consent pas à être éphémère ?...

— Oui. Et cela est conforme à la morale qui nous a régis jusqu'ici. Cette morale est toute délicatesse. Mais, réduite à cette pureté, suffirait-elle à alimenter une lutte aussi ardente que celle dont nous sommes témoins, pour la possession d'une partie de l'écorce terrestre ou même pour la suprématie de certaines idées ? Il faut qu'elle concède provisoirement une prépondérance à la vie matérielle et mortelle, puisqu'il est évident que c'est à la condition qu'elle ait pour elle la Force, que triomphera la morale du Juste. Me suivez-vous, ma pauvre amie ?... Tout cela est bien aride. Mais c'est pour en arriver à vous dire que les sentiments si cristallins, qui sont un « ornement » dan;^ le»

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périodes communes, deviennent un luxe à notre âge de fer et de feu. Le luxe n'est plus de mise. Il faut que tous les raffinements cèdent à une brutalité très grosse. Comme on vous l'a fort bien dit : Nous ne nous appartenons plus. Le consentement général ? mais il doit aller au meilleur bénéfice de la cause qui nous a tous unis et nous emporte tous. Pardonnez-moi, ma bien chère amie, je vais vous dire une chose d'une barbarie qui me peine, et vous sentez qu'il faut l'extrémité d'un cataclysme inouï pour que je m'y résolve : oui, votre sentiment, avec sa pérennité, en soi, est beau, est le plus beau ; mais nous n'avons plus le loisir de regarder les choses « en soi ». Eh bien ! si votre amie Clotilde avait, à votre place et au même temps, perdu son mari, et si elle était dès aujourd'hui la femme d'un autre qui l'eût rendue mère, par exemple, nous devrions estimer son cas plus que nous ne faisons du vôtre 1...

Odette fut étranglée par un sanglot. Ils arpentaient les Champs-Elysées. Elle chercha une chaise et s'y affaissa.

— Je ne vous en veux pas, dit-elle aussitôt qu'elle put parler ; quelque chose, au fond de moi, vous comprend... On m'a d'ailleurs déjà dit cela... Mais c'est dur 1...

— Les temps sont extraordinaires.

Odette s'employait à consoler la pauvre Rose. La mort de son mari avait passé presque inaperçue. Mais d'autres morts, extrêmement dramatiques, passaient aussi inaperçues. Quand les hommes revenaient en lambeaux, ils faisaient sensation; mais quand ils étaient morts, la sombre égalité de la terre recouvrait leur mémoire. Les épisodes inénarrables avaient atteint un tel caractère et se chiffraient par de tels nombres, que l'on osait à peine en parler. Les esprits étaient saturés et se fermaient automatiquement à toute perception nouvelle. Beaucoup ne pouvaient plus supporter, ni dans les journaux, ni dans les livres, aucun récit de guerre. Odette se souvenait de l'impression que produisaient autrefois les blessés. — On disait déjà »< autrefois » en parlant d'époques de la guerre présente ! — Des blessés, aujourd'hui, il y en

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avait partout. C'était plutôt les hommes intacts que l'on regardait en ayant l'air de leur dire : « Ah ça ! qu'est-ce que vous faites de vos bras, de vos jambes, vous ? » Certaines personnes, par un violent soubresaut de l'instinct de conservation, se détournaient, à l'instar de Clotilde, jusque même de toute pensée concernant la guerre ; d'autres s'y enfonçaient au contraire avec rage et s'exaltaient.

Mme de Blauve, qui avait pris Odette en affection et la voyait de temps en temps, vint lui annoncer le mariage de sa fille aînée. Elle annonçait la nouvelle en disant presque (( enfin ! » comme s'il se fût agi d'une vieille fille que l'on désespérait de caser. Mlle de Blauve n'avait pas seize ans ; elle était gracieuse, d'un très grand charme, avait reçu l'éducation la plus soignée et promettait d'être fort belle. Elle épousait un sous-lieutenanx blessé.

— Ah 1 dit Odette. Est-ce qu'elle l'aime?...

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— C'est un garçon de bonne famille, dit Mine de Blauve ; il s'est conduit admirablement.

— Mais il va retourner au feu ! Vous allez être encore dans les transes ?...

— Cela non, dit Mme de Blauve. Certainement ma fille aurait eu le goût d'être la femme d'un soldat et qui fût demeuré soldat, comme était son père. Mais les soldats trouveront à se marier, et il faut fournir des épouses aux moins favorisés qui sont obligés de s'arrêter dans leur tâche...

— Son fiancé est réformé ? demanda Odette. Mon Dieu est-ce qu'il est très...

— Oh ! il ne s'agit plus de s'occuper de ce qui faisait jadis le souci des jeunes filles ; il s'agit de sauver des hommes en leur donnant une femme, pour peu qu'ils soient en état de fonder une famille. Ce garçon est d'un pays dévasté. 11 a perdu tous les siens, les uns fusillés, les autres morts sous l'occupation ennemie, et •' lui serait complète-

ment impossible de gagner de quoi vivre convenablement. Nous avons payé, noueautres, pl^s par le sang que par l'or ; il restera à mes filles, en somme, quelque fortune ; aussi...

— Mais qu'a-t-il h., que lui manque-til ?... demanda Odette qui ne pensait qu'à cette union absolue de deux êtres dont sa propre vie demeurait illuminée.

— Oh ! dit Mme de Blauve, c'est excessivement triste : mon futur gendre est un des blessés de la face les plus dignes d'intérêt. Il lui manque de cette face... mon Dieu... à peu près tout, sauf les passages indispensables pour la nourriture et la respiration...

Odette poussa un cri inarticulé et sonna. Mais elle ne s'évanouit que lorsque Mme de Ijlauve fut sortie.

On entendit plutôt critiquer qu'admirer le cas de Mlle de Blauve. Suivant les uns,

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c'était vraiment trop fort, et l'idée devenait presque insoutenable. Chez la plupart des autres, la sensibilité était tellement émoussée à force d'entendre des récits de guerre, que l'on n'accordait même pas attention à cet acte de dévouement surhumain. Quelquesuns disaient : « La mère est folle et la jeune fille ne sait pas ce qu'elle fait. On peut violenter la nature ou la tromper pour un instant, pour un temps limité ; nous sommes à une période où l'on doit se résoudre à tous les sacrifices et se précipiter dans les bras de la mort ; mais la mort, c'est une fin ou c'est le commencement de l'inconnu. A seize ans, une jeune fille superbe, unir son sort à un homme sans visage !... » On sut cependant que Mme de Blauve, loin de forcer sa fille, s'était déjà donné toutes les peines pour l'empêcher d'épouser un autre blessé qui, le malheureux, s'avançant vers la tranchée ennem^« avec une grenade en chaque main, avait eu les deux yeux brûlés en même temps

qu'un obus faisait éclater les grenades qui lui brisaient les poignets. Ce qu'elle accomplissait aujourd'hui était modéré par rapport à ce qu'elle avait failli accomplir.

Odette éprouva le besoin de savoir l'opinion de La Villaumer sur ce fait. Elle n'avait point de rendez-vous avec lui et ne le rencontrait qu'au hasard. Elle se permit de passer chez lui un peu avant l'heure du déjeuner. Un vieux domestique la fît entrer dans une pièce d'oîj, à sa grande surprise, elle entendait les sons d'un harmonium mêlés à une voix d'homme tout à fait inhabile. Cela provenait du salon voisin, séparé d'elle par une baie vitrée que recouvrait imparfaitement une soie chinoise. Et la chose était trop insolite et inexplicable pour que la visiteuse se retînt de jeter, au bord de la soie, un coup d'œil indiscret. Elle vit, au Mustel, un organiste qu'elle connaissait, et, debout à côté de lui, un homme doublement manchot et qui portait sa tête comme un aveugle en essayant

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d'attraper les notes patiemment répétées par le prof''vSseur. Tout autour, des soldats à lunettes noires, aux yeux clos ou au visage bandé, et La Villaumer en robe de chambre, qui allait et venait au milieu d'eux. Il disparut soudain et entra dans la pièce oii se trouvait Odette.

— Je vous y prends ! dit-elle. Allez donc me soutenir que ce qu'on m'a dit de vous n'est pas vrai : vous n'êtes plus chez vous î

— Ma bonne amie, dit-il, je fais donner des leçons aux plus déshérités de ces malheureux que leur misère, leur inaction désespèî ont. On leur enseigne les notions de la musique ; ils font des efforts pour chanter ; cela les occupe.

— Je savais que vous étiez bon...

— Je ne suis pas bon. Je juge les hommes, à l'ordinaire. Mais le spectacle de l'infortune m'est intolérable ; et pour ces hommes qui sont au trois quarts anéantis» pour nous avoir sauvés, oui, je confesse que

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je donnerais ma dernière chemise ; je les servirais à table... Voulez- vous déjeuner avec nous ?

On voyait par une porte entr'ouverte sur la salle à manger une douzaine de couverts.

— Vous déjeunez avec eux ? demanda Odette.

— Je m'accorde cet honneur... C'est mon dernier luxe... Eh bien ! en profitez-vous ?

— Je ne peux pas, mon ami, je ne peux pas. Je pleurerais pendant tout votre repas. Ce n'est pas ce qu'il leur faut.

— Non. Il faut avoir le courage de leur verser une gaieté... que nous n'avons pas. Si l'hypocrisie mondaine a appris cela à quelques-uns, elle ne s'est pas si longtemps exercée en vain.

— J'ai honte de ma faiblesse, dit Odette. Je ne flancherais devant aucune blessure ; mais l'idée que la guerre a privé un homme de la lumière du jour m'oblige à me demander pourquoi j'ai le droit, moi, de contero-

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pler ces belles soies, ces objets d'art, ce soleil...

— Jouissez de la soie, des objets d'art et du soleil ! vous qui êtes faite pour charmer la partie de l'humanité qui reste debout. Vous ne voudriez pas, sous le prétexte que des millions dhommes sont précipités dans l'obscurité ou dans la mort, les imiter gratuitement et par une sympathie déréglée P Des vies, hélas innombrables, sont brisées, mais la vie demeure, la lumière brille, les plantes poussent, les animaux et les hommes eux-mêmes pullulent. Rappelez-vous cette vérité tragique et paradoxale que la vie humaine, qui est bien le chef-d'œuvre et paraît être le but de la création du monde, est, en somme, ce dont semble le moins se soucier cette grande œuvre. Quel que soit le rôle d'un homme, sa destinée est de passer.

L'horreur de la guerre qui nous est mspiree d'abord par l'extermination des hommes, à la longue, ce sont les déprédations matériel-

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les qui rentretiennent et la perpétuent : on se souvient plus longtemps d'un illustre édifice détruit que de cent mille jeunes gens fauchés en leur jeunesse...

— En attendant, vous jetez tout par dessus bord, vous, pour soulager des hommes à demi-vivants. C'est tout ce que je ve^'^^is savoir.

Odette avait passé plusieurs jours au lit à la suite du mariage de la petite de Blauve, célébré dans la plus stricte intimité, en raison des deuils — de combien de deuils ! — et auquel elle n'avait pas assisté. Mais son imagination était ardente, et elle se représentait les choses...

Elle courait un peu après son ami La Villaumer, depuis qu'elle avait surpris en lui la bonté. Il se dissimulait moins, quant à lui, devant elle, depuis qu'elle le connaissait mieux.

— J'ai toujours aimé les hommes, disaitil. Comment ne les aurais-je pas aimés en faisant profession de les critiquer sans cesse ? Les ai-je mal compris ? Souvenez-vous combien j'étais indulgent pour ce qui, en eux, s'écarte tant de la seule chose que je prise en réalité, à «avoir : l'intelligence. Que de

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faiblesses j'ai eues pour leurs instincts ! Que de sourires pour leur multiple déraison ! Je les étudiais seulement avec complaisance, sans parti pris aucun, malgré mon culte intime pour cette raison qui m'apparaît comme un flambeau allumé à l'autel du dieu et transmis avec précaution par de certains êtres privilégiés à certains êtres privilégiés, sans que la chaîne qu'ils font puisse jamais, on ne sait pourquoi, produire une illumination. Aussi n'ai-je jamais cru que le monde appartînt à ce que nous avons appris à vénérer sous le nom d'intelligence. L'intelligence c'est une parcelle divine, qui nous donne des notions, sans doute, sur ce qui est làhaut, mais qui n'a à peu près rien d'applicable à ce qui est ici-bas. Le monde n'est pas gouverna par l'intelligence. Parfois, elle crée des prosélytes, et l'on croit que son règne est arrivé. Illusion ! c'est alors que nous sommes tout près de retomber dans la sainte ignorance et de rejoindre les temps barbares. Les

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temps barbares, voyez- vous, je suis tenté de croire que c'est la période normale de l'humanité. Il faut probablement de la cruauté, de l'absurdité, de l'injustice, de la superstition, du sang répandu à flots, pour que ce mystère que nous admirons sous le nom de La Vie subsiste et se perpétue. La chair ne s'alimente que par des moyens immondes ; les plaisirs de la plus grande partie de l'humanité sont d'une insondable stupidité ; et les masses innombrables obéissent à quelques formules élémentaires, à des mots dont elles n'ont jamais pesé le sens et qui, souvent, n'ont pas de sens. On ne gouverne pas par le raisonnement lumineux mais par l'appât de quelques sonorités flatteuses aux sens. Pour subsister en un large et puissant groupe social, ma pauvre amie, est-ce que nous allons être obligés d'admettre l'opportunité de la croyance aux prophètes, aux thaumaturges, aux revenants, aux bouts rimes des « apparitions », au génie des simples d'es-

prit ? Un torrent de puérilité va-t-il inonder la surface du globe ? et se pourrait-il qu'il fût l'élément réparateur indispensable ? L'intelligence, réduite à ses seules ressources, n'a effectivement aucune force d'expansion, aucun moyen d'action. C'est à mourir de dépit et de honte. Le Droit, la Justice, la Liberté, on conçoit que certains haussent les épaules en entendant ces mots, car ces mots n'ont d'efficacité que lorsqu'ils sont vidés de leur signification et se sont travestis en idées élémentaires qui conduiraient volontiers à la violation du Droit, de la Liberté, de la Justice. On ne croit, s'il s'agit d'idées, qu'à leur vertu tutélaire ; ce sont des divinités protectrices; et l'idée n'est plus qu'un verbe qu'on symbolise à la hampe de ses drapeaux en manière de fétiche. Nous sommes aussi crédules que les guerriers d'Homère .^Minerve combat avec nous... Et je ne crois pas, d'ailleurs, que nous ayons eu jamais meilleure occasion d'adopter cette conception théocra-

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tique du momie, car les hommes sont en ce moment-ci livrés aux éléments ; et le plus grand génie politique que l'on puisse imaginer serait probablement sans pouvoir tant que les convulsions dont la terre est atteinte ne se seront pas d'elles-mêmes apaisées... Dans ces conditions, il n'y a plus plat- chez un pauvre sire, que pour les vertus affectives et pitoyables. Je le confesse, ma chère Odette, je ne contiens plus mon cœur...

— S'attendrir, c'est se diminuer, m'a-t-on dit.

— L'opinion a du vrai en ce qui concerne les personnes que leur situation appelle plus particulièrement à agir et surtout à diriger ; celles-ci doivent se poser des œillères et n'apercevoir que le but immédiat qui exige toutes leurs énergies. Mais il est désirable qu'au milieu de ce ftionde emporté dans un tourbillon, quelques contemplatifs se vouent à la Pitié comme à la conservation d'un « précieux sang », si ce n'est pour l'efficacité, du

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moins pour la beauté de la chose. Et les religieux de cette chapelle auront à lutter, savez-vous contre qui P contre l'espèce humaine elle-même, qui a fort peu la mémoire de ses propres maux et qui se ^ reprend comme un jeune chat à jouer avec le premier rayon de soleil. Les morts, il est vrai, gardent un tel silence 1..,

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Odette était seule, chez elle, un soir. Etendue sur sa chaise longue, elle atteignais r.ur les guéridons ou aux parois de la muraille les photographies de Jean qui se trouvaient à sa portée, elle s'hypnotisait à les contempler, et elle les baisait, comme toujours.

Amélie entra, annonçant que « c'était bondé » dans l'appartement voisin.

— Madame, s'ils ne sont pas là vingt hommes hauts de six pieds, c'est que ipon pauvre homme à moi n'est pas prisonnier chez les Boches !...

En effet, un grand branle-bas se produisait de l'autre côté de la cloison. On déplaçait des chaises, des meubles, et, comme tous les bruits pénétraient par les interstices de la

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porte, on distinguait les syllabes accentuées d'un langage inconnu, le roumain peut-être ou le russe. La voisine était étrangère.

Tout à coup, silence. Amélie s'était retirée. Un silence sans doute imposé, certainement concerté. « C'est une séance de musique », se dit Odette. En effet, elle reconnut presque aussitôt les doigts agiles de la pianiste, doigts moelleux, langoureux, fondus dans le clavier comme en une chair tendre, et tour à tour nerveux, bondissants, cruels comme des marteaux, pesants comme des pilons qui semblaient écraser l'instrument, soudain radoucis et palpitants sur les touches comme une aile d'oiseau qui expire. Bien que cette femme jouât souvent pour elle-même, ce n'était pas la première fois que des personnes nombreuses se pressaient autour d'elle pour l'entendre.

Un chœur de voix d'hommes éclata. Ce fut surprenant, étrange, à vous couper la respiration. Odette écouta. La sensibilité musi-

cale qui atteignait chez elle des profondeurs ignorées d'elle-même, fut soudain surexcitée. Elle ne connaissait pas ce chœur ; elle cherchait en vain à quel auteur l'attribuer. Ce devaient être des chants populaires, peutêtre très anciens, à en juger par leur simplicité naïve, leur rythme candide et leur accent sauvage et doux. Une voix de soprane s'élevait parfois, en solo, et le chœur, à la tierce, lui répondait en sourdine par un chuchotement gagnant de proche en proche et rapidement étendu comme un baril d'huile sur la mer, confidentiel aussi et suprêmement ému, qui semblait se transmettre d'homme à à homme le long de plaines immenses, de fleuves au cours sans fin. Deux ou Irois cris rauques ou stridents ramassaient soudain toutes les voix en une pointe aiguë dressée vers le ciel. Puis tout bruit cessait, et l'on eût cru retomber des altitudes superbes et se noyer dans le néant.

Alors les doigts de la Fée étrangère exécu-

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taient au piano une ballade de BalakiriefT ou l'hymne de Dvorak « sur la mort d'un héros ». Puis, après une pause, un autre chœur était entamé.

Il y en eut un d'une mélancolie qu'aucune parole ne saurait même suggérer, où l'on discernait parmi le murmure uniformément plaintif, de si véridiques gémissements, que l'on eût tendu les mains pour porter secours à ces souffrances imprécises, inconnues et multipliées. Et cela s'enflait, se répandait, prenait une si puissante extension qu'on évoquait malgré soi la surface du monde endolorie et la voix faible et résignée de l'homme, de l'homme toujours berné, toujours conduit, toujours sacrifié comme un bétail à des dieux dont il ne perce pas le secret. C'était la lamentation de l'antique terre des hommes, lamentation timide, inhabile et désespérée, issue des cœurs broyés, des chairs déchirées, des âmes déçues dans leurs idéals ingénus, plainte troublante émanée du bord des mare-

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cages, des forêts, des étendues glaciales, des steppes désertiques, des villes anonymes, des prisons, des palais, des champs de bataille, des tombeaux, et adressée stoïquement, pathétiquement, et puérilement aussi, à... personne !

Odette avait approché souvent des sentiments correspondants à cette musique primitive, barbare, divine peut-être ; mais lorsque la musique vient à se mêler à nos sentiments, elle les révèle à eux-mêmes et les amplifie sans mesure. Odette vit ce qu'elle n'avait jamais osé voir ; elle fut pour la première fois transportée hors d'elle-même, ou, du moins, elle eut la conviction qu'elle l'était. Cela produisait en elle un renversement des points de vue qui eût pu lui donner le vertige. Elle découvrit, d'un coup, combien elle avait jusqu'ici tout considéré par rapport à elle, fût-ce dans ses moments en apparence les plus généreux. Or, elle se considérait à cet instant par rapport au

nombre incalculable de ceux qui n'étaient pas elle. Ce n'était pas d'aujourd'hui que lui parvenait le gémissement de l'humanité, mais c'était la première fois que le sanglot des autres se parait à son oreille d'un accent de majesté désolée qui l'obligeait à se traîner à terre en disant : « Je ne suis plus rien 1 Je ne suis que la servante du malheur. »

Sentiment d'ordre pénible s'il en est ; et, par une curieuse contradiction, d'ordre joyeux, au même degré. Une commisération sans bornes lui faisait palpiter le cœur et monter les larmes, et cependant cette sympathie douloureuse, au lieu d'être déprimante ou cruelle, produisait en son âme des épanouissements insoupçonnés et comme l'éruption d'une allégresse paradoxale qui se mêlait à l'amertume et à la pitié.

Il n'y a pas de compensation à la souffrance personnelle que nous pouvons éprouver. Au contraire, l'union étroite et complète à la souffrance d'autrui cache un plaisir de com-

patir, contient un désir déjà actif d'aider, suscite un commencement de geste secourable, provoque une imploration si fervente de miséricorde céleste, que le cœur ne sait plus si c'est dans la détresse suprême qu'il gît ou s'il atteint une phase rayonnante incomparablement supérieure à son chétif état d'être isolé. Le mot « amour » se présente à l'âme ainsi extasiée, et nulle forme ne le soutient ni ne l'accompagne pour en limiter la vertu ; il est sans terminaison comme sans figure ; quant à la source qui l'alimente, jaillie on ne sait d'où, on a l'assurance qu'aucun tarissement ne lui est à redouter.

Odette pleurait souvent ; mais c'étaient aujourd'hui d'autres larmes ! Elle prit une des photographies de Jean et ne trouva qu'un mot à lui dire :

— Pardon !

EP.e ne comprenait ni ce qu'elle sentait ni ce qu'elle faisait ; m&*^ elle avait conscience

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de trahir Jean. Non pas de trahir Jean en faveur d'un autre, mai^ pour une multitude d'autres oi^ aucun homme ne se discernait. i^uand elle put formuler quelque idée, elle 86 dit : « J'ai pitié... » Elle eût pu se dire : m La charité m'a envahie. »

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