PAT PIE IL LE TOLES
venues en Chine en 1773. En tout cas un nouveau lot de trois caisses parvint à Macao sur le Superbe le 29 août 17741). Les dernières planches et épreuves, expédiées de Paris en décembre 1774, ne purent parvenir en Chine avant le milieu de 1775. Pour faire patienter l’empereur, le P. Benoist lui expliquait que «les premières planches ayant été exécutées, le Ministre jugeant que quelque délicat que fut le burin, l'espèce de gravure qu’on avoit employée ne seroit peut-être pas du gout d'ici, il aima mieux sacrifier ces premières Planches et les faire recommencer dans un goût qu'il désigna lui-même...»®) Je ne trouve rien de pareil dans les dossiers des Archives Nationales 5).
Fe
. Les acomptes et paiements étaient effectués aux graveurs par le Trésor au moyen de sommes que la Compaguie des Indes mettait à sa disposition. Mais la Compagnie des Indes elle-même ne faisait ces versements, au moins en principe, que pour le compte de l'empereur de Chine, entendez des marchands hannistes de Canton qui eurent sûrement, en dernière analyse, à supporter seuls les frais de la commande impériale {).
On à vu que l’édit du 13 juillet 1765, en prescrivant que la
gravure des planches se fit en Europe, ordonuait que «le prix de
1) Cordier, La France en Chine, p. 38, 60.
2) Lettres édifiantes, IN, 209; Cordier, Les Conquétes, p. 17; T'oung Pao, 1917, p. 346. Cette conversation entre K‘ien-long et le P. Benoist eut lieu au cours des séances où le frère Panzi peignait le portrait de l'Empereur, c’est-à-dire dans les premiers mois de 1773. Mais alors on comprend mal que le P. Benoist n’y fasse aucune allusion à l’arrivée des sept premières planches qui, d’après le témoignage même de sa lettre, étaient arrivées à Pékin dès le début de décembre 1772.
3) Il faut toutefois se rappeler que le P. Benoist possédait au sujet de l'exécution et du tirage des gravures un mémoire écrit par Cochin en 1769 et qui parvint à Pékin en 1770; ov nous ne savons pas tout ce que contenait ce mémoire, sur lequel je reviendrai plus loin.
4) M# Favier, Péking (Pékin, 1897, g' in-4), p. 215, se trompe absolument en disant
que les planches furent gravées ,aux frais de Louis XV”.
cet ouvrage soit payé sans aucun retardement», et le contrat des hannistes de 1765 mentionne le versement immédiat de «5.000 taëls à titre d’arrhes», en pièces d'argent. Eu outre, le Mémoire rédigé dans les bureaux de Bertin à la fin de 1766 dit que l'Empereur «a fait delivrer aux préposés de la Compagnie une somme de seize mille taëls (le taël vaut 7£ 10% ce qui fait une somme de 112.800£€)»1). Les indications utilisées ici par les bureaux de Bertin ont dû parvenir en même temps que les premières planches; il faut donc qu'entre le contrat de 1765 et le départ des vaisseaux au début de 1766, il y ait eu un nouveau versement des hannistes. Mais la question est encore compliquée par une entrée dans les comptes du comptoir de la Compagnie des Indes à Canton, où on lit au compte «passif»
du comptoir: ?) Piastres € Pour dépôt fait par le Cong-hang en 1765 et 1766 à la Caisse de ce Comptoir pour l'exécution des gravures
représentant les Victoires de l'Empereur de la Chine
20000 taëls faisant la piastre à 7" 1° 8 caches, au Passif 27.855°/,,.»
Il semblerait done qu'après le premier versement de 5000 taëls et un second de 11.000, les hannistes eussent encore versé en 1766 une troisième somme de 4000 taëls. Il n’y a pas à douter en tout cas du chiffre total de 20.000 taëls attesté par les comptes du comptoir de Canton. Nous arrivons ainsi, pour les sommes versées par les hannistes, en 1765 et 1766, à un total de 150.000 livres,
aussi bien en nous tenant à l’équivalence de «7£ 10%» au taël
1) Ce passage du Mémoire a été reproduit sans observation par MM. Monval (Les Conquétes, p. 150) et Cordier (Les Conguétes, p. 6), mais le calcul des commis de Bertin, qui supposerait 200 sols à la livre, est faux dans les termes où il nous parvient. A 7£ 10s le taël, on aurait, pour 16.000 taëls, 120 000 livres. Si le total de 112.800 livres était exact, il faudrait que, dans le texte original du Mémoire, il y eût eu non pas ,7£ 10s”, mais ,74 1#”; je montrerai tout à l’heunre pourquoi c’est le total que je crois faux; il ne s’agirait donc pas d’une faute de copie, mais d’une erreur originale du /émoire,
2) Cf. Cordier, La Chine en France au XVIIle siècle, p. 14.
212 PAU PELLIOT.
qu’indique le Aénoire des bureaux de Bertin qu’en partant de la valeur en livres alors admise pour la piastre en Extrême-Orient !).
Mais il y eut encore d’autres versements effectués par les hannistes après cette date. En 1773, la Compagnie réclamait 50.000 livres aux hannistes en remboursement des sommes payées à Paris et qui n'étaient pas couvertes par les versements de 1765—1766; elle obtint G.000 piastres le 28 décembre 1773 et resta créditrice des hannistes pour 1200 piastres ?). C’est là une comptabilité bizarre, puisque 6000 + 1200 piastres, soit au total 7200 piastres, font 38.880 livres et non 50.000; ici encore il a dû se glisser quelques erreurs de copie, et le seul chiffre sûr est celui des 6000 piastres reçues en 1773. Lors de l’arrivée des trois caisses du Superbe à la fin août 1774, de Robien, contre l’avis du Conseil de Direction, remit aux hannistes les trois caisses contre une reconnaissance de dette de 4000 piastres représentant les 1200 piastres arrièrées et les nouvelles dépenses; ces 4000 piastres furent effectivement versées par les hannistes le 12 janvier 1775 ?). La dernière expédition de gravures, parvenue au milieu de 1775, ne donna pas lieu à une nouvelle note de frais de la Compagnie. Tout était donc réglé quand Vauquelin, nommé en 1776 au poste de consul qu’on créait alors à Canton, s’avisa d'exiger des hannistes et obtint d'eux, «en nautissement des sommes qui pourraient être dues pour solde des gravures représentant les Victoires de l'Empereur de la Chine» une
1) L’équivalence de la piastre à 0.71 (et une fraction) du taël est conforme à ce que les comptes anciens nous font connaître. En ce qui concerne la valeur de la piastre en livres, les comptes du comptoir de Canton montrent qu’on calculait alors la piastre à 108 sols”, soit 5 livres 8 sols (cf. Cordier, La France en Chine, p. 94—95, 98—99, 106—107). Or 27855 piastres 2/16, à 5 livres 8 sols la piastre, font 150.417 livres 67, et puisque ces 27855 piastres 2/16 représentent 20.000 taëls, correspondent à une valeur de 7£10s au taël et non de 7£ 15; dans le Mémoire des bureaux de Bertin, il y a donc une erreur de calcul, et on ne doit pas songer à une erreur de copie.
2) Cf. Cordier, La France en Chine, p. 31, 32, 61, 105.
3) Jbid., p. 47, 60—62, 105.
soumission de 10.000 piastres, sur laquelle 2000 piastres lui furent versées comptant; cette somme de 2000 piastres, ou 10800 livres, figure à l’état de caisse de Vauquelin daté du 1% janvier 1779. Le 20 décembre 1779, Vauquelin se faisait délivrer un nouvel acompte de 3.000 piastres, soit 16.200 livres, qui figure à ses états de caisse du 1° janvier 1780 et du 31 décembre 1780; il employa les 5.000 piastres aux besoins du consulat. Vauquelin mourut le 23 septembre 1782, mais dès le 3 février de cette même année, Joly de Fleury, trouvant inique la réclamation de 10.000 piastres formulée par Vauquelin, insistait à Paris pour qu'on reversät le plus vite possible aux hannistes les 5.000 piastres qu'on avait exigées d’eux indûment !). La restitution eut sans doute lieu en 1783 *). Si on ajoute aux 150.000 livres de 1765 —1766 les 10.000 piastres, soit 54.000 livres de 1773 et 1775, on voit que les hannistes ont payé pour les gravures 204.000 livres. D’autre part, à Paris, chaque graveur reçut 10.000 livres par gravure, sauf Prevost qui pour la première planche, la plus chargée, de Sichelbart, eut 11.000 livres, et Choffard qui soumissionna à deux gravures pour un prix global de 15.000 livres. Les graveurs reçurent done 156.000 livres. D'autre part Cochin, «directeur» de l’entreprise, et directeur effectif puisqu'il retoucha fort certaines planches, fut rémunéré de son travail dans des conditions dont le détail nous échappe *). Un état conservé dans la liasse 011924 (2) des Archives Nationales totalise à 168.000 livres environ les dépenses déjà effectuées en janvier 1774. On trouve encore trace de 15.000 à 20.000 livres de dépenses après cette date. Qu'on ÿ joigne les frais d'impression des dernières planches, ceux
d'emballage, d'expédition, et on ne sera pas loin, en somme, des
1) Zbid., p. 94, 95 (où 18.800 livres est une faute d'impression pour 10.800), 98, 99, 105, 107, 111, 125—126, 136,
2) Ibid., p. 259.
3) C’est ainsi que Cochin reçut à ce titre 800 livres à la fin de juillet 1774 (Arch, Nat., 0:1912[5], n°* 80 et 82.
214 PAUL PELLIOT.
204.000 livres que la commande de K'ien-long coûta effectivement aux hannistes de Canton ?).
On a dit généralement qu'il ne fut tiré en France que cent exemplaires des planches; c'est en effet ce qu’on lit dans la notice jointe à la série réduite par Helman: «Cet Ouvrage ne fut entièrement terminé qu'en 1774, et les Planches avec cent Exemplaires qu'on en tira, furent envoyés à la Chine; il n’en fut réservé qu’un très-petit nombre pour la Famille Royale et la Bibliothèque du Roi, ce qui a rendu cette suite de la plus grande rareté» ?). Mais cette fois encore la notice de Helman doit faire erreur.
D'abord, il faut mettre hors de compte les exemplaires qui restèrent en France. Quel que fût le nombre final du tirage demandé par l’empereur de Chine, il est en effet bien évident qu'il fallait lui envoyer ce nombre d'exemplaires intégralement. Les exemplaires restés en Europe étaient donc sûrement tirés en surnombre). Il semble qu’au début, l'entourage du marquis de Marigny ait pensé se servir assez largement. Le frère aîné d’Attiret, ayant appris à Dôle qu’on allait graver à Paris des dessins de son frère, s’adressait à Marigny dès le 26 octobre 1769, et le marquis, dans sa réponse du 10 novembre 1769, était loin de le décourager: «Quant à l'envie que vous avez de posséder un exemplaire de la gravure de ces dessins, il n’est pas possible de la remplir sitôt, attendu qu'il est
essentiel, pour les intérêts du commerce de la nation, qu'il n’en
1) En dehors des gravures elles-mêmes, on avait décidé d’abord de graver à part un encadremeñt, où une large place aurait été faite aux fleurs de lys; je ne sais par suite de quelles circonstances ce projet fut abandonné. Cf. à ce sujet, Monval, Les Conquêtes, p. 151—152, reproduisant la lettre du marquis de Marigny à Cochin du 19 avril 1767; la minute de cette lettre est dans 01924 (2); une copie est dans 01116, fol. 233—238 (Gans cette copie, l’encadrement est qualifié de , nécessaire”, au lieu que la minute a cor= rectement accessoire”). 3
2) Cf. Cordier, La France en Chine au XVIIIe siècle, p. 16.
3) Je diffère sur ce point de Cordier, Les Conquétes, p. 16.
paroisse aucun en Europe que lorsque l’envoy complet des gravures et des planches aura été fait, ce qui doit encore tarder environ deux ans. Lorsque les vaisseaux chargés de cet envoy seront partis, je verrai volontiers à vous procurer cette satisfaction.» J. B. Aîtiret revient à la charge en 1770, puis au début de 1771, et, le 6 février 1771, Marigny lui répond encore: «Il sera réservé au surplus quelques exemplaires de ces gravures pour rester en Europe, et je vous en ferai avec plaisir garder un de chacune des planches dont le feu P. Attiret à fait les desseins»1). Mais, en 1772, la note change. À une nouvelle lettre d’Attiret aîné, Marigny répond le 7 décembre 1772 qu’il n’est pas encore sûr que les vaisseaux emportent encore toutes les gravures cette année, et il ajoute: «Je ne puis même vous cacher que par de nouveaux arrangemens avec la Compagnie des Indes, il est fort douteux qu'il en reste en Europe d’autres exemplaires que quelques uns pour le roy et ses ministres [;] il ne m'est pas possible en ce moment de vous marquer rien de plus positif.» Attiret n’en fit pas moins une dernière tentative le 24 juillet 1775. Le comte d’Angiviller, qui avait succédé à Marigny dans la Direction générale des Bâtiments,
lui ôta tout espoir par cette lettre du 15 août 1775: ?)
Lorsque M. de Marigny, Monsieur, vous fit esperer le don des estampes gravées d'apres les dessins du P. Attiret votre frere, il avoit lieu de croire que s’il restoit en Europe quelques unes de ces estampes, elles lui seroient remises pour en faire la distribution. Mais les choses ayant changé sous le ministère de M. l'abbé Terray, il m'est impossible de vous procurer la satisfaction à laquelle
vous aspirez depuis tant d'années. Il faudroit vous addresser on à M. le con-
1) Dans cette lettre de 1771, J. B. Attiret demandait en outre à Marigny de lui obtenir de l’empereur de Chine un secours à raison des services rendus à la Cour de Pékin par son frère. Le marquis lui répond qu'il croit la chose possible, mais qu’Attiret doit s'adresser à la Compagnie des Indes qui a seule contact direct avec les autorités chinoises.
2) La correspondance d’Attiret l’aîné avee Marigny et Angiviller se trouve aux Arch. Nat., 021924 (2), n°* 43 et 44; 921911 (5), n°* 176 et 177; 011912(2), n° 9, 10, 17,35; 011912 (3), n° 138 et 144; 011913 (2), n°* 148 et 160. La lettre d’Angiviller a déjà été reproduite, sans indication d’origine, par Roger Portalis et Henri Béraldi, Les graveurs du XVIIIe siècle, Paris, in-8, t. II [1SS1], p. 392.
216 PAUL PELLIOT,
troleur general ou a la compagnie des indes. Mais comme il interesse fort pour cette compagnie qu'aucune de ces estampes ne reste en Europe (car l'empereur de la chine l’a recommandé fortement et il y iroit peut-être pour elle de se voir fermer les ports de cet empire) elle vous repondra surement qu’il n’en a point resté; et cela est fort probable. — je n’en aï point moi meme qui ait [sic] donné les premiers ordres pour l’entreprise, ce qui probablement diminuera votre
sensibilité sur cette privation.
Le comte d’Angiviller venait cependant de faire à ce même moment une tentative afin d'obtenir de l'abbé Terray quelques exemplaires des gravures pour lui-même. Nous connaissons ectte tentative par un «Mémoire» assez amer à l'adresse de l’abbé Terray et qui avait été établi dans les bureaux d’Angiviller le 24 juillet
1775. En voici le texte:1)
En 1767. Les vaisseaux de Chine apportèrent en Europe quatre desseins representant les Conquêtes, Victoires et Triomphes de l'Empereur de la Chine, Kien-Lung, sur une nation Tartare qui s’étoit révoltée; et ils furent suivis peu après de 12 autres pour être gravés. L’addresse de la lettre du P. Castiglione, Premier Peintre de l'Empereur, était au Président de la sculpture en france, pour qu'il ordonnät la gravure de ces desseins par les meilleurs artistes en cuivre, ce dont la ville de Canton devoit faire les frais par les mains du Président du Bureau du Commerce Pan-kei-koua.
M. Bertin, sous les ordres de qui étoit à lors la Compagnie des Indes, ne crut pas que cette addresse put regarder autre personne que M. de Marigny et lui renvoya la lettre du P. Castiglione, ainsy que les desseins. Ce fut en conséquence M. de Marigny qui, après avoir pris les ordres du Roy, fit le choix des artistes à qui l'exécution de ces gravures seroit confiée; il règla le prix de chacune et chargea M. Cochin de la Direction générale de l’entreprise.
Lorsqu'il y eut un certain nombre de ces Estampes terminées elles furent présentées au Roy. Cette presentation eut du naturellement etre faite par M. de Marigny, l’entreprise s’exécutant sous ses ordres. Mais M. l’abbé Terray, sur le prétexte que la Compagnie des Indes, qui étoit sous ses ordres, faisoit, ou avançoit les fonds de l'Entreprise, s’empara de cette presentation. M. de Marigny ne crut pas devoir s’y opposer ou s’en plaindre par menagement pour un Ministre dont il avoit besoin à chaque moment.
M. le Comte d’Angiviller auroit pu, par les raisons exposées ci-dessus, aspirer à faire la presentation au Roy des dernières estampes, mais elle s’est faite avec tant de précipitation qu’il n’a pas même eu le temps de representer
1) Arch. Nat., 011913 (2), n° 140.
à cet égard ses droits à Monsieur Le Controlleur Général, de l'amitié duquel il a lieu de croire qu'ils eussent été écoutés.
Mais il croit devoir avoir l'honneur de lui observer, que l'Entreprise ayant été achevée sous ses ordres, on ne peut du moins lui refuser quelques exemplaires de la suite de ces gravures, dont certainement la Compagnie des Indes a retenu au moins un petit nombre d'exemplaires, et dont la distribution eut du naturellement le concerner. Il est juste aussi que M. de Marigny qui dans le temps a donné ses soins pour que l’entreprise fut exécutée parfaitement au gré des Chinois, en ait une suite,
Au reste on n'ignore pas que ce petit nombre d'exemplaires réservés en
Europe ne peut etre distribué qu'avec ménagement, et après un certain temps
ecoulé, afin que l’on ne sache point en Chine qu'il en a resté dans ce Pays-ci;
Ce qui, selon le Gouvernement paternel de la Chine, pourroit valoir la Bastonade à M. Pan-kei-houa. Mais Monsieur le Controlleur General sera sans doute Tranquille sur l’usage que M. Le Comte d’Angiviller fera de ce don.
En marge de cette copie du mémoire, un secrétaire a écrit: «M. le comte m'a dit que M. le controleur général lui feroit donner quelques exemplaires des gravures de la Chine.» Mais la phrase finale de la lettre écrite trois semaines plus tard à J. B. Attiret donne à penser que le comte d’Angiviller s'était mépris sur les intentions de l’abbé Terray 1).
D'autres furent-ils plus heureux que le comte d’Angiviller? Nous l’ignorons. Il y eut toutefois quelqu'un qui reçut alors un exemplaire des gravures: c’est Bertin. Bertin s'était adressé à ce sujet à Marigny dès 1771, et nous savons par une uote d'un de ses secrétaires, Chompré ou Parent, que, le moment venu, il obtint satisfaction ?). Les exemplaires conservés en Europe et aujourd’hui connus sont peu nombreux. Brunet indique les prix atteints par quelques exemplaires passés en vente publique au XIX® siècle, On
connaît aujourd'hui un exemplaire à la Bibliothèque Nationale, un
1) On sait que le privilège de la Compagnie des Indes avait été suspendu en 1769, et qu'en 1770 avait commencé une liquidation qui n’était pas encore achevée lors de la Révolution. I’abbé Terray, contrôleur général des finances, avait la haute main sur cette liquidation.
2) Cf. Cordier, La Chine en Trance, p. 59; Les Conquétes, p. 12 et 16. La lettre de Bertin de mai 1771 est en outre mentionnée dans Arch. Nat, 0'1912(2), n° 35.
218 PAU PELLIOT,
autre à la Mazarine; un troisième, donné à Necker par Louis XVI, orne les murs du château de Coppet 1). Il y a environ 25 ans, un exemplaire vint aux mains de M. Henry Hymans ?). Quelques autres se trouvent sûrement encore en circulation %). Voilà pour les exem-
plaires tirés en surnombre et qui restèrent en Europe au X VIII siècle.
Abstraction faite de ces exemplaires, combien en fut il envoÿé réellement à l’empereur de Chine?
L’édit du 13 juillet 1765, transmis en traduction par Castiglione, est en apparence formel: «Je désire... qu'après avoir tiré cent exemplaires de ces estampes sur la planche de cuivre, ces cent exemplaires et les Planches me soient renvoyés.» Mais le contrat des marchands hannistes, dont nous avons l'original chinois et qui, partout ailleurs, est un reflet fidèle de l’édit du 13 juillet, dit de son côté à propos des quatre premières planches, avec une précision qui exelut tout soupçon d’inadvertance daus la rédaction: «La gravure étant achevée, pour chaque planche on tirera 200 exemplaires sur bon papier résistant, soit en tout 800 feuilles, qui, avec les planches de cuivre, seront divisées [en deux lots] et chargées sur deux vaisseaux pour être rapportées; chaque vaisseau devra porter 2 planches de cuivre et 100 exemplaires de chaque gravure, soit en tout, 400 feuilles.» De son côté, le Mémoire établi à la fin de 1766 dans les bureaux de Bertin porte: «L'Empereur demande que les quatre Planches gravées sur cuivre lui soient envoyées, avec 200 épreuves de chaque Planche.» Ce Mémoire, qui ne s'inspire sûrement pas du décret ni de la note aunexe de Castiglione, ne repose
pas non plus sur le contrat de 1765 puisqu'il indique un versement
1) Cordier, La Chine en Trance, p. 56.
2) Cf. H. Hymans, Ure phase de l'histoire de l'art en Chine, dans Bulletin de l’Acad. Royale d’archéol. de Belgique, 6° série, 1 [1898], p. 55—72.
3) La librairie E. Nourry a vendu en 1919 (Cat. n° 134, n° 542), pour 100 francs, un exemplaire des « Victoires et Conquêtes»; mais, malgré l'indication du catalogue, je soupçonne qu’il s’agissait de la réduction de Helman.
de 16.000 taëls au lieu des 5.000 mentionnés au dit contrat; Le chiffre de 200 exemplaires de chaque gravure était donc vraisemblablement répété dans une autre note du début de 1766, émanant du Conseil de Direction de la Compagnie à Canton, et qui n’a pas été retrouvée.
Tout bien considéré, je crois vraisemblable que les hannistes, d'accord peut-être avec les autorités de Canton, aient ici modifié volontairement le nombre d'exemplaires indiqué dans l’édit du 13 juillet. Il fallait toujours envisager la perte possible d'un navire. Or, avec le contrat des hannistes, même si un navire disparaissait, l'autre apportait les 100 exemplaires exigés par K'ien-long; l’empereur avait satisfaction. Si les deux navires parvenaient à bon port, on en serait quitte pour garder à Canton ou pour détruire les 100 exemplaires en surnombre.
Mais faut-il admettre qu'après coup on s’avisa en France du contenu même de l’édit du 13 juillet, et que, contrairement au contrat conclu avec les hannistes, on ne tira que cent exemplaires comme le dit Helman? Eu aucune façon, et un document important, dont je ne sais pourquoi, à l'exception de M8? Favier et de M. Hymans, on n’a pas fait état jusqu'ici, va nous montrer qu’à la fin de 1770, l’empereur sanctionna précisément le chiffre de 200 épreuves indiqué dès 1765 par le contrat des hannistes.
A la fin de 1769, deux gravures seulement étaient prêtes; encore n’en envoya-t-on alors en Chine ni les planches ni aucun tirage. En leur place, Cochin adressa au P. Benoist, supérieur de la mission de Pékin, un mémoire dont il demandait que le texte fût soumis à l’empereur de Chine. De ce mémoire perdu, les lettres du P. Benoist à Bertin, récemment publiées par M. Cordier, font mention à deux reprises. Dans une lettre du 25 novembre 1770, le P. Benoist explique que les mandarins de la Cour n’acceptent pas en principe de se mêler d'une affaire qui a été confiée par l'Empereur à ceux
de Canton; or c'était le cas pour la gravure des seize dessins des P g
220 PAUL PEL LTOT.
Conquêtes, ou, comme il les appelle plus exactement, des Victoires.
Voici ce que dit à leur propos le P. Benoist: 1)
C’est en conséquence de cette manière d’agir qu’observe ici la Cour, que les démarches que je viens actuellement de faire pour les Estampes des Victoires ont été inutiles. Par le même ordinaire par lequel scnt venües les lettres de V. G. j'ai reçu de Mrs. du Conseil de la Compagnie des Indes à Canton, le mémoire de M. Cochin sur lequel ces Mrs. me témoignoient souhaiter ardemment que je leur communiquasse les intentions de la Cour: quoique je n'ignore pas les usages de la Cour de Pe King: neanmoins comme ce mémoire m’avoit été adressé directement et que en retardant d’en instruire la Cour et en renvoyant l'affaire au douanier de Canton, c'étoit s’exposer à retarder au moins d’une année les planches et les Estampes des Victoires, j'ai cru que je pouvois faire ici quelques tentatives. La lettre de Mrs. du Conseil et le Mémoire de M. Cochin étoient arrivés très à propos, deux jours avant le retour de Sa Majesté de son Voyage de Tartarie. Dans l'absence de l'Empereur il n’auroit pas été possible de rien tenter. Mon premier soin a donc été d’employer les deux jours qui me restoient à traduire en chinois les sages réflexions de M. Cochin. J'avois travaillé à une nouvelle édition des cartes de l'empire en cent quatre feuilles, dont l'Empereur a fait graver les planches sur cuivre?). Je me suis encore chargé bien malgré moi et uniquement pour me rendre aux vives sollicitations qu'on m'a faites de veiller à l’impression de ces nouvelles planches. Je dis bien malgré moi parce que ce n’a été qu'après avoir représenté que jamais je ne m'étois occupé de cette espèce de travail, que je n’avois point d’autres secours que ceux que peuvent donner quelques écrits que nous avons sur Ja manière d'imprimer les Estampes, mais qui ne donnent pas l’exercice et la pratique sans lesquelles il est moralement impossible de réussir. Quoique ces planches soient infiniment plus faciles à imprimer que ne le peuvent être des planches aussi délicates que le seront celles des Victoires auxquelles un artiste aussi habile que M. Cochin aura apporté tous ses soins: néanmoins les difficultés de la part du papier, de l’huile, du noir, de l’essuy des planches, soit avec le chiffon, soit avec la paume de la main, et bien d’autres que je suis continuellement témoin qu’éprouvent nos ouvriers du Palais, je les avois exposées dans mon mémoire pour confirmer les observations de M. Cochin. Hier, 94 novembre, je me rendis à deux lieues de Pe King dans la Maison de Plaisance où l'Empereur passe la plus grande partie de l’année et où il devoit se rendre à son retour de Tartarie. Sa Mt y arriva effectivement vers les onze heures
1) T'‘oung Pao, 1917, 337—340.
2) Je ne parlerai pas ici des travaux cartographiques du P. Benoist. C’est une question que je compte reprendre prochainement dans une étude d’ensemble sur l’œuvre cartographique
de l’ancienne mission jésuite en Chine.
Lt à
du matin. Après avoir consulté avec nos deux Missionnaires peintres qui restent encore des quatre qui ont dessiné les Estampes des Victoires !), afin qu'ils fussent en état de répondre et de m’appuyer en cas de besoin, je vis en présence des Eunüques les deux Mandarins qui ont présidé à l’envoi des Estampes et leur présentai mon mémoire. Ils parurent bien surpris que cette année il ne fut venu aucune planche, pas même aucune épreuve de celles que je leur disois être faites. Après bien des conférences et des explications, ils me dirent que Je ne devois pas ignorer que Sa Majesté avoit confié au Chef des Douanes de Canton le soin de faire graver en Europe les 16 desseins des Victoires et par conséquent ils ne pouvoient plus s’en mêler, ni faire à ce sujet aucune démarche sans la participation du Chef des Douanes à qui Sa M. auroit peut-être donné quelques ordres particuliers qu’ils ignoroient; que ce Chef des Douanes de Canton n’auroit pas manqué de s'informer des Européans qui avoient été chargés de faire graver les desseins des Victoires et de sçavoir d’eux en détail où en étoit l’ouvrage et en conséquence auroit averti Sa Majesté; que je devois sçavoir souhaiter que tout alla par les voies ordinaires; qu’ainsi je n’avois qu'à écrire à Messieurs nos François de s’adresser immédiatement au douanier de Canton et de prendre avec lui des arrangements sur tout ce qui regarde les Planches et les Estampes des Victoires, et que personne ne pouvoit s’en mêler ici. Comme j'insistois sur ce que si la chose ne se régloit pas ici et qu’elle fut renvoyée à Canton, les Vaisseaux de lrance devant partir dans peu, c’étoit s’exposer à retarder au moins d’un an l'envoi des planches et des Estampes ; ils m'ont répondu qu'ils faisoient leur devoir et ne pouvoient agir autrement que par conséquent eux et moi devions être tranquilles.
Voila, Monseigneur, ce qui se passa hier au Palais: aujourd’hui j’en donne avis à Mrs. du Conseil résidant à Canton et les engage de s'adresser promptement au douanier de qui ils ont accepté la commission de faire exécuter les gravures que demande Sa Majesté. Il n’y a que lui seul qui puisse les déterminer sur le party qu’ils ont à prendre, or je doute qu'il consente à ce que chaque planche on en imprime mille exemplaires, surtont si cela doit retarder l’arrivée des planches. Actuellement qu’on imprime le recueil de la Carte de l'Empire en cent quatre feuilles, Sa Majesté n’a ordonné à en tirer que cent
exemplaires, après quoi les planches de cuivre seront renfermées. .... Dans une autre lettre à Bertin, en date du 16 novembre 1773, le P. Benoist disait entre autres choses: ?)
Vous avez sçu, Mr., comment il y a trois ans est parvenue entre les mains de l'Empereur la traduction du mémoire raisonné dans lequel M. Cochin détaille
1) Ces deux survivants étaient les PP. Sichelbart et Jean Damascène. 2) T'oung Pao, 1917, p. 347.
222 PAU ÉPIELOL:
les difficultés qu’il doit y avoir ici à imprimer des gravures aussi fines et aussi
parfaites que le sont les planches des Victoires. ... ..1)
De ces lettres du P. Benoist, il résulte que, dans son mémoire de 1769, Cochin, exposant les difficultés qu’on aurait à tirer en Chine de nouvelles épreuves des estampes, proposait qu’il en fût tiré en France 1000 exemplaires. Ces lettres du P. Benoist n’ont été publiées qu'eu 1917, mais d’autres détails, et plus précis, se trouvent dans une lettre du P. Benoist au P. du Gad, écrite sans doute à la fin de 1773, et qui a été insérée dès le XVIII® siècle dans la collection des Lettres édifiantes (t. XXIV, 1781). Voici le passage qui concerne
les seize estampes: ?)
Ce fut tandis qu’on étoit occupé à tirer ces exemplaires [de la carte de Chine en 104 feuilles] que messieurs du conseil françois de Canton m'adressèrent un mémoire dans lequel M. Cochin exposoit les difficultés qu’on auroit à 1imprimer ici les planches des victoires, tant à cause de la délicatesse de la gravure que pour les autres raisons qu'il détailloit. En conséquence, il proposoit d'en tirer en France un nombre d'exemplaires plus grand que celui que l’empereur avoit demandé; qu’ensuite avec les planches et les estampes qu’on auroit tirées, on enverroit ici du papier d'Europe, les matériaux nécessaires pour la composition du vernis, et un mémoire détaillé de tout ce qui est nécessaire pour réussir dans l'impression de ces gravures. Sur-le-champ je traduisis en chinois ce mémoire et le portai au palais du Yuen-ming-yuen, pour le faire parvenir à Sa Majesté qui étoit arrivée de Tartarie, où, suivant sa coutume, elle avoit été jouir du plaisir de la chasse. Mais, comme je m’y étois attendu, les mandarins et les eunuques ne jugèrent point à propos de présenter le mémoire et le placet que j’y avois joint. Ils me dirent qu'il falloit que j’écrivisse à messieurs de Canton, de s'adresser au tsong-tou ou au Directeur des douanes, parce que l’un et l’autre ayant reçu de l’empereur la commission de ces gra-
vures, il n’y avoit qu'eux qui pussent proposer à Sa Majesté les raisons de
1) La lettre du 25 novembre 1770 disait que le P. Benoist n'avait pas pu faire remettre à l’empereur la traduction du mémoire de Cochin, parce que ce mémoire lui était parvenu directement. Mais on va voir que le mémoire fut alors expédié de Canton par la voie régulière des autorités provinciales. Toutefois nous n’avons pas de lettre du P. Benoist à Bertin où il soit question de cette seconde phase de lépisode.
2) Ed. du « Panthéon littéraire», IV, 222—223. Cette lettre est la troisième de celles que j'ai dit plus haut être adressées au P. du Gad. Elle n’est pas datée, mais paraît être de la fin de 1773. Le P. Benoist mourut d’ailleurs le 23 octobre 1774.