P'AUT PIE D TO
interpolé dans la chronique tibétaine d’après les sources chinoises. Nous connaissons en effet le nom tibétain des T‘ou-yu-houen, et ce nom n’était pas Thu‘lu‘hun, mais ’A-Za 1).
Or ce nom de ’A-%a, je crois bien le retrouver dans les textes chinois. La notice des T'ou-yu-houen dans le Sony chou (ch. 96, f° 1 r°) commence ainsi: «Les T'ou-yu-houen ou «barbares A-tch'ai» ?), ce sont des Sien-pi du Leao-tong>» (Ki LS Es nf À ph Vs K ef F4 4h). Et un peu plus loin, le texte spécifie que le nom de «barbares A-tch'ai» n’est pas celui que les T'ou-yu-houen se donnent à eux-mêmes, mais bien celui par lequel les désignent «les tribus mélangées du Nord-Ouest» (pt AU 54 #É FH). A-tch'ai ramêne à un ancien *A-Zai ou *A-jai, et il n’est pas douteux, à mon sens, que ce soit ce nom, donné aux T'ou-yu-houen par leurs voisins des <tribus mélangées du Nord-Ouest», qui a passé en tibétain proprement dit sous la forme ’A-Za.
Ce point acquis, un nouvel aspect du problème reste à examiner. La forme de «barbares A-tch'ai», avec la même orthographe, se trouve dans le Song chou, dans le Pei che (ch. 96, {9 4 v°), dans le Wei chou (ch. 101, f 3 v°); le Tsin chou (ch. 97, {9 4 r°) l'a également, mais ajoute qu’on dit aussi Hf Er Ye-lu («barbares sauvages» ou «barbares Ye»?). En rencontrant ces noms, j'avais songé immédiatement au texte du Wei lio sur les pays d'Occident, où il est question d'anciens esclaves des Hiong-nou qui, dans la première moitié du III® siècle, étaient établis dans le Nord du Kan-sou et étaient connus sous le nom de Ji La Tseu-lu, <barbares Tseu», €{seu» étant (d’après le Wei lo) le mot Hiong-nou
signifiant <esclave»®). Nous avons souvent des transcriptions chinoises
1) Cf. J. À., 1912, II, 522; 1914, II, 144.
2) Le vrai sens de Zx est «prisonnier», mais, dès les Han, les textes chinois l’emploient comme une épithète méprisante désignant les « barbares » du Nord et du Nord-Ouest, et, sous les T‘ang, le mot est constamment employé à propos des Tibétains.
3) Cf. Chavannes, dans Z'‘oung Pao, 1905, p. 525.
où un a-initial est supprimé, soit qu'il s'agisse là d’un fait chinois, soit que les transcripteurs chinois reproduisent une forme dialectale sans a-initial coexistant avec une forme en a-. D'autre part, il y a une ressemblance graphique entre ÆË #ch'ai et JE tseu. Le ’A-7a du tibétain nous garantit la leçon A-tch'ai de nos textes; {seu pourrait-il être une mauvaise leçon du texte actuel du Wei Lio? C'est possible, mais en ce cas la faute serait fort ancienne, car le Nan ts'i chou, rédigé au début du VIS siècle et qui s'inspire évidemment du Wei lio, parle également des «barbares Tseu» (ch. 59, f0 2 »0). Que toutefois un rapprochement se soit imposé à l'esprit des Chinois comme au mien entre les «barbares Tseu» du Wei io et les «barbares A-tch'ai» qui sont les T‘ou-yu-houen, c’est ce que montre le T‘ong tien qui, à la fin du VIII® siècle, écrit [nf #4 J# A-tseu-lu («barbares A-tseu»), au lieu de «barbares A-tch'ai», pour le nom des T'ou-yu-houen (ch. 190, f 6 v°), et cette leçon a passé au X° siècle, avec tout ce texte du Tong tien, dans le Tai p'ing houan yu ki (ch. 188, f 5 r°)!). J'incline donc à admettre que ’A-ja, nom tibétain des T'ou-yu-houen, est une appellation remontant au moins au début du III® siècle et qui n’est d'origine ni T'ou-yu-houen, ni tibétaine; ce nom devait désigner primitivement des tribus mélangées établies au Nord du Kan-sou et que sans doute les T'‘ou-yu-houen venus du bassin du Leao rangèrent, en passant, sous leur domination.
Maintenant, quelle langue parlaient ces T'ou-yu-houen venus du
bassin du Leao??) M. Parker, Chavannes, M. Frauke qualifient les
1) L’orthographe actuelle du 7‘ong tien est bien celle que l’auteur donnait; il l’a en effet précisée par une glose phonétique EI F D' qui implique la prononciation éseu; cette glose a passé également dans le T‘ai p'ing houan yu ki, mais EI si, au moins dans les éditions modernes, y est altéré en Eun kiun.
2) La plupart des histoires dynastiques les font venir da Leao-tong; le Souei chou dit par contre «du Leno-si» et la «droite du Leao» indiquée par le Song chou (ch. 96, f° 1 r°) est en faveur du Souei chou. M. Parker (4 Thousand years of the Tartars, p. 151—152)
donne pour berccan aux T‘ou-yu-houen la région de Jehol; il ne doit pas être loin de la vérité.
326 PAUL PELLIOT.
T'ou-yu-houen de Tongous; Rockhill et M. Laufer ont pensé au contraire que c'étaient des Mongols !). La question est liée à mon sens à celle de la parenté linguistique des Sien-pi, car, contrairement à ce que M. Laufer paraît supposer, je ne vois pas de raison de révoquer en doute l’histoire très précise de la migration qui a amené les T'ou-yu-houen de la région du Leao dans celle du Koukou-nor. Mais la question même des Sien-pi est fort obscure. Pour ma part, j'incline à considérer les Sien-pi comme des tribus de langue mongole dont le nom survivait à l’époque des T‘ang et des Song dans celui des Che-wei, et on sait que parmi les tribus Che-wei de l’époque des T'ang figuraient les Mong-wou, dont le nom doit bien être identique à celui des Moñyu, Moùyus, Moûyul de la première moitié du XII® siècle, inséparable lui-même de celui des Mongols de Gengis-khan.
Les quelques mots de la langue des T'ou-yu-houen qui nous ont été conservés me semblent appuyer cette manière de voir.
Lorsque T'ou-yu-houen, le prince éponyme du futur royaume T'ou-yu-houen, se fut séparé de son frère cadet qui, né de la femme légitime, avait succédé à son père dans le commandement de la tribu, ce frère cadet lui envoya un émissaire pour l’exhorter à revenir. T'ou-yu-houen accepte si ses chevaux consentent, et l'émissaire se prosterne joyeux en disant BR FH] JE tch'ou k‘o-han, ce qui veut dire en chinois Fa E Z eul kouan-kia. Mais les chevaux refusent de reprendre la route de l'Est, et l'émissaire, vaincu, reconnaît le prodige dans une phrase où il s'adresse à nouveau à T‘ou-yu-houen en l'appelant £'o-han. Nous avons ainsi, pour une tradition qui se rapporte à 250 —260 de notre ère, deux mots T‘ou-yu-houen qu'il est intéressant d'examiner.
Le premier, tch'ou, traduit en chinois par F3 eul, <toi», est
sûrement le pronom de la seconde personne. Il y a une parenté
1) Cf. les références de Laufer, dans 7'‘oung Pao, 1908, p. 451.
ES
assez étroite entre les pronoms des deux premières personnes en ture, en mongol et en mandchou. Le pronom de la première personne est en turc bän (män), génitif bänin (mäniñ), nom. plur. biz; en mougol bi, gén. minu, nom. plur. bida, gén. plur. bidanu !) où manw; en mandchou bi, gén. minu (juëen mini), nom. plur. Le, gén. plur. meni. Le pronom de la seconde personne est en ture sûr, gén. sänin, nom. plur. si:; en mongol &, gén. nu, nom. plur. fa, gén. plur. tanu; en mandehou si, gén. sini, nom. plur. suve, gén. plur. suveni ?). Comme on le voit, on retrouve en particulier en mongol et en mandchou, pour le pronom de la première personne, l'alternance qui, dans une partie des dialectes turcs, transforme b- en m- daus les mots comportant une nasale.
À laquelle de ces langues convient-il de rattacher le {ch'ou, <toi», du T'ou-yu-houen? Tch‘ou est malheureusement uu mot à deux prononciations, tch'ou (*t’$'iu) eb tchou (*t/éiu), et, bien qu'il se rencontre dans la transcription d’un certain nombre de noms turcs, aucun de ceux dans lesquels il entre n'a été, autant que je me rappelle, rétabli de façon certaine jusqu'ici. Mais la restitution normale ne peut être que *éx ou *cä. Le turc, avec son s&r, est ici hors de question. Restent le mongol et le mandchou Les € mongols devant -i sont très souvent développés d'anciens t-, et l’analogie du pluriel ta conduit à supposer que le & mongol est issu de *4; les passages de *ti- à &- en mongol ont continué longtemps; certains sont postérieurs au XIII® siècle, mais ils peuvent avoir commencé de très boune heure; *éx (*cä) du T'ou-yu-houen peut done se
rattacher à & du mongol au moins aussi bien qu’à si du mandchou
1) La forme moderne est bidä, bidänü, mais les transcriptions de l’époque mongole montrent qu'on prononçait anciennement ces formes à la classe forte.
2) Je ne dis rien ici du pronom de la troisième personne, aujourd’hui perdu en mongol comme pronom indépendant; mais il existe encore à plusieurs cas dans les textes des XIIL°
et XIV° siècles et se relie régulièrement au pronom 5, «il», du mandchou.
328 P'AUIDLUPELLTOT:
(nous ignorons malheureusement jusqu'ici la forme juëen du pronom de la seconde personne, et il en est de même pour le khitan).
Le second mot cité par le Song chou est Fi] 3€ ko-han (*k‘a-7an), rendu par kouan-kia, mot-à-mot «famille maudarinale», «famille noble», mais qui s’est employé autrefois pour dire «l’empereur». Il n'est pas douteux que nous ayons ici, et pour un fait qui remonterait au milieu du III® siècle, le titre même qui a fait fortune plus tard sous la forme turque de gayan; la transcription est rigoureuse !). Mais ou sait que, si le titre de gayan fut adopté par les Turcs T'ou-kiue au VI siècle, cela ne veut pas dire que le mot ait été nécessairement turc à l’origine. Dans la première moitié du IITIC siècle, ce titre aurait été porté par un chef Sien-pi du Kan-sou, appartenant à un autre groupe que les T'‘ou-yu-houen, et ancêtre éponyme des ff K'i-fou qui, à la fin du IV® siècle et au début du V®, réguèrent dans une partie du Kan-sou sous le nom de Tsin occidentaux ?); nous ne sortons pas par là des Sien-pi À). Par la suite, qayan est le titre porté au début du V® siècle par les souverains Jouan-jouan (Avar), et au début du VII siècle par les princes T'ou-yu-houen. Or il semble que les Avars aient été des Mongols, et c'est d'eux que les T‘ou-kiue (Turcs de l'Orkhon) ont hérité le titre de qayan avec une bonne partie de leur organisation
administrative et de leurs dignités de cour. Par ce titre de gayan,
1) C’est à ce passage du Song chou que M. Shiratori a déjà fait allusion dans Keleti zemle, 11, 15—16.
2) Cf. Tsin chou, ch. 125, f° 1 r°, et F. W. K. Müller, dans Ostasiat. Zeitschr., VIII, 313. Ce texte du Tsiz chou écrit F] % k'o-han (*k'a-yan); c’est l’orthographe qui a généralement prévalu par la suite, et de préférence à celle du Soxg chou. J’admets que le Zsin chou actuel, bien qu'il n’ait été rédigé qu'au VIl° siècle, reproduit exactement l’orthographe des textes plus anciens sur lesquels il a été compilé.
3) Le début du Wei chou rattache aussi les Wei aux Sien-pi; il est certain que les Wei n'étaient pas des Tongous, mais ils ne paraissent pas non plus avoir été des Mongols ; la liste de mots des Wei conservée par le Man ts'i chou semble bien plutôt les rattacher
aux Turcs.
te
at
CPR. is (sh
qu’ils auraient connu dès le III® siècle, les T'ou-yu-houen semblent done se rattacher aux Mongols plutôt qu'aux Tongous.
Un autre mot T'ou-yu-houen fourni par presque toutes les notices sur les T'ou-yu-houen est [ff -F- a-kan, parfois écrit Fr à à a-yu, «frère aîné»; l'une des deux formes est altérée graphiquement de l'autre. Le mot ture pour «frère aîné» est anciennement ä£i, ec, plus récemment aga, aya; le mot mongol est aga; le mot mandchou est ahun (juëen azun'ux). I paraît clair qu'il faut adopter pour les T'ou-yu-houen la leçon a-kan = *aqgan, ce qui, avec l'-n final quiescent du mongol, ramène régulièrement *agan à aga du mongol !).
Les notices sur les T’ou-yu-houen mentionnent encore un mot T'ou-yu-houen = #4 mo-ho (*mvak-ya), qui signifiait <père», et entrait dans une titulature. Ce mot se retrouve avec la même transcription chinoise à l’époque des Turcs de l’Orkhon, en particulier dans le titre de baya-tarqan. Le mot baya ne s'explique pas en ture, et M. Bang a proposé jadis d'y voir le mongol baya, «petit» ©). Remarquons que, même dans cette hypothèse, le titre serait un emprunt aux Avars, à qui les Turcs de l’'Orkhon doivent aussi le pluriel emongol» farqat de tarqgan. Mais je pense plutôt que les Avar avaient le même mot baya que les T'ou-yu-houen, et je serais tenté d’y voir une forme aphérétique correspondant au mongol abaya, «oncle paternel». Ni le turc ancien, ni le mandchou n’ont ce mot; les termes pour «père» et <oncle paternel» portent d’ailleurs en ture, en mongol et en mandchou trace de flottements qui tiennent peut-être à l’ancien usage d'épouser ses belles-sœurs.
1) On remarquera que le g- de gayan est rendu en chinois par Æ‘-, c’est-à-dire par une aspirée, au lien que le -g- de *agan est rendu par un # non aspiré. De mème le ture saqal est transcrit en chinois au VI° et au VIl° siècle par 2e h so-ko (*sa-ka), c’est-à-dire sans aspiration. Il est possible que la différence du traitement tienne à une différence de prononciation du g en mongol et en ture anciens suivant que ce 7 était initial
ou médian.
2) Cf. Marquart, Die Chronologie der alttürk. Inschriflen, Leipzig, 1898, in-8°, p. 99.
330 PAUL PKGILIOT,
Enfin, les titres complets de deux gayan T'ou-yu-houen que nous connaissons au VII® siècle se terminent tous deux par Ef (eou suivi de gayan; on est assez tenté d’y voir des épithètes se terminant par le suffixe adjectif -# du mongol, encore que l'ensemble des deux titres ne se laisse pas restituer pour l'instant.
Tout bien pesé, et sans considérer le problème comme tranché définitivement, je crois donc pouvoir conclure que, selon toute vraisemblance, les T'ou-yu-houen installés au Koukou-nor parmi des
populations tibétaines étaient eux-mêmes de langue mongole.