‹ Tung pao. Toung pao (volume 2)Chapitre 47 sur 50 · II. Les Sou-p’i · texte numérisé non relu

II. Les Sou-p’i

Au Sud-Ouest des T'oa-yu-houen et au Nord-Est du Tibet proprement dit se trouvait, au VI® siècle et dans la première moitié du VII®, une principauté tibétaine que les textes chinois appellent généralement #4 MX Sou-pi; les Chinois y voyaient un des «royaumes des Femmes», et les notices des T‘ang lui ont parfois rapporté des informations qui se rapportent à un autre «royaume des Femmes» situé à l'Ouest du Tibet!). Sou-p'i suppose un nom indigène *Su-bi ou “Su-vi, qui ne se retrouve sous cette forme nulle part ailleurs. Mais, parmi les manuscrits que j'ai rapportés de Touen-houang, se trouve une traduction chinoise du Vyäkarama de Khotan, due à *E Jk Fa-tch'eng, et qui doit donc remonter à la première moitié du IX® siècle?); les Sou-p'i y sont nommés. Si on compare la nomenclature de ce texte avec celle fournie par les extraits du texte tibétain qu’a publiés M. Thomas 5), on est amené à supposer que les Sou-p'i ne sont autres que les Sum-pa

du texte tibétain. Or l'hypothèse devient une certitude si nous nous

1) Cf. Bushell, dans 7. R. À. 8., 18S0, p. 531; Chavannes, Documents sur les Toukiue occidentaux, p. 169; et mes remarques dans 7'‘oung Pao, 1912, p. 358.

2) Cf. J. À., 1914, II, 144.

3) Dans Stein, Ancient Khotan, 11, 584.

reportons à la notice sur les Sou-p'i dans la Nouvelle histoire des T'ang }); on y lit en effet que les Sou-p'i étaient primitivement un état de K'iang qui fut conquis par les T'ou-fan (Tibétains de Lhasa) eb reçut le nom de F$ J# Souen-po (*Suon-pua). Souen-po ramènerait normalement à *Sun-pa, mais on sait que le chinois ancien n'avait pas de mot *swm; il a donc dû sacrifier la nasale labiale pour rendre le timbre # de la voyelle labiale, et Souen-po est sûrement le Sum'pa des Tibétains. En réalité, je ne suis pas sûr que Sou-p'i (*Su-bi) soit essentiellement différent de Sum'pa. Bien que les K'iang aient été très probablement de langue tibétaine, ils parlaient peut-être un tibétain assez différent de celui des Tibétains qui fondèrent l'empire de Lhasa, et *Su-bi pourrait être la forme ck'iang» du même nom dont Sum'pa était la forme «t'ou-fan». Le nom de Sum-pa a survécu dans la nomenclature géographique

moderne, où il désigne un des districts septeutrionaux du Tibet,

1) Cf. Chavannes, Documents, p. 169.

Notes additionnelles.

P. 324. — L'alternance T'ou-yu-houen et T'ouei-houen paraît être du même type que celle des doublets yuyu- et yui-, «demander», gäyü- et güi-, «courir», en mongol.

P. 326. — L'identification du nom des Sien -pi à celui des Che-wei

supposerait un original *Särbi, *Serbi.

Sir AUREL STEIN.

— 2 > De —

C’est pendant ma seconde expédition en Asie centrale, durant l'automne de 1907, que j'ai traversé le «Gobi» pierreux du Pei-chan, par le chemin qui conduit, à travers le désert, de l’oasis de Ngan-si à Haämi. Cette voie sert de grand’ route pour relier le Kan-sou, situé à l'extrême ouest de la Chine avec la province de Sin-Kiaug, «la Nouvelle Possession» ou Turkestan chinois. Je savais alors que je suivais la vieille «route du Nord» qui, dès que les Chinois eurent pris pied solidement à Hami, en 73 ap. J.-C., leur servit régulièrement de grande voie de communication avee leurs possessions de l'Asie centrale, toutes les fois qu'ils furent en mesure d'assurer un contrôle politique ou militaire sur ces territoires éloignés. Sur le moment, cette idée m'aida à me résigner au fait que des considérations d'ordre pratique m’imposaient une route déjà suivie par plus d'un voyageur européen depuis Prjevalsky, et dont les vastes étendues de graviers et de rocs en train de se désagréger ne se prêtaient guère à de nouvelles observations tant soit peu intéressantes.

J'ai eu, depuis, à m'occuper de cette région dans Serindia, le

rapport détaillé des résultats scientifiques de mon deuxième voyage

en Asie centrale (rapport terminé en 1918, et qui, je l'espère, sera publié sous peu par l’Imprimerie de l'Université d'Oxford). C'est seulement alors que j'accordai toute l'attention voulue aux circonstances qui autorisent cette route désolée à réclamer un intérêt spécial et quasi-personnel de la part de quiconque s'occupe de la géographie historique de l’Asie centrale. Elle le doit à un épisode célèbre de la vie du grand pélerin chinois Hiuan-tsang, à la fois le Pausanias et le Marco Polo des Bouddhistes, dont le voyage aller et retour de la Chine aux Indes à travers l'Asie centrale, accompli dans le deuxième quart du VII® siècle de notre ère, nous a fourni des renseignements si nombreux et si importants sur la géographie, l'histoire, les antiquités, ete., des immenses régions qu'il a parcourues. Je veux parler de cette hardie traversée du désert, grâce à laquelle notre pieux voyageur s’échappa, vers le début de l’an 630 ap. J.-C. par-delà ce qui était alors la frontière de l'Empire chinois, si jalousement gardée qu’elle fût, et pénétra dans ces «Régious occidentales> que son ardente poursuite de la sainte Loi Bouddhique le poussait à explorer.

L'histoire de cette grande aventure, où Hiuan-tsaug faillit périr de soif dans le désert, n’a pas encore été examinée à la lumière d'ane connaissance exacte de la topographie du pays. On n'en trouve d’ailleurs pas le récit dans le Si Yu Xi, ou «Relation des Contrées occidentales» écrite par Hiuan-tsang lui-même (puisque celle-ci ne commence qu'au moment où il quitte le Tourfan pour se diriger vers l’ouest), mais seulement dans la «Vie» de Hiuan-tsang, œuvre compilée à l'origine par son disciple Houei-li et éditée plus tard dans des conditions qui devaient fatalement en diminuer la valeur critique ?).

Aussi pouvait-on à bon droit entretenir des doutes sur l'exactitude

1) Cf. Stanislas JULIEN, Histoire de la vie de Iiouen-thsang, prélace p. Lxxv: et seq., où sont exposées les conditions dans lesquelles le texte de la biographie, originairement compilée par le moine Hoeï-li (Houei-li) fut retrouvé et édité.

des détails contenus dans cette narration, en raison surtout de la nuance de surnaturel que l’histoire, telle qu’elle nous est rapportée par le pieux biographe, prête à certains événements quasi-miraculeux auxquels le grand pélerin dut son salut, au moment où, perdu dans le désert aride, il était sur le point de mourir de soif et d’épuisement,

Il n’est done que plus intéressant de voir qu’une soigneuse comparaison révèle un accord étroit entre les détails précis de l'histoire et les données de notre relevé topographique de la route depuis les parages de Ngan-si jusqu’à Hämi. Cette entière conformité démontre de façon frappante l'exactitude avec laquelle Hiuan-tsang lui-même a dû se rappeler et raconter ce fameux épisode initial de ses courses errantes. Elle contribue à confirmer une fois de plus la fidélité subjective de ses récits; et comme il nous faut à chaque instant nous en servir quaud nous avons à traiter de la géographie ancienne de l'Asie centrale ou de l'Inde, les notes qu’on va lire sur l'itinéraire suivi par Hiuan-tsang à travers le désert peuvent à juste titre trouver place ici.

Cependant, avant d'essayer de suivre pas à pas le pieux voyageur, il serait bon d'indiquer rapidement certains faits topographiques particulièrement importants, tant en ce qui concerne son point de départ, l'oasis de Ngan-si, qu’à propos du terrain que traverse la grand’ route actuelle entre cette oasis et Hami. Dans les chapitres XV et XXVII de ma « Serindia», j'ai déjà eu l’occasion de discuter à fond les raisons de géographie générale qui ont obligé les Chinois, depuis le début de l'expansion de leur puissance vers l’ouest, dans le dernier quart du JIèmMe siècle av. J.-C., jusqu'à nos jours, à choisir, comme ligne principale de communication avec l'Asie centrale, la route qui longe le pied du versant nord des montagnes neigeuses du Nan-chan. Là seulement se rencontre une série de districts relativement bien arrosés et fertiles, s'étendant de Liang-tcheou à

Sou-tcheou en passant par Kan-tcheou, et capable de servir de base

sûre à des expéditions commerciales et militaires à travers les grands déserts qui séparent le Kan-sou du Turkestan chinois. Au-delà de Sou-tcheou, où se termine la Grande Muraille médiévale de l'Empire, cette ligne s'’amincit à mesure qu'on s'enfonce vers l’ouest, jusqu’à u'être plus qu'un chapelet de petites oasis, entre autres le Yü-mênbien actuel, Ngan-si et Touen-houang. Celles-ci sont toutes situées dans la vallée très large, mais pour la plus grande partie absolument stérile, par laquelle le cours inférieur du Sou-lo Ho va se perdre dans le désert, à l’est de l’ancien lit de la Mer de Lop. On retrouvera tous ces traits essentiels clairement marqués sur la carte I, accompagnant mes Æuins of Desert Cathay, et publiée d'abord par le Geographical Journal, dans le numéro de mars 1911, afin d'illustrer les explorations de mon second voyage.

Aussi longtemps que les entreprises commerciales et militaires des Chinois visant le bassin du Tarim purent continuer à se diriger ainsi droit à l’ouest et à suivre cette première route, à travers le désert d'argile et de sel laissé par le lit desséché de la Mer de Lop, jusqu'aux établissements ruinés de Lou-lan !), aussi longtemps Touenhouang, la dernière oasis en-deçà de la vieille frontière chinoise du temps des Han, demeura le point de départ et, pour ainsi dire, la

tête de pont pour la grande traversée du désert. Mais quand, après le IIIèME siècle de notre ère, Lou-lan fut abandonné au désert et que le manque d’eau ferma au trafie cette route difficile, mais de toutes la plus directe, tout ce qui subsista en fait de rapports avec l'Asie centrale, après la disparition du contrôle politique chinois

sur les «Régions occidentales», se détourna forcément, de façon à

1) J’ai réussi, au cours de mes explorations du désert de Jop en 1914—15, à relever cette ancienne route de Lou-lan d’un bout à l’autre: pour son tracé, cf. À #kird journey cf exploration in Central Asia, 1913—16, dans le Geographical Journal, 1916, XLVHIIT, p. 124—129; voir aussi dans Serindia, ch. X1V, une revue des notices historiques chinoises

relatives à cette route.

peu près complète, vers les routes qui traversent le «Gobi» du Pei-chan dans la direction de Hami.

Parmi ces routes, celle qui partait de l’oasis de Ngan-si et conduisait presque en droite ligne, au nord-ouest, vers la région cultivable de Hämi, au pied du versant sud du Karlik-tägh, doit sûrement avoir été de tout temps relativement la plus facile, et par suite la plus fréquentée. C’est en suivant la ligne de son tracé que, pour les voyageurs venant de la Chine proprement dite, ou s'y rendant, la distance à couvrir à travers un terrain absolument désertique est la plus courte. Elle traverse le désert pierreux du Pei-chan en onze marches, dont le total s'élève, comme l’a montré notre relevé, à environ 218 milles. Haämi, grâce aux facilités d'irrigation que lui assure le voisinage des neiges du Karlik-tägh, a toajours été, dans les temps historiques, un endroit renommé pour ses produits agricoles, et un emporium naturel pour tout le trafie qui traversait la région désertique du sud-est. Nœan-si, de son côté, ne s'est pas encore relevé de toutes les ruines causées par la grande rébellion des Tounganes, dans la sixième décade du siècle dernier. Néanmoins, si maigres que soient ses présentes ressources, elles suffisent pour permettre aux caravanes de marchands et aux autres voyageurs de se ravitailler sur place. Dans les temps anciens, comme le prouvent quantité de témoignages historiques, ces ressources étaient beaucoup plus considérables. Quant aux autres routes, qui peuvent encore conduire de Hämi et de l’extrêémité orientale du T'ien-chan vers les districts frontières du Kan-sou et de la Chine même, toutes traversent les étendues stériles du «<Gobi» du Pei-chan

sur des distances bien plus longues !). Ainsi que l'a démontré, en

1) La carte russe, à l'échelle de 40 verstes au pouce, des régions au-delà âe la frontière asiatique indique en effet sur les feuilles XXI et XXIT, moitié d’après des relevés d’explorateurs russes tels que Groum Grijmailo et Obrouchev, moitié d’après des «renseignements indigènes», des routes qui traversent le Pei-chan à l’est de la ligne Hämi—Ngan-si.

Une route distincte des précédentes et menant de Hämi au grand coude du Sou-lo Ho a

septembre 1914, mon voyage de Mao-mei au Karlik-tägh !), elles présentent des difficultés analogues, sinon pires, en ce qui concerne le ravitaillement en eau et la nourriture des bêtes de somme.

À la lumière de ces simples faits géographiques, il m'apparaît clairement que la route menant de Ngan-si à Hämi a toujours dû conserver son importance pendant les périodes durant lesquelles elle fut ouverte aux relations entre la Chine et l'Asie centrale, et qu’au surplus son tracé, selon toute vraisemblance, doit avoir toujours été sensiblement le même qu’à présent. Cette dernière conclusion se justifie d'autant mieux que — comme on peut le voir sur la carte joiute à Desert Cathay et, avec plus de détails, sur les feuilles reproduisant notre levé topographique à l'échelle de 4 milles au pouce*) — à l'exception d'un petit détour rendu nécessaire par l’approvisionnement d’eau entre la source de Ta-ts'iuen et celle de Cha-ts'iuen-tzeu, la route actuelle conduit presque en ligne droite depuis Nœan-si jusqu'au plus proche endroit habité sur la lisière de

l’oasis de Hämi.

été suivie en 1898 par le Prof. FuTtERER, qui l’a très soigneusement décrite dans Geographische Skizze der Wüste Gobi, Ergänzungsheft n° 139, Petermann's Mitteilungen, 1902. Cet article expose de la façon la plus instructive la géologie et la physiographie générales des chaînes du Pei-chan oriental.

Parmi les différents tracés de route marqués sur la carte russe mentionnée ci-dessus comme traversant le Pei-chan à l’ouest de la ligne Ngan-si—Haäami, ii n’y en a qu’un qui puisse être considéré comme praticable et réellement existant. C’est celui relevé par le capitaine Roborovsky, au cours de son expédition de 1893: il se détache de la grand’route chinoise à Kou-chouei, à quatre étapes de Hämi, et pique droit au sud sur Touen-houang. La difliculté de s’y approvisionner en eau, etc., fait que cette route n’est que rarement suivie de nos jours. Les voyageurs chinois, partant de l’oasis que je viens de nominer, préfèrent rejoindre la grand’route à Houng-liou-yüan, la seconde étape après Ngan-si. L'existence des autres chemins, étant données les informations recueillies par Je capitaine Roborovsky et le professeur Pelliot, semble des plus problématiques.

1) Voir &A third journey of exploration in Central Asia». Geographical Journal, XLVIII, p. 200.

2) Voir les ‘feuilles n° 73, 76, 77, 80 et 81 de l'Atlas préparé par le Service géographique de l’Inde pour être joint à mon volume de Serindia. Par ordre da Directeur général de ce même service, des bonnes feuilles de l’atlas ont été envoyées, en 1914, aux principales

institutions géographiques d'Europe et d'Amérique.

Ngan-si, l'ancien Æoua-tchéou, qui fut le point de départ de Hiuau-tsang dans l'épisode de son voyage dont nous avons à nous occuper ici, ne mérite pas de retenir lougtemps notre attention. Dans mon Desert Cathay, au chap. LXXI, j'ai déjà consigné les observations que j'avais pu faire sur sa condition présente au cours de mes séjours de 19071). Le Ngan-si-tcheou actuel, situé à quelque distance de la rive gauche du Sou-lo Ho, n’est guère, en dépit de son nom sonore («la Cité de [la garnison] qui protège l’ouest»), qu'une rue de maisons clairsemées au milieu d’une vaste enceinte de murailles eroulantes. Il doit ce qu'il a d'importance uniquement au fait que c'est la dernière étape sur la route de Hämi où l'on puisse trouver à s’approvisionner, Au sud de la ville s'étend, entre le lit de la rivière et le pied des collines stériles qui forment l'avant-carde du Nan-chan, une large plaine couverte de brousse, où des bandes de maigres cultures sont coupées par de vastes étendues en friche. Des ruines de villes et de villages entourés de murs abondent dans cette région désolée, attestant son ancienne prospérité. Parmi ces ruines, la plus considérable et la plus centrale porte encore le nom de ÆXoua-tcheou-tch'éng, la «ville murée de Koua-tcheou» et la tradition locale en fait le site de l’ancien cheflieu du district ?). Des raisons d'ordre archéologique, que j'ai discutées dans Serindia, corroborent l'exactitude de cette tradition; selon toute vraisemblance c’est là qu'il faut situer le centre administratif du district de Koua-tcheou, où la Vie fait arriver Hiuan-tsang vers

la fin de l'an 629 de notre ère 5).

1) Cf. Desert Cathay, IX, p. 235 et suivantes.

2) Se reporter pour la position exacte de ce site ruiné et la topographie du chemin de Ngan-si, au carton à l'échelle de 1 : 1.000.000° insérée dans la carte 1 de Desert Calhay.

3) Cf. Stan. JucreN, Histoire de la vie de Hiouen-lhsang (Paris, 1853), p. 17; ainsi que Beal, The Life of Hiuen-tsiang, p. 13. Dans les citations extraites de la Vie que nous aurons à faire ci-dessous, nous suivrons le texte du grand sinologue français, sur lequel la

traduction anglaise est généralement fondée.

Le savant moine bouddhique avait quitté Teh'ang-ngan, la capitale chinoise, dans le dessein avoué de «voyager vers l’ouest, à la recherche de la Loi dans le royaume des Brahmanes», c’est-à-dire dans l'Inde, Mais bien que le grand empereur T'ang, T'ai Tsoung (627—650 ap. J.-C.), fût déjà engagé dans cette politique d’expansion vers l'occident, qui devait avaut longtemps rétablir, après un intervalle de plusieurs siècles, le pouvoir des autorités chinoises sur le bassin du Tarim et même au-delà, les méthodes traditionnelles tendant à isoler la Chine de l'occident barbare étaient encore en vigueur sur la frontière du Kan-sou: «A cette époque, l’administration du pays était encore nouvelle, et les frontières de l'empire ne s’étendaient pas fort loin. Le peuple était soumis à de sévères défenses, et il n’était permis à personne de sortir pour aller dans les pays étrangers» 1).

Aussi Hiuan-tsang avait-il été obligé de quitter Liang-tcheou en secret, eb de gagner Koua-tcheou par des marches de nuit. Arrivé là, «le Maître de la Loi» s'étant informé des routes de l’ouest, on lui répondit: <A 50 X d'ici, en marchant vers le nord, on rencontre la rivière //ou-lou, dont le cours inférieur est large, et le cours supérieur très resserré. Ses eaux tournoient constamment et roulent avec une telle impétuosité qu’on ne peut la passer en bateau. C’est près de la partie la plus large qu’on a établi la barrière Yü-mén- Kouan, par laquelle on est obligé de passer, et qui est la clef des frontières de l’ouest. Au nord-ouest, en dehors de cette barrière, 1l y à cinq tours à siguaux, où demeurent les gardiens chargés d’observer. Elles sont éloignées l’une de l’autre de cent Zi. Dans l'intervalle qui les sépare, il n’y à ni eau ni herbages. En dehors de ces cinq tours s'étendent le désert de Mo-ho-yen et les frontières du royaume d’/-Wou (Hämi)».

La Vie raconte de façon touchante comment l'ardent pélerin en

1) Cf. Jun, Vie de H.-t., p. 16.

vint à braver l'interdiction officielle et à s’aventurer dans le redoutable désert par-delà la frontière !). En recevant les renseiguements que nous venons de rapporter, il s'était d'abord senti très abattu; et, comme en outre il venait de perdre son cheval, il passa un mois dans l’afliction. Là-dessus, le gouverneur local apprit par ses espions les intentions de Hiuan-tsang: mais comme c'était un homme plein de piété, il lui montra en secret leur rapport, et finalement, ému par sa sincère ferveur, décida — more Sinico — de fermer les yeux. Néanmoins les ennuis du saint voyageur ne firent que s'accroître, tant à cause de la défection des deux jeunes moines qui devaient l’accompagner, que de la difficulté où il était de se procurer un guide. Mais des songes et des présages favorables lui firent reprendre courage, et un jeune indigène dévôt l'aida à se rencontrer en secret avec un «barbare» âgé qui avait fait quinze fois le voyage d’Z-wou, aller et retour.

Le vieillard lui donna ce grave avertissement: «Les routes de l’ouest sont mauvaises et dangereuses; tantôt on est arrêté par un fleuve de sable (des sables mouvants), tantôt par des démons et des vents brûlants. Lorsqu'on les rencontre, il n’est personne qui puisse y échapper. Souvent des caravanes nombreuses s’y égarent et périssent». Mais Hiuan-tsang demeura ferme et déclara que s'il ne finissait pas par atteindre le royaume des Brahmanes, de sa vie il ne retournerait vers l’orient, dans la direction de la Chine: «Quand je devrais mourir au milieu de ma route, je n’éprouverais nul regret». Là-dessus le sage vieillard lui dit: «Maître, puisque vous êtes décidé à partir, il faut que vous montiez mon cheval. Déjà plus de quinze fois, il a fait aller et venir le chemin d’Z-wou (Hämi). Il est vigoureux et connaît les routes. Votre cheval, au contraire, est faible et n’y arrivera jamais». Nous verrons un peu plus tard

le rôle important que cette brave monture, «maigre et de couleur

1) Voir Jumen, Vie de H.-t., p. 17—21.

rousse», contre laquelle il échangea la sienne, était destinée à jouer dans cetle aventure: c’est enfin de compte, à elle que le pélerin dut d'échapper à la mort dans le désert 1).

Aïnsi monté, et accompagné par le jeune habitant du pays qui devait lui servir de guide, Hiuan-tsang partit la nuit de Koua-tcheou: «A la troisième veille, ils arrivèrent à la rivière et aperçurent de loin la barrière Yü-mên-kouan. A dix li en amont de l'endroit où était placée cette barrière ?) les deux rives du cours d’eau n'étaient séparées que par la distance d’un /chang (dix pieds)». A cet endroit, ils effectuèrent leur passage sur un pont de fortune improvisé par le jeune «barbare» avec des branches d'arbre coupées, etc. Puis, après s'être reposés sur le bord de la rivière, ils se mirent en route avec les premiers rayons du soleil. Mais an bout de quelques pas, le compagnon de Hiuan-tsang, effrayé par les périls qui les attendaïient, refusa de s’aventurer plus loin et laissa le courageux pélerin continuer seul l’aventure.

Avant de suivre davantage Hiuan-tsang, il serait à propos de résumer les indications que nous pouvons tirer de ce bref récit d’une part, et, d'autre part, des renseignements locaux que nous

avons reproduits précédemment, en les comparant ensuite avec la

1) La mention de ce cheval et ce qu’on nous dit de sa grande expérience du voyage me paraissent donner une note réaliste à l’histoire telle qu’elle nous est rapportée dans la Vie. Ce détail, joint à ceux que nous aurons à indiquer ci-dessous, crée une présomption en faveur de la véracité foncière du récit recueilli et transmis par le biographe de Hiuan-tsang.

En même temps, la façon dont la Vie rattache l’heureuse acquisition de cette monture à une prédiction, faite à Hiuan-tsang par un devin avant son départ de Tch‘ang-ngau, montre le même mélange de sens réaliste et de crédulité naïve, qui caractérise mon «saint patron » chinois, au même titre que tant de ses compatriotes, anciens ou modernes. Cette même veine se retrouve d’un bout à l’autre de ses « Mémoires». (Cf. Desert Cathay, 11, p. 169 et sq.).

2) Je suis ici l’interprétation de BEaL (voir: Life of Hiuen-fsiang, p.10). La version de Julien impliquerait que le lieu de la traversée était à la Barrière même. Mais il est évident que tel ne peut être ici le sens, puisque le passage devait s’effectner en secret. De plus, on nous a dit précédemment que la Barrière de Yü-men se trouvait à l’endroit où la

rivière était le plus large, et où par suite il est permis de supposer qu’elle était guéable.

présente topographie de Ngan-si. Si nous prenons comme point de départ la ville de Koua-tcheou, la route d'Z-wou ou Hämi se dirigeait d'abord vers le nord sur une distance de cinquante li avant d’atteindre la rivière ÆHou-lou. Sur les bords de cette dernière était alors placé le poste de garde Yü-mén-kouan, «la Barrière de la Porte de Jade». À partir de ce point, la route de Hämi s'infléchissait vers le nord-ouest et conduisait aux cinq postes de guet installés dans le désert pour la surveiller. Le premier soin de Hiuan-tsang devait être d'éviter la «Barrière de la Porte de Jade», où il n'aurait pas manqué d’être arrêté dans son dessein de traverser la frontière sans autorisation. Il quitta donc Koua-teheou de nuit, et aborda la rivière à un point situé à une dizaine de li en amont du poste de garde. Ayant réussi à traverser l'eau sans être aperçu pendant la troisième veille de la nuit, il rejoignit de là le chemin qui menait à la plus proche des tours de guet, et, comme uous allons voir, y arriva après avoir couvert une distance de quatre-vingts li.

Il est aisé de démontrer que ces indications s'accordent pleinement avec les données de notre relevé topographique du pays. La rivière Aou-lou ne saurait être que le Sou-lo Ho). La ville en ruines de Xoua-tcheou-tch'éng, en raison de sa position centrale et de la persistance de la tradition locale, peut être considérée comme marquant approximativement le site du Aoua-tcheou de l’époque des T'ang. Or, c'est à huit milles presque exactement au nord, en droite ligne, que la présente route de Hämi traverse le Sou-lo Ho. $i l'on admet que le cours de la rivière, à l’époque de Hiuan-tsang, était situé à environ deux milles plus au nord, à l'endroit où notre plan porte marqué un ancien lit de rivière, la distance est en accord

encore plus étroit avec les 50 li mentionnés par la Vie: car, ainsi

1) On doit la première identification correcte de cette rivière avec le Sou-lo Ho, le Bouloungir des Mongols, à V. de Saint-Martin: cf. JULIEN, Mémoires de Hiouen-thsang, II, p. 202,

que nous l’a appris une longue expérience de la façon dont Hiuantsang calculait les distances le long des routes de l'Asie centrale, l'équation «5 li = un mille» représente en général la moyenne correcte. Que la route de Hämi, en quittant la rivière, conduise de façon constante dans la direction du nord-ouest, il suffit pour s’en assurer de jeter un coup d'œil sur la carte. Enfin les 80 Z que Hiuan-tsang, nous dit-on, aurait couverts entre la traversée de la rivière et la première tour de guet correspondent de manière frapparte aux 16 milles environ que la carte montre entre l’ancien lit de rivière dont j'ai parlé plus haut, et la première étape, Pei-tantzü, avec sa source, sur la route actuelle des caravanes.

En ce qui concerne le site exact de la barrière de Yü-mêu à l'époque du voyage de Hiuan-tsang, je ne suis pas en mesure de le fixer de façon positive: cela ne change d’ailleurs rien à l’itinéraire qui nous intéresse en ce moment. Les découvertes faites en 1907, au cours de mes explorations de l’ancien Zäimes chinois ont apporté une solution au problème de la position originale et des vestiges de cette fameus: place — frontière de la «Porte de Jade», jadis située très loin à l’ouest de Touen-houang 1); et de bonnes raisons archéologiques nous donnent à penser que, même au temps de Hiuan-tsang, son transfert dans le nord de Koua-tcheou était de date relativement récente ?). La stricte surveillance, exercée dans

l'antiquité sur tout le trafic traversant la frontière par cette grande

1) Cf. Desert Cathay, XX, p. 115 et seq.; Serindia, chap. XIX, sec. I—IIT.

2) Un passage des Annales des T‘ang, rapportant l’envoi en 610 ap. J.-C., du fameux commissaire chinois P‘ei Kiu à Yü-mên-kouan, place clairement cette Barrière de la frontière à la ville de Tehin-teh'‘ang; cf. Chavannes, Documents sur les Turcs occidentaux, p. 18. Les archéologues chinois et la tradition locale de Ngan-si semblent d'accord pour considérer Chin-ch‘ang comme une sous-préfecture dépendant de Koua-tcheou et située à l’est de Ngan-si actuel: mais sa position exacte reste encore à déterminer.

Combien de temps la « Barrière de la Porte de Jade» resta-t-elle près de Koua-tcheou, et quand et comment le Yä-mén-hien actuel, entre Sou-tcheou et Ngan-si, hérita-t-il du nom de l’ancienne station frontière du temps des Han? C’est là une autre question qui

doit être réservée pour de futures recherches.

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