D’Argenson à Brienne, de Venise, 20 Décember
Mardy dernier je presentay au Sénat nostre Jesuitte venu de la Chine. Il y a esté très bien receu, et le prince luy a donné un Eseuyer pour le conduire par toute la ville, et luy monstrer ce qui est de plus beau; dans les discours où j’ay parlé de luy, j'ay toujours
tu sa qualité de Jesuitte. Et je l’ay présenté comme un Religieux
1) Arch. des Affaires étrangères. Correspee de Venise vol. 57. folios 298v et 299r.
qui venait de prescher la foy dans ce pays sy esloigné. Il fit un petit discours au Collège qui a esté bien approuvé. J’estois présent à la droite du Prince, et en suitte le bon homme me demanda s’il n’estoit pas Jesuitte, je luy respondis qu'ouy, mais nonobstant cela il a esté traité tout de mesme, et fort civilement, je ne vous sçaurois dire l’affluence de peuple qui se trouva à Sainct Marc quand je le menay au Collège. Il estait vestu comme les docteurs Chinois, il avait avec luy un naturel du pays vestu à leur mode, cela à faict grand bruit dans la ville, et on s’est imaginé que cet homme estait venu pour quelques grandes negotiations. Les Espagnols sont fort en peine de ce qu'il s’est adressé à moy, et de ce que j'ay paru pour son protecteur. Ils en ont fort demandé des nouvelles au Consul qui ne leur a rien dit, et je leur ay laissé croire tout ce qu’ils se sont imaginez. Il est arrivé encore une autre chose en ce rencontre, le Nonce a pris jalousie de ce qu'il ne s’est pas adressé à luy. Il a dit que cela luy estoit deub; mais ce bon Polonois n'a point manqué, puisqu'il a suivy le Conseil de ses pères de la Chine qui luy avoient donné l’advis de s'adresser aux Ministres
du Roy, et en effect il ne s’en est pas mal trouvé !).
3. (Extrait du Æegistre et Journal des principaux points de cérémonie de l'Ambassade de Monseigneur le Comte d’ Argenson).
... Environ dans ce mesme temps, Monsieur l’Amb'. présenta à la République un Jésuite venu de la Chine, il le mena au Collège vestu à la Chinoise avec un naturel du pais, et en sa présence, le Jésuite rendit au Prince une dépesche du premier Ministre de ce Royaume, et fit un petit discours sur ce qu’il avoit veu dans son voyage. Le Doge luy envoya un de ses Esquiers pour luy montrer les beautez de la ville. I1 fut ensuitte regallé de deux grandes vestes
de sénateurs, et après avoir demeuré quelque temps dans Venise il
1) Arch. A. E Venise. Vol. 57, folios 301 » et 302 7 et v.
UNE MISSION CHINOISE à VENISE AU XVII SIÈCLE. EI
fut de rechef introduit au Collège par Monsieur l’Amb'. où en sa présence il remercia la République de ses présens et de ses civilitez et se licentia de la sorte pour passer a Rome où il estoit envoyé
par la Reyne de la Chine !).