‹ Tung pao. Toung pao (volume 3)Chapitre 75 sur 142 · AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

AMÉRIQUE

— M. Stewart Culin a lu devant le «Oriental Club of Philadelphia» 14 Mars 1889 un article intitulé: «Chinese Games with Dice», description des jeux des Chinois en Amérique, ainsi qu'une notice sur le Trictrac Chinois et Japonais,

et sur le «Jeu de Promotion» Chinois.

FRANCE

Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (Séance du vendredi 28 mars.) Pendant la plus grande partie de la séance, l’Académie a discuté, en comité secret, les titres des candidats au prix de 10.000 fr. fondé par Mme Jean Reynaud, en mémoire de son mari. Aux termes de la fondation, ce prix doit être décerné au travail le plus méritant, relevant de chaque classe de l’Institut, qui se sera produit pendant une période de cinq ans. Il ira toujours à une œuvre originale, élevée et ayant un caractère d’invention et de nouveauté. Il portera le nom de son fondateur Jean Reynaud. La séance étant redevenue publique, il est procédé au vote. Les votants, y compris les académiciens libres, sont au nombre de 43. Un premier tour de scrutin donne le résultat suivant: M. Mistral 2 voix: M. Dutreuil de Rhins, 14; M. Eugène Müntz, 6; M. Chätelain, 4, et un bulletin blanc. Au second tour, M. Mistral obtient 27 voix; M. Dutreuil de Rhins, 14; M. Müntz, 2. En conséquence, le prix Jean Reynaud est décerné à M. Frédéric Mistral, le grand poète provencal, l’auteur de Mireille. L'ouvrage qui lui vaut cette haute récompense est le dictionnaire de la langue provencale qu'il a publié sous ce titre: Lou Tresor dou Felibrige.

M. J. — L. Dutreuil de Rhins était designé pour obtenir ce prix pour son grand ouvrage: l’Asie centrale (Thibet et régions limitrophes). Il a vu ses efforts récompensés par une grande mission dans l’Asie centrale, qui vient de lui être confiée par cette même Académie, mission dont les frais sont pris sur le legs Garnier. Nos voeux accompagneront le hardi voyageur.

Dans la séance du 6 Juin M. Maspero annonce que la commission chargée de juger le concours Stanislas Julien a décerné le prix à M. Abel des Michels, professeur à l’école des langues orientales vivantes, pour ses »Annales impériales de l’'Annam.” Les nombreux travaux du savant professeur et l’activité dont ils témoignent donnent l'espoir qu'il saura mener à bonne fin cette œuvre importante.

Société de Géographie. Dans l'assemblée générale du 26 avril, à la suite de la remise des médailles et des récompenses aux intéressés, Ja parole a été donnée à M. Guillaume Capus, pour exposer les résultats du voyage fait par lui au massif du Pamir (Asie centrale) en compagnie de MM. Bonvalot et Pépin. Précédemment la Société avait entendu M. Bonvalot et sa brillante relation des épisodes du voyage; M. Capus, qui était chargé des observations scientifiques, est venu à son tour raconter ses impressions. Nous emprunterons à une note émanant du voyageur lui-même les détails suivants :

Cette énorme intumescence terrestre qu’on nomme le Pamir, auquel les tribus qui en sont voisines ont donné le nom imagé de «Toit du monde», pourrait bien s’appeler encore «l’ombillic de la terre»: car c’est, au milieu du vaste continent asiatique, la gerçure plutonique la plus formidable «engendrée dans la torture d’un titanique enfantement», suivant l’expression si pittoresque de Mi-

chelet. Ce Toit du monde, qui sépare trois mondes différents, trois civilisations différentes, n’a jamais été conquis: Marco Polo le Vénitien, Hiouen-Thsang le pélerin chinois, Benoît Goëz le fervent catholique, l’ont escaladé avant que les Anglais d’abord, les Russes ensuite en eussent entrepris la conquête scientifique. Cependant, de pic géant, le Mousstag-ata, le père des montagnes de glace», attend toujours le courageux qui voudra déflorer de l’empreinte de ses pas la blancheur immaculée de ses pans neigeux.»

Les vallées de ce Toit du monde sont à 4,000 mètres d'altitude; l’été n’y dure que deux mois, mais l’hiver en dure dix; la température y descend jusqu’au point de congélation du mercure et même au-dessous. On est donc fort étonné d'y constater la présence d'animaux et de plantes, et parmi ces animaux, l'homme, un roi qui, sur le Pamir, n’est que primus inter pares, «plus misérable que les grands fauves, que les grands oiseaux, parce qu’il n’est point dans son milieu normal, tué par le froid, après avoir été affaibli par la rareté de l'air».

Cet homme c’est, ou le Kara-Kirghize Teïtt, qui nomadise avec des yaks, des moutons, quelques chevaux et chameaux rabougris, des chèvres et des chiens domestiques, ou l'outlaw, l’homme sans patrie, fuyant la justice de ses semblables et venant respirer sur le Toit du monde l’air raréfié d’une liberté de fauve; il s'appelle Sahib-Nazar, ou Abdoullah, ou le Vieux de la Montagne, suivant les époques. Mais ces brigands sont rares, dit M. Capus; la concurrence les ruinerait s’ils étaient plusieurs: car la population du Pamir est peu nombreuse; l'hiver, on ne rencontre que quelques centaines de Kirghizes sur une étendue de 7 à 800 kilomètres carrés. En dehors de l’homme, d’autres animaux de forte taille parcourent les vallées en hiver: la panthère, lours, le loup, le renard, le bouquetin et surtout un magnifique mouton sauvage, l’ovis poli, le plus beau de tous. Ses cornes en spirale atteignent jusqu'à 3 mètres d’envergure; son corps à la taille d’un gros veau. C’est le plus beau pibier du monde, mais le plus difficile à approcher et à abattre; car il a la vie très dure, l'œil vigilant et la course rapide. A 1,000 mètres au-dessus du Toit du monde des gypaètes planent sans fatigue, tandis qu’une marche de soixante pas met l’homme à bout de respiration et de forces! Le Toit du monde est le pays des contrastes subits: aujourd’hui fleuri et verdoyant, il sera demain englouti sous une couche de neige. En été, sous la neige fondue, des fleurs s’épanouissent tout à coup aux caresses d’un soleil brûlant. On peut observer des différences de température de 70 à 75 degrés du jour à la nuit. La température minima constatée par les voyageurs en hiver (mars) a été de 44 degrés centigrades au-dessous de zéro. Le voyageur parle des pays qui entourent le pied de l’immense massif pamirien et qui sont encore peu connus. Les Afghans tentèrent en vain de retenir nos voyageurs par la persuasion avant de le faire par la force; mais ceux-ci, traversant l’Hindou-Kouch par une passe à 3,500 mètres d’élévation,

atteignirent, sans guides, sans chevaux de bât, presque sans vivres, la forte-

resse de Mastoudj où les Tchitralis (gens du pays de Tchitral) s'opposèrent à ce que l'expédition allât plus avant vers l’Inde. Tandis que M. Bonvalot restait à Mastoudj, MM. Capus et Pépin se rendirent à Tchitral, capitale du pays située à trois ou quatre journées de marche plus au sud-ouest.

Le roi ou mehtar les retint prisonniers dès leur entrée dans la ville. » Vous avez, dit-il, des bottes russes, des pièces d’or russes, vous parlez le russe avec votre domestique et vous venez de la terre russe: — vous êtes des espions russes. »Et il les fit surveiller de près, interceptant toutes leurs communications et envoyant prendre des ordres dans l’Inde auprès de lord Dufferin: »les Anglais se servent de lui comme d’une sentinelle avancée vers le Pamir”. Les prisonniers pouvaient se promener sur le pré entourant leur tente, mais ils ne devaient point dépasser le poste qui les surveillait: pendant ce temps, ils voyaient »le roi se rendant au jeu de polo, très aimé (le jeu), en cavalcade grotesque au milieu des courtisans qui entouraient son cheval et dont, en posant la main sur leur tête, il se servait comme d’une canne pour ne point fatiguer ses bras”. Ce roi de soixante-cinq a, parait il, une trentaine de femmes et une soixantaine d'enfants. M. Capus, qui avait un jour fait sortir, au moyen d’une goutte d’eau de tabac, une guèpe blottie dans l'oreille d’un petit garçon, acquit par ce fait une grande renommée comme médecin et le roi vint le consulter pour sa femme favorite. Celle-ci s’était cassé la jambe, mais le roi ne voulut point montrer à l'étranger la partie malade, prétendant que c'était inutile, le tahib (médecin) européen devant avoir des poudres qui guèrissent de tout. »Pour lui faire plaisir, à lui, sinon à sa femme, je lui donnai, dit M. Capus, de la quinine et de l’onguent mercuriel”. On sera certainement de l’avis du voyageur si l’on connaît maintenant une route de plus menant du Turkestan à l'Inde, il n’est pas probable que cette route sera très fréquentée. En tout cas, ce n’est point la meilleure; aussi que les Afghans veuillent bien laisser passer par Hérat et par le plateau de Candahar, on n'ira jamais chercher un chemin sur le Pamir, même en été. La séance s’est terminée par la proclamation des résultats du scrutin pour l'élection du bureau de la Société en 1890—91, et pour celle d’un membre de la commission centrale. Ont été élus: Président: M. de Quatrefages, de l’Institut. Vice-présidents : M. M. Alphonse Milne-Edwards, de l’Institut, et le général Th. Parmentier. Scrutateurs: M. M. Edouard Blanc, et Marcel Monnier. Secrétaire: M. L. G. Binger, capitaine d'infanterie de marine. Membre de la Commission centrale: M. le général Derrécagaix, directeur du Service géographique de l’armée. Par une mesure tout exceptionnelle, le titre de président d'honneur a été accordé à M. Ferdinand de Lesseps, président actuel, mais qui avait décliné toute réelection à la présidence.

Dans la séance du 23 Mai, nous entendons M. Nicolas Yadrintzoff, chargé d’une mission archéologique par la section sibérienne (d’Irkoutsk) de la Société

smpériale russe de géographie, dont le siège est à Saint-Pétershbourg. M. Ya-

drintzoff est allé étudier les ruines de Karakoroum, l’ancienne capitale des khans de Mongolie. Il a levé un grand nombre de plans et recueilli quantité d'inscriptions, dont la principale, qu’il a relevée sur les murs de l’ancien palais, n’a pas moins de quarante lignes. Elles semblent se composer de deux groupes distincts, formés l’un, de caractères chinois qui paraissent être une transcription du Ouigour; l’autre, de caractères particuliers qui ressemblent à ceux qui ont été soumis à Stockholm, au Congrès des Orientalistes par le Prof. 0. Donner, de Helsingfors.

— M. $. Guénot rend compte ainsi dans la Gazette des Colonies du 18 Juin 1890, de la dermère séance de la Société de Géographie de Toulouse, au cours de laquelle le docteur Martin Dupont, médecin principal de la marine et résident de France au Tonkin, explique les principes sur lesquels est basée l’organisation de notre protectorat sur l’empire d’Annam et des rouages qu’il met en œuvre.

Il s'attache à montrer comment il a été possible de respecter l'existence et le fonctionnement de l’ancienne administration annamite, tant en la subordonnant à l'autorité des agents du protectorat, de façon à en faire non plus un obstacle à notre gouvernement, mais une auxilaire des plus précieuses.

Dans ce but, il donne d’abord un rapide aperçu de l’organisation administrative de l’empire d’Annam, telle qu'elle existait lors de notre intervention dans ses affaires; organisation remarquable, empruntée à la Chine dès la fondation du royaume d’Annam et qui, par ses grandes lignes, se rapproche à tel point de la nôtre, que quelques personnes ont pu lui attribuer par erreur une origine française. Il trace le tableau des divisions administratives territoriales, de la hiérarchie, des attributions, du mode de nomination des fonctionnaires placés à leur tête, depuis le Conseil des ministres jusqu'aux simples magistrats municipaux.

Puis, analysant à grands traits le traité de juin 1884, qui place l’Annam sous notre protectorat, il indique les différences importantes que cet acte diplomatique consacre dans le mode sous lequel s’exercera l’action de nos représentants en Annam proprement dit, ou Annam central, et au Tonkin, ou Annam septentrional. Il examine, dans une sorte de parallélisme destiné à jeter plus de clarté sur le sujet, le rôle de chacun des agents du protectorat; gouverneur général, résident supérieur, placés, l'un auprès du roi de Hué, l’autre auprès du vice-roi du Tonkin à Hanoï, résidents et vice-résidents chefs de provinces, placés auprès des gouverneurs indigènes de ces divisions administratives, et comment, par le simple jeu des institutions du pays et de leur subordination réelle à l'autorité des agents du protectorat, la direction de tout le royaume est bien réellement placée entre les mains du gouvernement français, soit par l'intermédiaire du résident supérieur d’'Hué, conseiller et tuteur naturel du roi, pour

l’Annam, soit par celui du résident supérieur à Hanoï, tuteur du vice-roi du Tonkin.

Il indique l'importance capitale qu’a eue l’érection du Tonkin en vice-royauté, sous l'impulsion de notre premier résident général Paul Bert, et comment ce vice-roi, dont l’existence dépend entièrement du bon vouloir du protectorat et qui est investi de tous les pouvoirs royaux, a eu pour effet immédiat et inévitable de placer toute l’administration indigène, dont il est le maître absolu, dans les mains du résident supérieur.

Comment enfin celui-ci possède un double moyen de gouvernement sur le pays, par l’action que les résidents de provinces subordonnées exercent sur le Tong-doc ou gouverneur annamite de la province et, par suite, sur toute la série des fonctionnaires qui dépendent de ce dernier.

M. Martin Dupont indique, en terminant, en quoi consistent les fonctions multiples et très importantes des résidents de provinces: consuls de tout européen, — américain, asiatique ou africain non sujet de l’Annam, — ils exercent à leur égard la juridiction criminelle ressortissant à la justice de paix, et au tribunal correctionnel et civil ressortissant au tribunal de première instance; remplissent les fonctions d'officiers de l’état-civil, de notaires, de police, etc., tandis que, vis-à-vis des populations annamites, ils dirigent tous les services publics, instruction publique, recrutement de l’armée indigène et des milices, impôts, prestations, renseignements politiques, ordre public, etc. Cette action s'exerce par l'intermédiaire du gouverneur annamite de la province, dont la subordination au résident assure l'autorité de celui-ci sur les fonctionnaires à tous les degrés de la hiérarchie, et fait de l'administration indigène l’instrument et l’auxiliaire de notre pouvoir.

Société d’Ethnographie. Quelques-uns des travaux de cette Société offrent un certain intérêt au point de vue de l’Extrême-Orient; nous extrayons quelques renseignements tirés en majeure partie des comptes-rendus officiels de cette société. Dans la séance du 17 mars les travaux de la section de l’Extrème- Orient ont été ouverts sous la présidence de M. l'amiral Tcheou, ancien gouverneur de Formose, et directeur de la mission chinoise d'instruction publique à Paris.

L'histoire du thé en Chine. — L’amiral Tcheou communique une étude sur le thé et le vin en Chine, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours. 1l résulte de cette notice que nous ne savons pas en Europe ce que c’est que du bon thé, et que les Chinois font des dépenses incroyables pour s’assurer non seulement l'usage de cette boisson dans les meilleures conditions, mais encore des appareils choisis avec le plus grand soin pour la préparer. Une théière et trois tasses qui ont servi pendant longtemps pour prendre du thé supérieur et qui en ont conservé l’arome dans leurs pores valent en Chine jusqu’à 100 taëls d’argent. Une tasse, employée tous les jours par le bonze du mont Wou-yi, après cent ans, s’est vendue environ 3,000 fr. Cette communication est complétée par une étude sur les diflérents genres de vins chinois.

Les dieux des montagnes. — M. Léon de Rosny fait une lecture sur le culte

primitif des dieux des montagnes en Chine, d’après le Chan-haï-king, dont il publie en ce moment ia traduction. A cette occasion, M. Ly Chao-pee fait quelques remarques sur le culte des génies des montagnes dans son pays: Les Chinois désignent ce culte sous le nom général de King-tou-ti. Ils dressent une sorte de petite chapelle en pierres taillées, à côte d’un grand arbre. Dans cette petite chapelle, ils placent deux statuettes, dont l’une représente le dieu Touti-koung et l’autre son épouse Tou-ti-po. Devant eux, on met un vase rempli de sable, destiné à recevoir des baguettes d’encens, et à côté de ce vase deux chandeliers avec des cierges. D’ordinaire le 4er et le 15 du mois, les fidèles y viennent faire leurs dévotions. En dehors de ces deux dates, au printemps et en automne, on offre à ces deux divinités des sacrifices consistant en céréales, en fruits et en viande.

L'écriture des Lolos. — 1 est donné lecture d’un mémoire de M. l’abbé Paul Vial, missionnaire apostolique, sur la langue, l’écriture et la littérature des Lolos, population autochtone du Yun-nan et de la région située au nord du Tongkin. La section décide que cet important travail sera publié dans une des prochaines livraisons de ses Mémoires. E

Le culte des morts en Corée. — M. Charles Varat, explorateur, fait une * communication sur les cérémonies usitées dans la péninsule coréenne pour les funérailles des indigènes. En Corée, le culte officiel est le bouddhisme; la haute classe suit la religion de Confucius; le peuple s’adonne presque exclusivement au fétichisme. Sur toutes les routes on rencontre des arbres fétiches ornementés d’étoffes et de rubans; des grottes renferment aussi des statues grotesques et d’autres idoles non moins curieuses. Dans les endroits dangereux des montagnes on a élevé des temples à l’intérieur desquels sont représentés des tigres gigantesques et des monstres chimériques. Les voyageurs viennent brûler des parfums et allumer des feux devant ces images pour se préserver des dangers et des mauvais esprits. Quand un enterrement a lieu, on amène le corps du défunt et l’on bouche toutes les ouvertures du cadavre (pour empêcher le mauvais esprit d’en sortir); puis on enferme le cadavre dans un cercueil. Les indigènes, au nombre de quatre, habillés tout en noir êt le visage recouvert d’un horrible masque rouge , excécutent alors des danses infernales autour du catafalque orné de fleurs, de fruits et, de distance en distance, de têtes de coqs. De grands morceaux d’étoffe violets servent de repoussoirs à de longues bandes roses et vertes qui descendent du sommet du catafalque jusqu’an niveau du sol. L’enterrement à lieu la nuit, les quatre danseurs funèbres chantent, crient, pleurent et dansent avec toutes sortes de contorsions et emportent le cercueil. Arrivés au lieu de l’inhumation, on procède à l’enterrement, ou on brûle le corps suivant la volonté de la famille ou du défunt.

Quand l'enterrement est terminé ou que la crémation est achevée, on s’occupe alors du bon esprit; pour l'empêcher d'abandonner le corps du défunt,

on écrit sur des tablettes percées de trous le nom du mort, puis on introduit

ces tablettes dans un coffret que l’on rapporte avec beaucoup de pompe au domicile du défunt. Ce coffret est installé à son tour dans un autre coffre artistique de grand luxe; ensuite des chèvres et des moutons sont immolés à Confucius et la cérémonie est terminée.

Dans la séance du 19 Mai, M. Marceron lit une étude sur le parallèle doctrinal de quelques maximes de Jésus-Christ et de Confucius, ces dernières traduites des Lun-yu, ou Entretiens philosophiques.

L'auteur s'applique d’abord à exposer que le Christ, quoi qu’en aient dit quelques écrivains modernes, n'avait pu, pour des causes qu’il énonce, copier son code évangélique sur les écrits des auteurs, philosophes ou moralistes, qui l’ont précédé. Il s'attache ensuite à faire ressortir la similitude des principes moraux de ces deux grands facteurs de la morale universelle, mais avec cette différence, toutefois, qui pour l’un, la possession de la vertu ne doit être atteinte que dans un but de satisfaction purement temporelle et matérielle, tandis que pour l’autre cette possession, tout en assurant déjà le bonheur de l’homme sur terre, le fait vivre avec l’espérance de récompenses après la mort.

M. Léon de Rosny communique la traduction d’un document chinois relatif aux disputes engagées entre les bouddhistes et les lettrés ou sectateurs de l’école de Confucius. Ces disputes, à certaines époques, ont été des plus ardentes. Les bouddhistes reprochent surtont à leurs adversaires de ne se préoccuper que de leurs intérêts dans ce monde et de ne pas songer à leur condition d'outre-tombe. À leur tour, les confucéistes condamnent la doctrine bouddhique, qui, suivant eux, désorganise la famille et la société; la pensée fixe qui préoccupe sans cesse du salut personnel est une pensée égoiste: elle détruit tout sentiment des devoirs sociaux. Des critiques acerbes sont dirigées contre l’école de Bôdhidharma en particulier. Ce premier patriarche de la Chine, qui prétendait avoir en sa possession des livres inconnus composés sous l’inspiration de plusieurs anciens bouddhas, est représenté comme un rêveur, et les disciples de son école comme des paresseux et des charlatans. La haine des lettrés chinois contre les bouddhistes n’a d’égale que leur ardente hostilité contre les taôistes, prétendus continuateurs de l’enseignement de Lao-tse, le célèbre émule et contemporain du moraliste Confucius.

Dans la séance du 2 Juin, M. Silvestre, ancien chef de la justice indigène dans l’Annam, développe cette thèse que les difficultés que rencontre notre établissement au Tonkin résultent bien plus d’un malentendu que d’une réelle incompatibilité; et il croit que tant que durera ce malentendu nous aurons à lutter contre une résistance persistante. Faute d’avoir connu les lois, les croyances des Annamites, nous avons voulu coloniser, là-bas, par des procédés de superposition, qui ont eu pour effet principal d'éveiller chez la classe populaire, excitée d’ailleurs par les Lettrés, des idées de patriotisme dont on ne soupçonnait pas la possibilité. Se basant sur les résultats obtenus dans la Basse-Cochin-

chine, c’est-à-dire sur un théâtre restreint et facilement isolé du reste de l’em-

pire, et jugeant superficiellement du caractère de l’Annamite et de ses institutions, on a cru l’ennoblir et augmenter la somme de ses satisfactions en substituant, autant qu'on l’a pu, nos usages aux siens. On a dit que l’Annamite n’a pas le sens du patriotisme, parce que, dans quelques provinces envahies, la nation ne s'est pas soulevée tout entière et n’a pas paru sentir l’injure faite à l’honneur national; tout au plus lui accorde-t-on ce que certains appellent un patriotisme «de clocher». On s’est trompé: tout ce qu’on peut dire, c’est qu'il entend le patriotisme autrement que nous. Que les Chinois ou les Français s'emparent du pouvoir suprème, tant qu’ils respectent la religion, le droit naturel, les lois civiles, le peuple demeure soumis et, en quelque sorte, indifférent. Pourquoi se soulèverait-il? Les Esprits qu’il honore n’en sont pas moins honorés, ses droits domestiques et privés lui restent garantis; le mandat politique, qui est pour lui de mandat du ciel», a seul changé de mains et lui, peuple, ne se croit pas le droit ni le devoir d'intervenir. Mais le jour où le nouveau venu veut toucher aux lois rituelles et civiles, qui sont sa religion et qui, héritage sacré de ses ancêtres, sont restées immuables depuis les temps les plus reculés, alors le penple ne voit plus qu’un pouvoir de fait, non de droit, sans mandat, et qui met la patrie en danger; il se voue à la résistance, ouverte ou sourde, et ces hommes naguère paisibles, timides et soumis vont déployer une énergie qui ira jusqu’à l’héroïsme. Les Chinois l’ont éprouvé et on les a vus, au commencement du quinzième siècle, chassés de l’Annam, en dépit de leurs forces évidemment supérieures. Sur des assertions légèrement formulées, par des personnes parfaitement ignorantes, d’ailleurs, on a pensé que les Annamites n’ont réellement point de religion, mais seulement des superstitions grossières et absurdes; que leurs lois sont un chef-d'œuvre d’incohérence et se résument en des tarifs de coups de bâton; que leur système administratif n’est qu'arbitraire; qu'ils n’ont ni philosophie ni morale. Partant de là, on a cru pouvoir les traiter à peu près comme un bétail. Erreur déplorable! Si l’on avait su respecter les libertés légitimes, garantir l’égalité des droits de chacun, entrer dans la fraternité si naturellement pratiquée là-bas, si l’on s'était contenté de juxtaposer nos lois, nos droits et nos usages aux lois, aux droits et aux usages des Annamites, la paix serait sans doute déjà faite. M. Silvestre s’est eflorcé, sans sortir du domaine de l’ethnographie, sans faire de statistique, sans préconiser aucun système politique, économique, administratif, de préférence à tout autre, de démontrer qu’il existe en Annam, comme en Chine, une philosophie religieuse et sociale, très élevée et très libérale, qui se traduit, pour le peuple, par des rites dont les effets s’exercent sur toute la législation. Cette législation, ellemême, est complète; elle a sa valeur — une valeur éprouvée — et son génie propre. Parce que, étant adaptée à des mœurs qui ne sont pas les nôtres, elle est nouvelle pour nous et, parfois, en opposition avec nos idées, on n’a pas pris la peine de l’étudier; on s’est contenté du témoignage de gens incompétents,

et l’on a cru pouvoir, sans inconvénients, passer l'éponge. Mais ces vingt mil-

lions d’Asiatiqnes, que l’on n’a pas interrogés et auxquels il semble qu'on ne veuille parler qu’au nom de la force, protestent à leur façon. Les enseignements de leurs grands philosophes ont pétri les intelligences dans un moule qui ne s’est pas brisé depuis vingt-cinq siècles, et ils ont maintenu, à travers les âges, de grandes masses humaines dans une voie saine, morale et relativement heureuse. Trois points essentiels et bien marqués s’y distinguent: 1° une doctrine religieuse et morale; 2° un culte et des lois qui sont, en tant que rituelles, le symbole de la doctrine; 3° une loi sociale. Cette dernière a ses assises dans la solide organisation de la famille, qui a pour centre le foyer, et le culte domestique pour ciment. La société ainsi constituée a une force que l’on aurait tort de méconnaître: on n’y dit point à l’homme: «Tu n’es que poussière .. .»; le travail n’y est point un châtiment, comme le dit la Genèse, et l’on n’y craint pas la mort. Selon le proverbe annamite, «mourir, c’est achever le voyage et retourner chez soi», Mieux étudiées, mieux connues, la philosophie et la législation des Annamites seront appréciées à une plus juste valeur; on les respectera, et aussi les usages qui en découlent, qui ne gènent personne et auxquels ils tiennent fermement. Ils se soumettront à des tuteurs loyaux et bienveil-

lants; ils résisteront à des maîtres, si ces maîtres restent des étrangers.

— Le Congrès des Sociétés savantes de Paris et des Départements s’est réuni à la Sorbonne en Mai 1890. On y a fait quelques communications qui ont quelque intérêt pour nous. Dans la section de géographie historique et descriptive, M. Massy a envoyé au ministère un mémoire intitulé Quatorze mois chez les Thôs et les Man Thiens, souvenirs et impressions du Haut-Tonkin.

M. Hamy donne une analyse de cet important travall, qu'accompagnent deux cartes, quelques dessins et un grand nombre de photographies. Les Thôs sont les habitants primitifs du pays. M. Massy les croit alliés aux Siamois; les Man Thiens résultent de croisements entre des femmes Thôs et des Mecongs ou sauvages venues de l'Ouest. Enfin, les Nouns sont croisés de Chinois et de femmes annamites mariées avec des Thôs.

Ces quelques exemples montrent à quel point est mélangée la population du N.-E. du Tonkin, chez laquelle l'influence françaice ne peut tarder à devenir prédominante, étant donné l’état d’hostilité de toutes ces petites tribus entre elles.

M. Massy expose les caractères de chacune des tribus nommées ci-dessus et le petit nombre d’Annamites purs qui pénètrent dans la région, et termine par quelques considérations générales sur l’avenir de la contrée qu’elles occupent.

M. Capus donne lecture d’une note de M. Dauvergne, de la société de géographie de Paris, intitulée Une seconde exploration dans l'Asie centrale, et présente la carte dressée à l’appui de son récit par le voyageur.

En présentant ce travail, M. Capus a fait ressortir l'intérêt général pour la connaissance de l’orographie centre asiatique et plus particulièrement l'intérêt

de l'exploration de deux points qu’on n’avait point visités jusqu'alors et sur

lesquels M. Dauvergne nous donne, le premier, des renseignements de visu.

À propos de la découverte des sources de l’Oxus par M. Dauvergne, il convient en effet de considérer la rivière Amaïane ou Wakhdjird comme la source principale de Pandj, et non le Gay-Koul, mais de voir dans le Tchakmaktine- Koul le réservoir des eaux initiales de l’Ak-sou ou branche nord de lOxus. Il faut, dit M. Capus, ajouter à l’Amaïane la rivière de Baïkarra, dont le débit ne le cède pas de beaucoup à celui de l’Almaïane.

Le passage du Karambar ou passe d’Ichkamane par M. Dauvergne constitue un fait important, parce que cette passe établit le passage le plus court, sinon le plus facile, entre le Pocimal et le Wakhane, entre Gilgit et Sarhadd.

M. le général Venukoff insiste à son tour sur l'intérêt du voyage de M. Dauvergne et rend hommage à ce voyagour intrépide qui, en trois mois, à pu fournir un itinéraire qui franchit vingt-sept cols de 12,000 à 18,000 pieds d'altitude, et dont un, celui de Karambar, franchi pour la première fois par le voyageur français, établit la communication la plus directe entre l’Oxus et l’Indou-Kouch.

M. Varat, de la société de géographie de Paris, présente à la section une série de cartes indigènes qu’il a rapportées de son récent voyage en Corée, et les compare à celles que les Européens ont consacrées à diverses époques à cette presqu'ile. Il insiste en particulier sur un mode de dessin spécial aux géographes coréens, qui tracent leurs cartes en forme de panorama, de façon que pour les lire il faut supposer que l’on est au centre et tourner successivement chacun des quatre côtés pour faire le tour de lhorison. C’est à quelques-unes de ces pièces indigènes qu'on a eu recours pour les détails intérieurs des cartes qui figurent dans les atlas européens.

Dans la section des Sciences économiques et sociales, le Vendredi 30 Mai, M. Albert Grodet, gouverneur de 1er classe des colonies, de la société académique indochinoise, donne lecture d’une étude sur le commerce de l'Espagne et du Portugal avec leurs colonies, spécialement les Philippines, l'Inde portugaise, Macao et Timor.

S’attachant en premier lieu au commerce de l'Espagne avec ses colonies, M. Albert Grodet indique les conditions que la métropole a successivement faites à leurs importations. Il étudie d’abord le commerce intérieur des grandes colonies espagnoles et examine ensuite leurs importations en Espagne, y joignant un aperçu sur les exportations de l'Espagne dans ces mêmes colonies.

Dans ces colonies ne figurent pas, M. Albert Grodet le rappelle, les Canaries, les Présides et Ceuta, rattachées directement à la métropole. En ce qui concerne Cuba en particulier, M. Grodet indique avec détails les principaux produits de cette colonie, le sucre, le tabac, le cacao, l’ean-de-vie, le café, les confitures, ete., avec le chiffre auquel se montent pour chaque produit les 1m-

portations.

Quant aux envois que l'Espagne fait à Cuba, et que l’auteur énumère également, il fait ressortir entre autres le chiffre important de 10 millions de francs auquel s’élèvent les envois de chaussures de la métropole.

Au sujet des importations des Philippines en Espagne, et notamment de celle de l’abaca, qui tient une place considérable, M. Levasseur, président, échange avec M. Albert Grodet diverses observations sur la statistique comparée du commerce de l’acaba des Philippines et du commerce de l’alfa d'Algérie.

Dans sa consciencieuse étude, M. Albert Grodet ne se borne pas aux relations des colonies avec la métropole, mais il examine aussi les relations de ces colonies avec l'étranger.

Passant ensuite au commerce du Portugal avec ses colonies, M. Albert Grodet rappelle que le tarif douanier qui régit dans leur ensemble ces relations date du 16 août 1885. Il étudie en détail les conditions qui président aux relations de la métropole avec ses provinces d'outre-mer, résumant la législation et la statistique du commerce d'importation et d'exportation du Portugal avec ses colonies. Il indique les sources auxquelles il a puisé les éléments de cette statistique. Ces sources sont presque exclusivement officielles.

Résumant l’ensemble des chiffres qu'il a relevés, M. Albert Grodet indique pour les exportations générales du Portugal 181 millions en chiffres ronds, sur lesquels 16 millions seulement se rapportent aux colonies.

Les importations des colonies dans la métropole s’élevant à 19 millions environ, l’ensemble du trafic colonial est ainsi de 35 millions. Il expose ensuite quelle est dans ce total la part de chacune des grandes colonies portugaises, y joignant un résumé des relations de ces diverses colonies avec l'étanger.

M. Levasseur remercie M. Albert Grodet de sa fort intéressante communication.

M. Dutilh de la Tuque, de la société académique indo-chinoise de France, donne lecture d’une étude sur ce sujet: de l'influence de l'émigration chinoise dans nos possessions de l’Indo-Chine. Il montre que cette émigration est fort considérable dans les colonies européennes qui entourent nos possessions de l’extrème-Orient.

Ces colonies se félicitent de cette immigration. Il ne faut pas l’écarter des nôtres: les Chinois remplissent en Cochinchine un rôle commercial très considérable qu’il faut encourager et non rebuter par des taxes exagérées.

Diverses obseruations sont échangées, au sujet de cette communication, entre M. Fravaton, M. Gibert, M. Tranchant, M. Grodet, M. Levasseur , M. Paulus, M. Liégeois, M. Poinsard.

M. Paulus, de la société académique indochinoise de France, donne lecture d’un travail sur les délits et les peines d’après le code sino-annamite.

Il indique les rapports du droit français avec le code sino-annamite. Il expose ensuite l’état de la législation sino-annamite, rappelant que le code qui régit le Tonkin et l’Annam est dû à l’empereur Gia-Long et date de 1812. Il s’at-

tache en particulier à l’étude des prescriptions relatives à la répression des peines qui sont actuellement en vigueur. Entre ces peines il signale celle de la mort avec sursis, peine légale en Annam et en Chine, et celle de l'exposition de la tête du condamné, particulièrement redoutée dans l’Indo-Chine et la Chine parce qu'elle entraîne la privation du tombeau. Il termine par un exposé des principales réformes à tenter dans l’Indo-Chine française en matière de droit criminel et de répression des délits, citant entre ces réformes désirables la suppression des peines corporelles (coups de rotin, etc.), et leur remplacement par la prison.

Dans la section des Sciences physiques et naturelles, séance du Vendredi 30 Mai, M. Y. Wada, de l'observatoire de Tokio, délégué de la société météorologique de France dépose sur le bureau les documents suivants exposés par le gouvernement japonais à l'Exposition universelle de 1889:

1° Organisation du service météorologique au Japon: contenant tous les renseignements-nécessaires sur le réseau météorologique de l'empire;

2 Note explicative des objets exposés par l'école agricole et forestière de Komaba: contenant l’énumération des bois de construction , l’analyse des matières agricoles, catalogue des plantes potagères;

3° Catalogue spécial des plantes d'ornement ;

4° Note explicative des objets exposés par le musée: contenant les nomenclatures des objets antiques et l’anthropologie du Japon;

5° Note explicative des objets exposés par diverses directions du ministère de l'agriculture et du commerce : contenant les produits aquatiques du Japon, etc. etc.;

6° Note explicative des objets exposés par la direction de l’agriculture: contenant les catalogues des différentes matières premières, des oiseaux utiles et nuisibles du Japon.

— Le Général de brigade Tcheng Pe-tao annonce, à la date du 12 avril 1890, le mariage de son frère le général Tcheng Ki-tong, premier secrétaire de la Légation de Chine à Paris, avec Mademoiselle Maria Lardanchet, de Desnes (Jura).

— La «Revue Française de l'étranger et des Colonies» donne dans son Numéro de Mai un article de M. Georges Demanches sur le Tonkin: Piraterie et régime civil, M. Henri Cordier a publié dans la Revue des Traditions populaires des Etudes sur les traditions tératologiques un premier article sur Les Monstres dans la légende et dans la nature: Cynocéphales. Un livre très intéressant a été publié par le Prince Roland Bonaparte sur Le premier éta-

blissement des Néerlandais à Maurice.

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