CHAPITRE
Inquiétude du gouvernement causé par le Rapport de deux Bramas.
Ce ne fut que le 14 aoust 1784 que je pus obtenir l’ordre de me faire delivrer mes canons sequestrés par la police pour les mettre dans la calle, qui demeura cependant sans effet pendant plusieurs jours. Il fallut même pour les obtenir donner un present en poudre pour faire des feux d'artifice pour une fête de Pagode !).
Le 20 aoust je fis mettre le vaisseau en rivière et ce même jour Mr. de St. Jean, officier qui étoit allé après souper faire la garde sur le vaisseau tomba par accident dans la rivière et se noya.
Du 21 aoust au 8 7bre je fus occupé à faire porter sur le vaisseau tous les agrès et ustensiles qui avaient été mis en dépôt, et à faire l’armement pour me tenir prêt à partir aussitôt que les secours en argent et en matelots que j'attendois depuis le mois de juin seroient arrivés; le retard qu'ils éprouvoient me donnoit beaucoup d'inquiétude, causée par les depenses que j'étois obligé de faire pour la nourriture de l'équipage et les besoins du vaisseau. Je me voyais toucher au moment d'être forcé d'emprunter des arméniens qui m'offroient des fonds à des intérêts considérables.
Je n'étois pas encore à la fin des desagrements. L'arrivée de deux Bramas qui venoient de Madras m'en procura d’autres. Ils répandirent parmi le peuple que les Français se disposoient à faire la conquête du Pégu. Ce bruit faux parvint jusqu'aux oreilles du Prince
et donna une grande inquiétude au gouvernement. Ils avoient an-
1) Temple d’idoles,
noncé que les François faisoient un armement de vingt vaisseaux à Pondichery pour venir assieger Rangon, ce qui fit prendre des précautions inutiles, et causa beaucoup de peines aux étrangers qui y étoient.
Le Gouvernement fit retirer de la Douane 300 fusils, de la poudre et des armes appartenant aux vaisseaux de différentes nations. On en fit la distribution aux habitants pour leur servir dans le cas d'attaque; on fit entourer ce lieu d’une palissade de bambous pour mettre en sûreté les effets du Roy. Le rondail fut assemblé plusieurs jours de suite pour tenir conseil et aviser aux moyens de sauver l’état du pretendu danger dont il étoit menacé.
Le conseil ordonna des visites chez tous les étrangers residents dans la ville, qui furent executées avec une rigueur extrême. On prit les armes qui furent trouvées chez eux afin de leur ôter les moyens de nuire aux Bramas. Plusieurs négociants arméniens et maures furent mandés au Rondail pour y être interrogés et savoir d’eux si leur correspondant à la côte de Coromandel ne leur avoit pas donné connaissance de cet armement.
Pendant ce temps plusieurs vaisseaux de différentes nations étaient arrivés à Rangon, et plus le nombre des Européens augmentoit, plus aussi le gouvernement prenoit de précautions. Le Prince ne s’en rapportait pas aux déclarations faites à la Douanne ou au Rondail, il venait sur le pont compter les vaisseaux qui arrivaient chaque jour s'informer de leur grandeur et connaître à quelle nations ils appartenoient.
Le 15 8bre à 4 heures après midi, l’arrivée du navire français nommé la Æose dorée, du port de 800 tonneaux, repandit une allarme générale. Le peuple crut voir arrivé le moment d'être assiégé. Aussitôt que ce vaisseau fut apperçu, le Prince fit armer beaucoup de ballons pour aller à sa rencontre et y faire une visite exacte.
Ceux qui étoient dans ces espèces de barques étoient tellement ef-
frayés, que malgré leur grand nombre ils en approchaient avec crainte. L'accueil que le Capitaine (M. Gallet) leur fit les rassura un peu; ils monterent sur son vaisseau, le visiterent avec soin, et ne trouvant rien de suspect ils allerent après avoir reçu quelque presents rassurer leurs compatriotes.
Ïls ne voyoient pas cependant sans inquiétude augmenter le nombre des Européens; ils s'imaginoient que les Français expédioient différents vaisseaux, afin d'introduire insensiblement dans le pays beaucoup de monde, sous le pretexte d'y venir faire le commerce et que leur force étant parvenue au degré qu'ils la désiroient ils enverroient plusieurs vaisseaux de guerre pour assiéger Rangon et que les Étrangers qui s'y trouveroient en faciliteroient la conquête.
La demande que j'avois faite de mes canons, quelques jours avant que cette nouvelle fut répandue, me rendit suspect au Gouvernement. On fut surpris de ce que je ne prenois point de chargement, depuis cinq semaines que le vaisseau que je commandais étoit en rivière; on n’examina pas si j'étois arrête par les fonds qui me manquoient, on crut appercevoir dans mon inaction quelques mauvais desseins. Le Conseil fut assemblé au Rondaiïl, les Brames !) y furent appelés pour être consultés. Je fus accusé d’avoir reçu des instructions de la part des généraux français, d'être informé de l'expédition qu’ils devoient faire, d’avoir reçu des ordres en conséquence; et que pour les executer j'avais demandé mes canons pour les deposer dans la calle afin de m'en servir lorsque la circonstance l'exigeroit: ils me prêtaient encore d’autres mauvaises intentions.
Le sieur Moncourtis, mon interprête, negociant Arménien, fut appelé plusieurs fois au Rondail pour être interrogé sur ce que j'aurais pu lui commuuiquer, et sur toutes mes démarches. Il jura
sur sa tête et sur celle de sa famille que je n'étais nullement
1) Devins.
suspect et que je n'avais reçu aucune nouvelle sur les faux bruits qui s'étoient répandus, et .que ce qui arrétait mon depart était l'argent que j'attendais pour payer mes dettes et acheter un charsement de bois, il ajouta même que ce n’était pas sans peine que je m’etois vu retenu pendant un an à Rangon pour radouber mon vaisseau n’y ayant eu que des désagrémens.
Cet interprête apprit par le juge du Prince, que le Conseil avait décidé au Rondail qu'il falloit m'envoyer chercher me conduire les bras liés derrière le dos à la case de feu !) et me donner une forte question pour avoir connaissance des ordres que je pouvais avoir reçu de la côte de Coromandel concernant ce pretendu armement.
Je ne peux que me louer de sa conduite et je rends justice au zèle qu'il a montré à me servir dans une circonstance aussi désacréable. Il jugea à propos de me laisser ignorer pour l'instant le danger dont j'étais menacé. Il fit toutes les démarches nécessaires pour détourner l'orage prêt à fondre sur ma tête, et ce ne fut qu'après avoir reussi, en répondant de moi, quil m'instruisit de tout ce qui s'était passé à mon sujet. Il me conseilla d'acheter promptement une cargaison de bois afin de couvrir mes canons et ôter par ce moyen tout soupçon sur mon compte. Je suivis son avis, et quoique je n’eusse aucune certitude sur l'argent que j'attendois, je contractai néanmoins et je pris des arrangements les moins onereux.
Dans cet intervalle je perdis un autre officier, M. Beuzelin, qui
mourut d’une obstruction au foie.
1) Prison criminelle.