‹ Tung pao. Toung pao (volume 3)Chapitre 81 sur 142 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Différentes disgraces que j’ai éprouvées. Désertion des matelots autorisée par le gouvernement de Rangon.

Le vaisseau particulier l’Archiduc venant de Pondichery, arriva à Rangon le 20 7bre, M. le Dormant qui le commandait m’apporta quelques fonds que j'avais laissés entre les mains de M. Coulon, négociant, qui me furent d’une grande utilité pour satisfaire aux dettes exigibles que j'avais contractées pour le vaisseau; il me remit

une lettre de M. Gelin dont voici la teneur.

À Pondichery, le 20 aoust 1784.

«J'ai reçu les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de «m'écrire depuis mon départ de Rangon. Je les ai remises à M. «Monneron !) afin qu'il eût connaissance de ce qui se passait. Je «l'ai pressé fortement de vous envoyer les choses dont vous avez «besoin, en lui représentant les risques qu'il y avoit à conserver «longtemps un vaisseau dans un pareil pays; mais la disette totale «où se trouve la caisse du Roi, a été un obstacle pour qu’on vous «fit passer les secours qui vous étoient nécessaires et j'ignore encore «quand vous en recevrez.

«Je n'ai aucune nouvelle du navire le Bengale marchand, il faut qu'il lui soit arrivé quelque accident.

«J'imagine que vous recevrez par ce même vaisseau des lettres «de M. Monneron qui vous diront à quoi vous en tenir. Quant à «moi je vais partir pour l’île de France.

«Si Bacarbaille vous remet les droits sur l'or vous les donnerez

«à M. Coulon. Je vous souhaite une bonne santé et un prompt

1) Ordonnateur à Pondichery.

<retour car vous devez cruellement vous ennuyer au Pégu, sans parler

«des inquiétudes que vous devez avoir. J'ai l'honneur d'être» etc.

On voit dans quelle position j'étais lorsqu'enfin la flûte du Roi le Drack, commandée par M. Deshayes arriva le 24 octobre à Rangon et qui m'apporta une partie des secours après lesquels je soupirois depuis longtemps. L'administration de Pondichery l'avait nommé subrecargue des deux flûtes comme on le verra dans la lettre

de M. Monneron que cet officier me remit.

Pondichery, le 20 7bre 1784.

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire «en date du 1% mars dernier. Elle ne m'a été remise par M. Gelin «que le 27 juin suivant dans le moment où 1l me présentoit ses «comptes, de manière que ne l'ayant pas lue sur le champ, et «s'étant trouvée mêlée avec ses papiers je l’ai perdue de vue. Il «n'est pas étonnant que j'aie laissé partir plusieurs vaisseaux sans «y repondre.

«M. Deshayes vous dira dans quelle situation il nous a laissé. «Il est certain que malgré le besoin de reparer son vaisseau il «n'aurait pas été expedié pour le Pégu, s’il n’eut pas été néces- «saire de nous envoyer quelques secours pour vous en retirer Quoi- «qu'il n'ait été fourni que peu de fonds à M. Deshayes. C'est un «véritable sacrifice que l’on à fait et dans un moment où la plus «petite somme est de la plus grande importance. Nous ne sommes «pas seulement dans la détresse pour l'argent, mais encore pour «les autres objets indistinctement; il n’a été possible que de luy «donner une tres petite partie de ceux dont vous avez besoin en «remplacement.

«M. Deshayes ayant plusieurs officiers ne se refusera pas à

«partager avec vous, ainsi qu'à vous donner les secours que ses «moyens pourront lui procurer.

«Il à été nommé subrecargue des deux vaisseaux; mais par «votre Brevet le commandement et la discipline vous sont dévolus «de droit. Je le connais assez pour pouvoir vous assurer qu'il fera «tout ce qui dépendra de lui pour que la bonne harmonie regne «entre vous.

«Dans le cas seul où il n’y auroit pas moyen que vous puissiez «rapporter une cargaison du Pégu, M. le Marquis de Bussy a décidé «que vous vous rendrez à Yanaon. Je vous prie de lui écrire aussi- «tôt votre arrivée, et vous y attendrez ses ordres pour votre desti- «nation ultérieure.

«J'aurais été enchanté de vous envoyer les provisions que vous «me demandez, mais nous manquons de vin et nous n’avons point «de farine; je n'ai qu'une espérance mais bien faible à vous donner «celle qu’il nous arrive des secours d'Europe avant le départ du «Drack.

«Je vous serai obligé M., lorsque vous serez en vue de Pondi- «chery, de mettre pavillon rouge et blanc au mat du petit perroquet.

«J'ai l'honneur d’être» etc.

Lorsque je fus instruit que M. Deshayes était nommé subrecargue, je lui fis part de la situation de la flûte la Baleine, de l'état des affaires et des engagements que j'avais pris pour la cargaison et je lui remis les différents contrats pour satisfaire à leur échéance.

Quoique les fonds que M. Deshayes m'avoit apportés n'étoient pas considérables, je fus forcé d'employer douze cent roupies pour payer deux mois d'avance à l'équipage dont la plus grande partie étoit des naufragés du vaisseau le Bougainville ) et aussi pour

1) Je ferai connaître dans un chapitre particulier à la fin de cette premiere partie, en donnant le détail du naufrage de ce vaisseau, le malheur qu’on éprouve lorsqu'on a celui

de faire naufrage sur les côtés du Pégu.

arrêter la désertion des matelots. Les capitaines, négociants anglais, maures, arméniens et autres armateurs sollicitaient nos gens à s’engager à leur service, en leur faisant les promesses les plus avantageuses. Ils leur conseillaient avant de déserter de forcer les Capitaines en justice de leur payer ce qui leur étoit dû; ce que le gouvernement a autorisé sans avoir égard aux representations les plus justes que j'ai faites à l'audience du prince. Je representai qu'il nous étoit absolument défendu de payer nos équipages dans les pays étrangers, que la demande des matelots était contraire à l'ordonnance du Roy, et que j'étais en droit de m'opposer à ce qui contribuait à leur perte. Toutes ces défenses ne furent point écoutées, et il y a lieu de presumer que les chefs du gouvernement autorisent tacitement ces désertions pour favoriser les armateurs de Rangon. M. Gallet, commandant le Navire la ose dorée, fut obligé de céder après avoir fait beaucoup de frais en justice; heureusement que la condition qu'il y mit fut acceptée; il exigea que le gouvernement veilleroit à ce que chaque matelot se rendit à son service. Le Prince erut faire une grande grâce d'accorder la permission de faire arrêter ceux qui ne se rendroient pas à leurs devoirs. Il nomma quatre Pions pour executer cet ordre, à qui il falloit donner cinq Roupies pour chaque homme qu’ils ameneroïent. Plusieurs furent pris et conduits sur la flûte la Baleine, les autres se tinrent cachés jusqu'au moment du départ des vaisseaux sur lesquels ils s’étoient engagés.

Les matelots du vaisseau francais nommé le Petit Cousin, commandé par M. Le Normand, voyant que leurs camarades avoient reussi, formerent la même demande, et après avoir forcé le capitaine à les payer ils désertèrent. Je fus même à ce sujet conduit en prison avec M. Le Normand. Comme je m'’étois joint à lui pour deffendre sa cause et que nous appuyions de nouveau nos justes représentations, cela

deplut au Prince qui sans y avoir égard, nous fit arrêter pour

Matelots autorisés à la désertion.

Requête envoyée au Roi d’Ava.

n'avoir pas voulu ceder à son jugement et manger le Pacte !).

Pendant que j'étais occupé à retirer de l'esclavage une partie de l'équipage du vaisseau le Bougainville naufragé, je fus appelé de nouveau en justice par le Prince par un nommé St. Privé, français, esclave du roi d'Ava, depuis la perte de la fregatte La (ralathée qui étoit venu au secours du Pégu. Il était parvenu à marier sa fille à l’armurier du vaisseau, malgré toutes les oppositions que j'avais formées à son mariage; et comme il s'était rendu esclave du roi d'Ava en épousant la fille de St. Privé, il vouloit exiger le payement de ce qui lui étoit du. Je m'y réfusai en déclarant que je le regardois comme déserteur et que l'ordonnance me defendait de satisfaire à sa demande.

M. Grégoire, ancien Chabandar, et très estimé des chefs de Rangon, qui m'avoit été fort utile dans les circonstances desagreables où je me suis trouvé, nous ayant assuré que l'intention du roi d’Ava étoit de proteger les Étrangers qui venoient faire le commerce dans son royaume; nous resolumes de lui faire connaître dans une requête toutes les vexations qui nous avaient été faites, et nous primes d'autant plus volontiers ce parti que M. Deshayes restoit exposé aux mêmes desagréments. M. Grégoire voulut bien nous donner la

forme de cette Requete. Elle étoit conçue en ces termes:

«A sa Majesté impériale le grand empereur de plusieurs «empires.

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