TRANSLITÉRATION DU CHINOIS
La question de la transcription du chinois fait depuis plusieurs années l'objet des préoccupations de M. Marrin-Forrris. Lors du Congrès des Orientalistes tenu à Paris en 1897, sur sa proposition une commission internationale avait été désignée pour étudier la transcription des sons chinois; elle était composée comme il suit: MM. Courant, interprète pour les langues chinoise et japonaise; Devéria, professeur de chinois à l'Ecole des langues orientales vi-
vantes de Paris; Douglas, professeur de chinois à l’Université de Londres; Giles, professeur de chinois à l'Université de Cambridge; Hirth, professeur et membre de l’Académie de Munich; Nocentini, professeur de chinois à l’Université de Rome; de Rosny, professeur de japonais à l'Ecole des langues orientales vivantes de Paris; Schlegel, professeur de chinois à l'Université de Leyde; Turrettini, sinologue à Genève. — Secrétaire: M. Martin-Fortris, Authon-du- Perche (Eure-et-Loir), France.
Un tableau en trois colonnes des sons mandarins des caractères chinois fut imprimé; voici une partie de la première page.
1) T'oung-pao, Déc. 1902, p. 338.
2) T'oung-pao, Déc. 1902, p. 339.
Colonnes I. — Orthographe de Wells Williams !).
Colonnes II. — Orthographe de la Commission internationale de 1897.
Colonnes IF. — Orthographe officielle de la République Française.
IT IT al al ch'an | tch‘an an an chän
: ; tchen cha | chen | tcha chah | ch‘an tch'en ch'a ch‘en tch'a ch‘ah chang | tchang chaï tchaiï ch'ang |tch‘ang ch'ai tch'ai chäng |tcheng chan tchan ch'äng |tch'‘eng
La première est affectée aux sons mandarins tels que Wells Williams les écrit; la deuxième aux mêmes sons orthographiés suivant le système de la Commission internationale de 1897; la troisième enfin, laissée en blanc, est destinée à recevoir les équivalents officiels dont chaque Gouvernement aura fait choix pour représenter les sons mentionnés dans les deux autres colonnes.
Au XII Congrès des Orientalistes tenu à Rome du 3 au 15 Octobre 1899, la IV® section qui comprenait la Chine, le Japon eb la Corée émit le voeu que «chaque pays fixe un système unique et officiel de transcription des sons chinois; ces différentes transcriptions seront recueillies dans un manuel international; en attendant que ce travail soit prêt, la IV® Section approuve provisoire-
ment la transcription proposée par la Commission nommée par le
1) Voir son Dictionnaire syllabique, Introduction, pages XVI—XvIr.
Congrès de Paris à condition que cette transcription soit accompagnée d’un index donnant dans chaque pays l'orthographe généralement usitée». Le voeu a été adopté par 9 voix contre six: la minorité était composée de MM. Henri Cordier, professeur à l’Ecole des Langues Orientales vivantes de Paris, Paul Boell, Carl Arendt, professeur de chinois au Séminaire des Langues Orientales de Berlin, le Dr. A. Forke, de la Légation Impériale d'Allemagne à Peking, Okada, von Wenckstern. Le voeu fut également adopté en séance plénière.
En conséquence les différents gouvernements reçurent communication de ce voeu; j'ignore quelle suite les gouvernements étrangers y donnèrent; je dirai tout à l'heure ce que décida le gouvernement français.
Apparemment, M. Martin-Fortris considéra le résultat obtenu comme insuffisant, car au dernier congrès de Hambourg, il présenta
la proposition suivante:
«Le XIII Congrès des Orientalistes a dans sa séance de clôture adopté le voeu suivant :
«La 4° Section (Chine, Japon et Corée) du XIII Congrès international des Orientalistes émet le voeu que chaque pays fixe un système unique et officiel de transcriptions des sons chinois, ces différentes transcriptions seront recueillies dans un manuel international.
«Afin que ce voeu ne restàt pas stérile, le comité organisateur du Congrès de Hambourg a fait imprimer en même temps que le Bulletin n° 4, le Tableau des sons mandarins des caractères chinois.
«Ce tableau comprend trois colonnes:
«La 1° est affectée aux sons mandarins tels que Wells Williams les écrit; la 2% aux mêmes sons orthographiés suivant le système de la Commission internationale de 1897; la 3°” enfin, laissée en blanc, est destinée à recevoir les équivalents officiels dont chaque Gouvernement aura fait choix pour représenter les sons mentionnés dans les deux autres colonnes.
«Il appartient maintenant à la 4° section de décider s’il convient de permettre au Comité de poursuivre l’éxécution de l'oeuvre commencée en lui donnant mandat d’adresser à chacun des Gouvernements intéressés un exemplaire du Tableau qu'il a fait imprimer avec prière d’en remplir la 3° colonne et de
le retourner ensuite au Secrétaire de la Commission internationale».
Cette proposition relative à la transcription des sons chinois, fut, malgré l'opposition de MM. H. A. Grzss et H. Corner, adoptée dans la séance du 5 Septembre par la 4 Section, Asie centrale et Orientale, mais, sur les observations de M. W. Rapcorr, la Commission supérieure du Congrès a écarté cette proposition par 13 voix contre 10.
Le voeu ayant été soumis une première fois aux gouvernements, après le Congrès de Rome, il était inutile, pour ne pas dire plus, de renouveler une démarche qui pouvait amener des réponses désagréables; Ia question est d’ailleurs d’ordre scientifique et ne rentre nullement dans la compétence des gouvernements. Néanmoins, le mouvement créé par M. Martin-Fortris a eu des résultats en France.
Le Ministère des Affaires étrangères saisi du voeu le transmit au Ministère de l’Instruction publique qui répondit avec juste raison qu'il n'avait pas à intervenir dans la question, chaque savant ayant le droit de se servir de la transcription qui lui paraissait la meilleure. Le Ministère des Affaires étrangères fit alors étudier pour son propre compte le voeu par M. A. Vissière, son interprète pour la langue chinoise; il comptait arriver à uniformiser la transcription disparate employée par ses agents dans l'Extrême-Orient; la question devenait d'ordre administratif, et rien ne s’opposait que l’on admit dans la correspondance diplomatique et consulaire une orthographe uniforme; c’est d’ailleurs ce qu'a fait l'Angleterre en imposant à ses agents consulaires la transcription de Sir Thomas Wade pourtant si défectueuse.
M. Vissière donna le résultat de ses recherches dans une
plaquette in-folio intitulée: Tables de transcription française des sons
chinois *). M. Vissière a donné l’explication de son système dans le
Bulletin du Comité de l'Asie Française ?):
«L'étude à laquelle nous nous sommes ainsi livré nous a conduit à proposer comme devant être adoptée la méthode de transcription de Stanislas Julien, — dont le nom est en vedette de la sinologie et dont les ouvrages, nombreux et importants, sont toujours consultés, — toutes les fois que ce système était d'accord avec lui-même. Lorsque des anomalies se présentent dans les transcriptions de Julien, nous y avons apporté les modifications exigées par les principes mêmes qu'avait appliqués ce maître, mais auxquels il lui arrivait de manquer. Nous avons ainsi ramené à une formule unique les syllabes que Julien représentait parfois de plusieurs façons différentes. Nous trouvons, notamment, à la fois dans ses oeuvres, {s’an et thsan.….: nous avons abandonné la forme thsan et ses similaires, l’h offrant des inconvénients, ainsi que nous lindiquons plus loin, pour marquer l’aspiration dans le corps d’une syllabe. Mais les sons transcrits par Stanislas Julien sont ceux de la langue mandarine du Sud et c’est avec raison, suivant nous, que la légation de France à Pékin, consultée sur l’ensemble du projet, s’est prononcée en faveur de l’adoption exclusive, dans la méthode officielle française, de la prononciation de la capitale actuelle de la Chine».
L’aspiration représentée par la lettre 2, comme la marquait Abel Rémusat, parfois Stanislas Julien, aujourd’hui encore M. Maurice Courant, a le grave inconvénient de donner en français le son de l# après le p, par exemple Æ, ue etc., écrit ping, phou, se prononceront ing, fou, tandis que p‘ing, p'ou, parent avec l'accent à cet inconvénient.
Le système de M. Vissière, celui de Julien unifié, qui n’est
d’ailleurs que celui des anciens missionnaires, a été accueilli avec
1) Ministère des Affaires étrangères. — Tables de transcription française des sons chinois comprenant: 1° Une liste de noms géographiques. 2° Un répertoire alphabétique de noms de personnes. 3° Une liste des syllabes de la langue mandarine de Pékin. Angers, Burdin, 1901, pet. in-fol., pp. 17.
2) Méthode de transcription française des sons chinois adoptée par le Ministère des Affaires étrangères —- Extrait du Bulletin du Comité de l’Asie Française — Paris, 190?, pet. in-8, pp. 22.
LT
Tirage à part de l’article.
faveur par les sinologues français; depuis longtemps d’ailleurs, j'emploie une transcription semblable: j'écris comme M. Vissière houang, houa, etc., et non pas hoang, hoa, ete. pour FH: Â4,, etc.; nous différons pour le son ong que je marque oung, p.e. *T., houng au lieu de hong, HE: loung au lieu de long; je trouve excellent l'emploi du w, Æ, wang, L'& wen, et je trouve pratique la suppression de l’accent sur les voyelles, tcheou au lieu de tchéou, WA, k‘eou au lieu de k'‘éou, FT, etc.
Il était intéressant de connaître l’opinion des sinologues français de l’Extrême-Orient sur le système, c’est-à-dire des missionnaires et des membres de l'Ecole d'Extrême-Orient.
Sous le titre de Romanisation officielle, le Rév. P. G. CHAMBEAU, S. J., a présenté dans l’Æcho de Chine (6 juin 1902) les observations
suivantes sur le système de M. Vissière:
Un système de transcription du chinois, système dit du Ministère des Afjaires Etrangères et du Comité de l'Asie Française, où même de Stanislas Julien, est annoncé et en partie établi.
Étudié depuis deux ans et demi à Paris et à Pékin (Pei-king), il aboutit présentement à un choix, en liste alphabétique, de 436 syllabes entre lesquelles doivent se répartir tous les caractères chinois, selon la prononciation de Pékin ou une des prononciations de Pékin qui peut être définie bientôt.
C’est une grave et utile tâche qu’assume le ministère, que de régler l’homophonie ou distribution phonétique des six ou dix mille caractères usuels. Dès à présent, il est vrai, cette homophonie est supposée connue; déjà deux listes de noms propres, fort appréciées des publicistes, parisiens, éclaircissent quelques cas douteux; surtout les récents dictionnaires chinois-français (et chinois-latins) des missionnaires français, ceux spécialement, si étendus, du Père Couvreur (à Ho-kien-fou), celui du Père Debesse (à Chang-hai), également le syllabaire de la Boussole du Père Boucher, reparu lan dernier pour la troisième fois, déterminent cette homophonie dans la plupart des cas (et selon des transcriptions très voisines de la convention présente). Toutefois ces beaux et populaires travaux français s'appliquent surtout au mandarin moyen. Pour le mandarin discrètement pékinois qu’on nous esquisse, il nous reste, même après les travaux anglais ou français spéciaux, trois cents et quelques incertitudes sur l'intention du Ministère ou du Comité. On les connait bien à Paris et on ne
saurait les résoudre que là, en une page, ou une feuille, d’exactes séries homo-
phoniques, quelles que soient là-bas, aujourd'hui encore, les lenteurs de l’impression du chinois.
Un cas, des plus saillants, sinon des plus perplexes: la liste des 436 syllabes distingue entre liw et lu: on les confondait jusqu'ici, en France et en Angleterre et dans les syllabaires indigènes; on nous offre bien, à présent des indications: Lu Hai-houan, nom d’homme, Liu tcheou-fou, nom de lieu, et quelques autres exemples: mais cela ne nous fixe pas les deux séries, des liu et des lu, ni au complet, ni à peu près. Que doivent faire, en attendant ces séries, et vingt ou trente autres, sinon toutes, les éditeurs les plus affectionnés à l’union transcriptive et à sa dernière formule en particulier? télégraphier quai d'Orsay, comme peut faire la légation? adhérer partiellement? adhérer entièrement d'intention, sans s’occuper des confusions présentement inévitables ? désirer la publication officielle des séries homophoniques, des plus obscures du moins, publication implicitement promise ?
On ne saurait assez souhaiter pour l'entente et l’influence française, une prompte et concrète déclaration de l’autorité administrative, ici compétente bien certainement, et résolue, a-t-on dit, «à en finir»: c’est bien dit. Le savant précis et sage qui l’éclaire, le vrai père du système est M. Vissière (et son nom suffisait; Stanislas Julien est un glorieux parrain très rajeuni par lui pour la fête). Il ne craint pas ces efforts ardus (non pas arides: rien de fécond comme l’union) ; il prévoit bien aussi d’autres détails (diphonie, polyphonie), dont je ne dois pas fatiguer le lecteur, mais qui, moyennant consigne nette et brève, peuvent rendre la transcription française du chinois égale en fermeté, ou supérieure, à l'orthographe française du français.
Dans tout ce qui précède, il n’y a pas un mot d'opposition ni de discussion. Chacun doit céder de ses petites préférences. Nous n’aurions pas cru, quant à nous, le grand public disposé aux pékinismes; souhaitons au comité et au ministère l’activité, la fécondité décisive. En général, la transcription est large: Kouang préféré à Koang, tchouang à tchoang; petit ennui dans un lexique à colonnes ou sur les cartes géographiques franco-chinoïses qu’il faut établir et répandre: leang, pour liang, nous semblait archaïque, moins simple aussi pour le public, en regard de Kiang, siang.… M. Vissière se passe après d’autres, de tout 6, l’accent aigu demeurant libre pour la notation facultative du ton Kiucheng: daigne le public s’y habituer. Ces remarques sont vaines sans doute désormais; en tout cas, nous ne voulons pas qu'elles pèsent rien contre l’unité
immédiate, si comme il semble, le public l’embrasse.
L'Ecole d'Extrême-Orient qui avait déjà donné sa Transcription
du Cambodgien par M. L. Finor '), a publié également sa Trans-
1) Bal. Ecole Ext. Orient, XI, No. 1, p. 1.
cription du Chinois !); l'Ecole française se rallie au système de M.
Vissière, en y ajoutant les conventions suivantes:
«1°. Il est souvent difficile de savoir si un caractère doit se transcrire ko ou houo, po où pouo, et les tables ne résolvent pas la difficulté. Nous transcrirons en ce cas d’après le Petit dictionnaire chinoïis-français du P. Debesse, portatif et peu coûteux, paru à Chang-hai en 1901.
«20, M. Vissière transcrit uniformément fo les caractères LA et 4. Nous croyons qu'il y a là deux sons différents: c’est pourquoi nous réserverons {0 pour la série Z , et nous transcrirons {à le caractère {5 et ses homophones. Il en ira de même pour les caractères des séries > chô, 4] tchü et 4#Æ tsü. La lettre à nous parait offrir l'avantage de ne pas différer essentiellement de la lettre o de M. Vissière, et de pouvoir être remplacée par lo simple sans grave inconvénient dans les fontes où manquerait l’ü avec tréma. Comme règle pratique, nous transcrirons à tous les caractères que le Dictionnaire du P. Debesse transcrit avec un e final immédiatement précédé d’une consonne,. Ces modifications sont indiquées dans la table par des italiques.
«30, Généralement nous ne marquons par les tons, mais nous n’avons aucune objection à ce que nos collaborateurs les marquent. De plus, les mots au joù cheng ont eu une évolution phonétique si particulière qu’il serait désirable, au moins dans les travaux de linguistique, de les marquer par le signe de la brève, en attendant que les progrès de la philologie nous permettent de restituer exactement l’ancienne prononciation. Cette marque de la brève se mettra sur la voyelle, si le mot n’a qu’une voyelle, sur la seconde voyelle, si le mot en a deux ou plus. Ex.: kù, koù, koüo».
De même que le système du Foreign Ofice est devenu le système des Douanes Impériales Maritimes chinoises, la transcription du Ministère des Affaires étrangères, adoptée par les Ministères de la Guerre et de la Marine, par les sinologues d'Extrême-Orient et par la plupart de ceux de France (MM. Ed. Chavannes et Sylvain Lévi y ont adhéré), l’a été aussi par les Sociétés de Géographie et de Géographie commerciale de Paris, ainsi que par le Comité de l'Asie française.
Nous avons donc fait un pas considérable, sinon définitif, vers
l'adoption d’une transcription unique du chinois en français. C'est
1) Bul. Ecole Ext. Orient, I, No. 2 p. 178.
à cela que doit se borner notre tâche; c’est le seul but pratique à atteindre. Une transcription internationale est chimérique.
Les Anglais, comme nous l'avons vu, en sont au même point que nous. Les Allemands sont moins avancés. Le Dr. Fried. Hrrru a fait un louable effort et il a présenté au Congrès des Orientalistes de Hambourg une table que l’autorité qui s’attache aux travaux de
ce savant nous fait un devoir de reproduire: