‹ Tung pao. Toung pao (volume 4)Chapitre 20 sur 64 · ASIE CENTRALE · texte numérisé non relu

ASIE CENTRALE

Un représentant de l’agence Reuter a eu une interview avec le docteur Sven Hedin, qu’il a rencontré à Queensborough, à son arrivée en Angleterre. Il ressort des renseignements fournis au journaliste anglais par M. Sven Hedin que le voyage du célèbre explorateur suédois dans l’Asie centrale a duré trois ans et trois jours, et que M. Sven Hedin a été entièrement privé de communications avec le reste du monde pendant deux ans et demi. Durant cette période, l’explorateur a parcouru au moins six mille milles anglais de pays inconnus.

Le voyage a été des plus difficiles et des plus fatigants. Malgré cela, le docteur Sven Hedin jouit d’une parfaite santé. Pendant cette expédition, l’explorateur suédois a tenté deux fois d'atteindre Lhassa, en se déguisant en pèlerin mongol, mais il n’est parvenu qu’à un point situé à une journée de marche de ce lieu mystérieux, et il a été alors obligé de retourner sur ses pas.

Les résultats de l'expédition ont une très grande valeur scientifique. M. Sven Hedin a, en effet, recueilli une immense quantité de renseignements, y compris une carte géographique de 1000 pieds de long et près de 3000 photographies. Ces renseignements formeront un ouvrage de cinq volumes publié d’abord en Anglais et un atlas de deux volumes.

Mes constatations, a dit le docteur Sven Hedin au journaliste anglais, changent complètement les cartes qui existaient jusqu'à présent concernant l'Asie centrale. La question relative à l’ancien lac Lob est maintenant résolue. J’ai découvert sur les bords de ce lac des villes et des temples en ruine, et des manuscrits qui répandront une vive lumière sur la situation politique et physique de cette région au troisième siècle. J'ai déterminé la position astronomi-

que de 113 points géographiques.

La partie la plus pénible de mon expédition a été le Thibet. Pendant mon second voyage de Kharklik à Lhassa, qui a duré huit mois, j'ai perdu presque toute ma caravane à cause des énormes altitudes où nous nous trouvions. Nous étions plus haut que le mont Blanc, même quand nous traversions des vallées, et plusieurs de mes compagnons sont morts parce qu'ils ne pouvaient plus respirer. Sur 45 chevaux, j'en ai perdu 44 et il est mort 30 chameaux sur 39.

Le voyage le plus difficile que nous ayons fait dans le désert à été celui de Yankiboul au Tchertchen Daria. La distance n’était que de 180 milles, mais nous traversions une vaste mer de sable avec des dunes de 3 à 400 pieds de hauteur, et le trajet a duré trois semaines.

Pendant ce voyage, le mercure a gelé, et le thermomètre a marqué 33° audessous de zéro. Je n'avais que quatre compagnons mahométans, sept chameaux et un cheval, et je n’ai perdu qu’un chameau. Nous n’avons naturellement rencontré personne, car c'était la première fois que ce désert était traversé par des êtres vivants. Il n’y avait pas d’eau dans la région, mais nous avions emporté de la glace.

A moitié chemin, mes compagnons commencèrent à perdre courage, et j'éprouvais secrètement le même sentiment qu'eux, parce que notre glace et nos vivres étaient presque épuisés. Heureusement, il se produisit une tempête de neige: elle nous exposa à de nouveaux dangers, mais elle nous procura de l’eau et nous mit en état de traverser cette partie du désert de Gobi, où aucun homme n’avait passé auparavant.

Quand j’essayai la première fois d'atteindre Lhassa, cette ville qui consiste surtout en temples était pleine de pèlerins, et c'était risquer la mort que d’y aller, Nous nous déguisämes en Mongols, mes deux compagnons et moi, et nous nous dirigeàmes tranquillement vers Lhassa sans deviner que les bergers que nous rencontrions sur notre route envoyaient dans cette ville des messagers à cheval pour annoncer que trois étrangers s’y rendaient après s'être séparés d’une grande caravane.

Nous n’étions plus qu’à une journée de marche de Lhassa, lorsque nous fûmes tout à coup entourés pendant la nuit par une troupe de Thibétains armés jusqu'aux dents, qui nous menacèrent de nous tuer si nous faisions un pas. Nous étions prisonniers, et nous fûmes étroitement gardés par 37 Thibétains, qui montèrent la garde autour de notre tente.

Nous restûmes dans cette situation pendant cinq jours. On refusa de nous donner le moindre renseisnement concernant Lhassa et touchant la cause de notre arrestation. On se borna à nous répéter que, si nous faisions un pas, nous serions tués. Je trouvai les Thibétains absolument ignorants de tout ce qui se passe hors de leur pays, et j’acquis la conviction qu’ils isolaient Lhassa du reste du monde pour des raisons politiques plutôt que pour des raisons religieuses.

Au bout de cinq jours, le gouverneur du Thibet arriva avec 67 hauts dignitaires à cheval et richement vêtus. Ces personnages me soutinrent que j'étais Anglais et ajoutèrent que le dalaï lama avait donné l’ordre de me bien traiter, mais que je serais tué si je persistais à m’avancer dans la direction de Lhassa. On nous relâcha ensuite, et nous fûmes accompagnés jusqu’à la frontière du Naktchou par cinq officiers et vingt hommes.

Malgré cet échec, je fis bientôt une nouvelle tentative, cette fois avec toute ma caravane. Je partis d’un autre point: mais à trois journées de marche de Lhassa, je fus arrêté par une troupe de cinquante cavaliers armés de fusils, de sabres, de piques et de lances. Je crus, cette fois qu’on ne me ferait pas grâce; mais la facon dant on me traita ne laissa rien à désirer.

Nous rebroussimes chemin, accompagnés, pendant dix jours, par tous les cavaliers. Je suis absolument sûr qu’il est impossible à un Européen de pénétrer jusqu'à Lhassa, même avec un déguisement.

Le docteur Sven Hedin a terminé son récit en donnant au représentant de l’agence Reuter quelques renseignements concernant la région du lac Lob. Il a constaté, en particulier, que, d’après certains indices, il devait y avoir eu dans cette contrée, il y a environ 1,600 ans, une grande route postale allant de Peking à Kachgar, route probablement la plus longue du monde.

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