‹ Tung pao. Toung pao (volume 4)Chapitre 21 sur 64 · ASIE RUSSE · texte numérisé non relu

ASIE RUSSE

Saint-Pétersbourg, 16 janvier (par dépêche à l'Agence Paris-Nouvelles). — Une flottille composée de 25 bateaux, vient d’être organisée sur le fleuve Amour. Voici les points principaux du décret impérial qui ordonne l’organisation de cette flottille :

4°. La flottille doit protéger la navigation sur les fleuves Amour, l’Oussouri et leurs affluents contre les pirates chinois; 2° elle doit protéger les habitants de la rive gauche de l’Amour et de la rive droite de l’Oussouri contre les incursions des bandes de «hounhouz»; 3° elle doit assurer les communications régulières entre les stations de cosaques le long de l’Oussouri, du Soungatchi et autour du lac Hanka; 4° elle est chargée de surveiller le rivage mandchourien;

5° elle doit faciliter en temps de guerre une rapide concentration des troupes,

Le Zakaspiskoié Obozrénie, revue transcaspienne, annonçait il y a quelque temps que des négociants en gros de Moscou avaient acheté à Samarkand 10,000 vedros (123,000 litres) de vin du Turkestan et que, si ce premier envoi supportait bien la longueur du trajet, il serait bientôt suivi d’un autre envoi de 40,000 vedros.

Cette nouvelle inspire à un journal de Moscou les réflexions suivantes :

«Jusqu'à présent, le vin du Turkestan n'entrait pas en ligne de compte sur

le marché de la Russie d'Europe. Les consommateurs n'y perdaient rien, car

ce produit n’est rien moins qu’agréable au goût et profitable à l’estomac. C’est à peine s’il y a, dans toute l'Asie Centrale, deux exploitations vinicoles obtenant un vin pouvant convenir à des Européens. La plupart des vins de ces régions contiennent trop d'alcool, presque tous ont un goût terreux. Les étiquettes des bouteilles sont ornées, il est vrai, de nombreuses médailles obtenues par leurs producteurs aux expositions de Paris et d’ailleurs; mais on est en droit de se demander, en goûtant le contenu de ces bouteilles, si c'est bien à lui qu’ont été attribuées les récompenses complaisamment étalées. Mème au prix relativement élevé de 50 à 80 kopeks la bouteille, il est impossible d'acheter, au Turkestan même, des vins de table d’un goût acceptable. Il est fort étonnant qu’un pays qui produit du raisin aussi doux et à aussi bon compte 60 à 80 kopeks le poud de 16 kilog. 38) donne un vin aussi aigre, aussi alcoolisé et aussi détestable. C’est assurément à l’ignorance du vigneron et à la défectuosité du traitement qu’il faut en attribuer principalement la cause, On trouve bien parfois au Turkestan des vins de bonne qualité et même d'excellentes ‘eaux-de-vie, mais ce sont là des articles de réclame trop rares et trop coûteux pour être mis dans le commerce. On les réserve généralement pour certains dégustateurs privilégiés et pour les expositions. Le consommateur ordinaire auquel on ne livre que les produits courants, leur préfère généralement les vins du Caucase qui ne sont pas plus chers dans le Turkestan même et qui à prix égaux, sont incomparablement supérieurs. Le seul avantage que semblent offrir les vins du Turkestan, c’est de constituer par leurs propriétés colorantes, une excellente matière première pour la fabrication vinicole. Seulement, nous sommes curieux de savoir si ce vin. après avoir été traité selon la mode moscovite, sera mis dans le commerce sous le nom de «vin du Turkestan».

Cette allusion explique pourquoi les viticulteurs russes dans leur dernier congrès ont demandé le contrôle des provenances de vins et l'interdiction de leur mise en vente sous des dénominations pouvant induire le consommateur en erreur.

(Le Gérant du Consulat général de France.)

Destruction d’Andidjan.

Nouveau-Marghelan, 21 décembre. — La ville d’Andidjan et ses environs ont considérablement souffert des effets du récent tremblement de terre. On estime approximativement que seize mille maisons ont été détruites et que deux mille cinq cents personnes ont été tuées. Malgré les secours donnés par le gouvernement, la population souffre de la faim et du froid. Les grondements souterrains

et les tremblements de terre continuent. (Reuter.)

Saint-Pétersbourg, 22 décembre. — D'après des nouvelles reçues ici, des secousses de tremblement de terre continuent à se faire sentir dans le district d’Andidjan et spécialement dan; le village d’Assake. Jusqu'à présent, cent quatre-vingt-dix-sept

cadavres ont été retirés des ruines. Les recherches continuent. (Reuter.)

Askhabad, 23 décembre (par dépêche). — Le correspondant spécial du journal Zakaspiskoié Obozrénié télégraphie que le tremblement de terre devient plus fort de jour en jour, et que la région où il se produit a une étendue de 200 verstes carrées. La population russe a été transférée à la station du chemin de fer, où l’on dispose de 500 wagons. Le général Ivanov, gouverneur général du Turkestan, et l'ingénieur Osipov, directeur-adjoint du chemin de fer, ont fait construire des baraquements et des tentes et réunir des wagons dans lesquels ont été transportés tous les fonctionnaires du gouvernement.

Les soldats du génie travaillent activement au déblaiement. Le tremblement de terre a causé la mort de près de 4,000 personnes. On a retrouvé jusqu’à présent 800 cadavres dans le quartier habité par les indigènes. On a organisé des cuisines où l’on distribue gratuitement des vivres. Un grand nombre d’ouvriers ont été envoyés à Andidjan pour faire les travaux du déblaiement. Le local de l’administration des finances, où il y a 5 millions de roubles, est en ruines; on procède au déblaiement du bâtiment sous la surveillance des autorités. L'eau potable manque. On craint un affaissement du sol.

Saint-Pétersbourg, 23 décembre (par dépêche). — Le journal le Turkestan russe annonce que l’empereur a donné 50,000 roubles comme premier secours

destiné à venir en aide aux victimes du tremblement de terre d’Andidjan.

Saint-Pétersbourg, 26 décembre. — Aussitôt après avoir reçu la nouvelle du tremblement de terre d’Andidjan, la Société russe de la Croix-Rouge a envoyé dans cette ville 10,000 roubles. En outre, un délégué extraordinaire de cette Association part pour Andidjan, avec 25,000 roubles, des vêtements et du linge,

pour organiser les secours sur les lieux.

Saint-Pétersbourg, 26 décembre. — La ville d’Andidjan qui a été détruite par le tremblement de terre du 16 décembre, est le principal marché de coton de la région transcaspienne. Elle avait des rapports commerciaux très importants avec Moscou. C’est surtout la partie de la ville habitée par les indigènes qui a été éprouvée lors du dernier tremblement; le quartier russe, où les maisons sont plus solidement bâties, l'a été bien moins. Sur huit grandes fabriques de coton que la ville d’Andidjan comptait, il n’y en a qu’une seule qui soit

restée debout.

Askhabad, 28 décembre (par dépêche). — Outre les 25,000 roubles mis à la disposition du gouverneur du Ferghana, on a autorisé un emprunt de 15,000 roubles sur les fonds appartenant à la ville de Marghélan. On a alloué 3,000 roubles pour organiser un hôpital provisoire et des locaux pour la police, les autorités militaires, les troupes et les fonctionnaires civils.

On a distribué 100 roubles à chacun des officiers et fonctionnaires. On a

établi un chemin de fer dont les trains, partant d’Andidjan, seront gratuits jusqu’au 2 janvier.

Les soldats de la garnison reçoivent comme supplément de vivres une livre de viande et une double ration de thé. On a organisé des secours pour les indigents qui seront pourvus de vivres, de combustible et de vêtements.

On a constitué dans la région un grand nombre de comités pour recueillir les dons. À Andidjan, des spécialistes font d’actives recherches pour découvrir les causes locales du tremblement de terre. On a élaboré des plans d’édifices plus solides. La construction des baraquements avance rapidement. Le temps est favorable.

Les sommes qui se trouvaient à l'administration des finances, dont le bâtiment s’est écroulé, sont intactes.

On cite un acte de fidélité héroïque accompli par un soldat de la 3° compagnie du 11° régiment des fusiliers du Turkestan, nommé Zachouk.

Le jour de la catastrophe, Zachouk était de garde près du drapeau et d’un coffre contenant de l'argent. Il est resté à son poste, parce que l'officier qui devait le relever n’était pas là. Les décombres lui ont enlevé, en tombant, le fusil des mains. Le fusil a été brisé, ainsi que la hampe du drapeau.

Zachouk s’est trouvé emmuré par les décombres; mais, malgré ses blessures, il est resté à son poste jusqu’au moment où un sous-officier est venu le chercher.

Le lieutenant Ghetsouline, caissier du bataillon et correspondant des Tourkestanskiya Viedomosti, a eu une fin tragique. Au moment de la catastrophe, il a commandé aux soldats qui étaient dans l'arsenal de se sauver dans la rue.

Il est resté à la porte jusqu’à la sortie du dernier soldat, et est ensuite rentré dans l'arsenal pour demander si tout le monde était parti. Des décombres sont alors tombés sur lui et l’ont tué.

On a ressenti le 27 décembre au soir une nouvelle secousse, qui a duré longtemps et a été très forte.

On craint que le tremblement de terre ne dure aussi longtemps qu’à Kachgar.

Le service normal des voyageurs sur le chemin de fer a été rétabli le 26.

On délivre gratuitement des billets à toutes les personnes qui veulent quitter Andidjan.

Le service des marchandises sera réorganisé très prochainement.

Saint-Pétersbourg, 5 janvier (par dépêche). — À en juger par les dernières nouvelles reçues d’Askhabad, la ville d’Andidjan n'existe pour ainsi dire plus. C’est à peine s’il y subsiste encore, mais rendues inhabitables par leurs énormes crevasses, deux ou trois chambres du Club militaire, deux ou trois bâtiments près de la station du chemin de fer, ainsi que cette station elle-même et une partie d’une brasserie. Tout le reste n’est qu'un amas de décombres recouvert

par des débris informes de toitures de poutres, de cheminées, etc. Il n’y a pas

un mètre carré d'habitation abritée par un toit ni dans la ville russe ni dans la ville sarte.

Les trois secousses de tremblement de terre qui ont détruit Andidjan se sont succédé avec une telle rapidité — de quart d'heure en quart d'heure — qu'il a été impossible de rien sauver, d'autant plus que la première secousse a été si violente qu’elle a déja commencé à ébranler les maisons et que quiconque s'était enfui de chez soi n’osait se risquer à y rentrer de nouveau dans un but de sauvetage. De sorte que les décombres des murs et des toits ont tout enseveli, nivelant ainsi le sort des riches avec celui des pauvres, et il n’est pas rare maintenant de rencontrer à Andidjan des gens du monde vêtus d’une capote de simple soldat par-dessus leur chemise. Beaucoup de gens n’ont même rien du tout pour se garantir du froid dans leurs lieux de campement improvisés.

L'œuvre des secours est organisée, assure-t-on, sur une vaste échelle et dans d'excellentes conditions, aussi bien de la part de l’administration publique que de généreux donateurs et même de gens appartenant à la classe inférieure des populations voisines, et heureusement qu’il en est ainsi, car l’étendue de la terrible catastrophe est immense et une assistance tant soit peu efficace réclame

de puissants efforts et de très grands sacrifices.

On écrit de Saint-Pétersbourg :

Uu rapport du colonel Beynard-Reynarovitch, commandant du 11° bataillon de tirailleurs du Turkestan, met en relief les actes d’héroïsme suivants de plusieurs officiers et simples soldats de ce bataillon, pendant la catastrophe du tremblement de terre d’Andijan:

Le capitaine Toutchkov et le lieutenant Ghertsouline ont voulu demeurer dans leur caserne ébranlée, jusqu’à ce que le dernier de leurs soldats en fut sorti, et tandis que Ghertsouline se faisait ainsi écraser sous les décombres, Toutchkov était dangereusement blessé. Le soldat Saschouk, qui montait la garde auprès de l’étendard et du coffre-fort du bataillon, reçut aussi des blessures pour n'avoir pas voulu quitter son poste avant d’en avoir été relevé par son chef. Le sous-officier Khaline opéra, au risque de sa propre vie, le sauvetage de plusieurs soldats et de tous les détenus qui se trouvaient, au moment du sinistre, dans l'édifice du corps de garde et qui purent s’en échapper au moyen d’un tabouret qu'il leur avait fait passer par une brêche qui s'était formée dans l’amoncellement de décombres de cet édifice écroulé. Le soldat Dmitri Mikhaïlov, placé en sentinelle à la porte d’une maison de détention, préféra aussi risquer sa vie que d'abandonner son poste sans en avoir été relevé. Le sous-porte-enseigne Yélantsev réussit à assurer l’armement et le fonctionnement des patrouilles militaires en exposant ses jours dans un bâtiment menacé d’écroulement pour y réunir environ soixante fusils, qu'il jeta dans la rue par une fenêtre, chose qui permit à la force armée de maintenir un peu d’ordre dans la ville au milieu de la panique générale des habitants. Le lieutenant Devloriani et les offi-

ciers Tarassov et Siline sauvèrent l’étendard du bataillon en se hasardant pour cela dans l'édifice déjà croulant où il était déposé. L'empereur à fait exprimer à tous ces braves les plus chaleureux remerciements.

Le correspondant parisien du Russky Turkestan de Tachkent, M.S$. Jacobson, nous communique sur la catastrophe d’Andidjan les renseignements suivants qui, publiés dans son journal, nous ont paru susceptibles d’intéresser nos lecteurs.

La ville d’Andidjan, qui vient d’être détruite, cette Saint-Pierre russe, avait quarante-six mille habitants. Elle est située dans l'Asie centrale, non loin de la principauté de Bokhara, entre les deux grands fleuves Syr-Daria et Amou- Daria, qui arrosent le Turkestan russe.

Annexée définitivement à la Russie par le célèbre général Skobelev, en 1881, Andidjan est devenue un centre de culture important pour le coton.

La richesse du sol turkestanien, son climat sec et enfin sa population foncièrement agricole de Sartes, tout a contribué au rapide développement économique du pays.

Il existe actuellement au Turkestan cent soixante usines pour le traitement du coton. Des capitaux énormes, pour la plupart français et belges, ont été engagés dans cette nouvelle industrie d’un pays appelé à jouer un grand rôle dans le commerce universel.

La ligne du transcaspien, d’une longueur de 2,500 kilomètres, réunit Andidjan et Tachkent à la Russie d'Europe et, par là, aux grands centres manufacturiers de Moscou et de Lodj.

Ajoutons que la maison de Pojnansky, de Lodj, achète à elle seule seize millions de kilogrammes de coton par an, et presque toutes les grandes usines russes avaient des succursales à Andidjan.

Rien ne pouvait faire prévoir la catastrophe. Un vent violent soufflait depuis quelques jours, et un brouillard dense, presque un nuage, enveloppait la ville.

C’est le 16 décembre, à neuf heures du matin, que furent ressenties les premières secousses.

Le sol, subitement, tremble, présentant des mouvements oscillatoires d’une durée de deux à trois secondes. Une demi-heure après, le même phénomène se reproduit, mais, cette fois, la secousse est si forte que les soubassements des édifices en sont ébranlés.

Bientôt, les maisons commencent à se disloquer. Les murs s’inclinent, s’effrondrent, tombent en ruines et ensevelissent sous leurs décombres les malheureux habitants qui n’ont pas eu le temps de fuir. La panique, on le conçoit, est grande parmi les survivants, qui courent, affolés, par les rues de la ville, sous une pluie persistante de pierres et d’ardoises.

Le très joli bâtiment de la Banque russo-chinoise n’est plus qu'un amas de décombres. La gare, les casernes sont également détruites et les rails sont

tordus comme de simples fils de fer. La commotion souterraine se fait sentir verticalement de bas en haut, et les wagons, projetés dans l'air, retombent brisés sur la voie. Pendant quinze minutes les secousses se répètent toujours, détruisant les dernières constructions qui avaient été épargnées. Pendant toute la durée de la catastrophe, un grondement souterrain accompagne les convulsions du sol, une pluie torrentielle s’abat sur cette scène de désolation et un vent furieux balaie tout sur son passage.

Le gouverneur du Turkestan russe apporta la plus grande diligence à l’organisation des secours et les troupes sous sa direction procédèrent immédiatement au déblaiement des ruines. Ce n’est qu’à ce moment qu’on put se rendre compte de l’étendue du désastre. 9,000 maisons détruites, 4,000 morts, tel est le lugubre bilan de cette catastrophe.

Les blessés furent dirigés sur l’hôpital militaire de Margelhan et tous les wagons disponibles du transcaspien furent mis à la disposition des habitants pour les abriter contre la pluie et le froid. L'empereur a envoyé 50,000 roubles, le gouvernement local a voté des sommes importantes pour secourir toutes ces familles, hier encore riches, aujourd'hui réduites à la misère.

Les dix mille francs envoyés par le président de la République, il est à peine

besoin de le dire, ont été accueillis avec une profonde gratitude.

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