RELATION INÉDITE PUBLIÉE PAR HENRI CORDIER
Lorsque Nguyên Phuoc-anh [JG ja JL eut réuni sous son sceptre l’Annam et le Tong-king, c’est-à-dire toute la côte orientale de l’Indo-Chine, il prit le nom de règne de Gia-long FZ FÆ et reeut en 1803 l'investiture de l'Empereur de la Chine Kia-k'ing - FE EE : Cette investiture était donnée à Hâ-nûi, toutefois Nguyên Phuoc-thi [JG ji FHÿ Tu-déc fr] fi la reçut par faveur spéciale à Hué.
On comparera la cérémonie de l'investiture racontée par l’envoyé Chinois à la Cour de Thiêu tri dans le récit que nous donnons aujourd'hui avec le protocole traduit par M. G. Devéria, pp. 55 et seq. de son Histoire des Relations de la Chine avec l’Annam- Viétnam, Paris, 1880 !).
L’envoyé chinois, parti de Kouei-lin, capitale du Kouang-si, a descendu la rivière Kouei jusqu'à Wou-tcheou, puis a remonté le
Si-kiang, passé à Nan-ning, pénétré au Tong-king par la passe
1) [Consulter aussi: Myan-nan ki yeou, Relation d’un Voyage au Tonkin par le Lettré chinois P’an Ting-kouei trad. et annotée par A. Vissière. Ext. du Bwl. Géog. hist. et desc., IV, No. 2. Paris, 1890.
de Tchen-Nan, et descendu à Ha-noi par la route de Lang-so’n: c’est l'une des trois routes qui conduisent du Kouang-si !).
L'auteur de cette traduction, M. Henri Fonranter, était consul à Tien-Tsin en 1870, lors du massacre du 21 juin dont il fut une des premières victimes. Voici son cursus vitae:
Henri Victor Fontanier, né à Paris en septembre 1830, accompagna en 1846 son père, consul à Singapore, et en 1852 à Sainte- Marthe; chargé provisoirement de la chancellerie de Sainte-Marthe; correspondant du Muséum d'histoire naturelle; élève-interprète en Chine, 28 juillet 1855; chargé des fonctions d'interprèête de la commission franco-anglaise à Canton, en 1860; premier interprète intérimaire de la légation de Péking, 2 juin 1863; interprètechancelier de la légation de Péking, 8 mars 1865; chargé de la gérance du consulat de Tien-Tsin, 11 janvier 1869; consul de 2° classe, 3 février 1869.
M. Fontanier a fait sa traduction à Péking où il était interprête chancelier, ainsi que l'indique. sa signature, par conséquent après le 8 mars 1865, sans doute au moment où l'exploration du Me-kong par Doudart de Lagrée, ou l'annexion des trois provinces de l'Ouest de la Basse Cochinchine par l’Amiral de la Grandière (1867) attirait l’attention sur l'Annam et ses relations avec la Chine.
J'ai dû ajouter quelques notes qui sont placées entre [ |
et les caractères chinois ?) que Fontanier avait omis.
HaC:
1) [Cf. Devéria, pp. 78—82.] 2) [Quelques noms sont presque méconnaissables, sans doute par Ja faute du copiste
de Fontauier.]
Journal d'un Ambassadeur envoyé en Cochinchine par
l'Empereur Tao-kouang (1840 —1841).
Le royaume d’Annam portait autrefois le nom de Æïao-ch& ‘). Ce fut le général Ma Wen-youen ?) qui reçut pour mission de l'Empereur "Ho (Dynastie des ’Han PE , 201 av. J.C.) de déterminer les limites entre les deux pays; depuis lors elles n’ont pas été changées, et l’on peut voir encore aujourd’hui les deux colonnes de bronze placées par ce général et indiquant au voyageur la frontière chinoise *).
Bien que les relations de la Chine avec le pays d'Annam, datent de la plus haute antiquité, la bonne harmonie n’a jamais cessé d’exister entre les deux royaumes.
Pendant la 20° année du règne de Tao-Kouanc, le roi d’Annam
Youex Fou-tsioh *) étant mort, son fils Youex Fou-shuen °) envoya
1) [Kiao-chi, Giao-chi 26 Mt ].
2) [Ma Youen Æ fÈè «avait plus de soixante-dix ans, lorsqu'il partit en expédition au Tong-king pour y réprimer l'insurrection fomentée contre la domination chinoise par deux femmes, Fi Æl Tru’ng Trâc, et F4 E\ Tru’ng Nhi. Ma Youen les vainquit en l’an 42 de notre ère, pacifia le pays et dressa sur la frontière des colonnes de bronze, dont l’emplacement est aujourd’hui un sujet de controverse». Il fut décoré du titre de «Maréchal dompteur des flots». (Vissière, Myan-nan Ki yeou, p. 4). Ma youen, «surnommé Fou-p'o ÂÀ JY fit prendre pour la première fois la route du Kouang-Toung à une armée navale». (Devéria, p. 78).]
3) [«M'a-viên, vainqueur [des deux soeurs qui furent tuées sur le champ de bataille, ] fit dresser en souvenir de son triomphe, et pour servir à la délimitation de la frontière, une colonne de bronze à Cô-lâu, dans le pays appelé Khâm-châu, avec cette inscription: Dông-tru-chit-giao-chi-dièt, la colonne de bronze démolie (tombée), la race de Giao-chi abolie, C’est pour ce motif que les habitants d’Annam, craignant que la colonne ne tombât et qu’il en fut fait de la nation annamite, y jetaient, chacun en passant, des morceaux de pierres, de pots cassés, ete. pour consolider la colonne. A la suite du temps, la colonne disparut, probablement ensevelie par les débris divers qu’on y avait jetés». (Tru’o’ng-vinh-ky, Cours d’hist. annamite, 1, pp. 24—5).] — Cf. Vissière, p. 13, note.
4) Nom de famille de Minh-mang EF Ù : mort le 21 janvier 1841; la Cour de
Pe-king n’ayant pas reconnu l’indépendance de la Cochinchine, l'Empereur, dans ses décrets,
l'été suivant un ambassadeur chargé d'annoncer cette nouvelle à notre Auguste Empereur Tao-kouang, et solliciter en même temps de Sa Majesté, l'investiture qui lui était nécessaire pour prendre en main les rênes de l'Etat.
Ayant été désigné par l'Empereur pour cette mission, je m’'embarquais à Kouei-lin, province du Kouang-si, accompagné du préfet et du sous-préfet de cette ville, ainsi que de plusieurs secrétaires et suivants, en tout trente personnes.
Notre bateau étant poussé par le courant, nous pûmes jouir tout à notre aise du spectacle ravissant qui s’offrait à nos yeux.
Les poètes ont bien raison de dire que rien n’égale en beauté les montagnes de Koueiï-lin; comme l'indique leur nom, elles sont assurément l'oeuvre des génies, la vue ne sachant où se reposer, tant est grande la variété de leurs formes étranges.
Pendant les huit premiers jours nous voyageñmes sans encombre, jusqu'au district de Ping-lo, mais une fois arrivés à 7süngning-hia, nous vimes le fleuve s’encaisser peu à peu entre de hautes montagnes dont le sommet se perdait dans les nues. Le courant qui allait toujours croissant depuis la veille, venait se briser sur les bancs de sable de Ma-iän, en produisant un tourbillon d’une violence impossible à décrire. Ce passage est certainement le plus périlleux du voyage! nous n’avons heureusement rien à craindre, protégés que nous étions par le décret de Sa Majesté!
Nous jetâmes l'ancre dans la soirée du 10, devant la ville de Wou-tcheou fou. Le fleuve était encombré de jonques de commerce
et malgré l'heure avancée de la nuit, la plus grande animation
désigne toujours les rois d’Annam, d’après leur nom de famille sans jamais mentionner
celui de leur règne. [Pt D ET Neuyên Phuoc-giao. H. C.]
5) Nom de famille de Thièu tri #7 ME successeur de Minh-mang. AUIr Th FŸE Nguyèn Phuoc-tuyen.]
régnait dans la ville, et les mille embarcations qui se croisaient dans tous les sens, inondaïent le fleuve de lumière.
Les trois cours d’eau !) qui baignent Wou-tcheou-fou ont fait de cette place la plus riche et la plus commerçante de toute la province du Kouang-si. Parmi les curiosités de la ville, on cite la superbe pagode de Pin-kin-sse.
La journée du 10 fut une des plus pénibles du voyage, car il nous fallut passer douze écluses.
À partir de Wou-tcheou fou, le fleuve forme brusquement un coude et le courant devient contraire pour tout le restant de la route.
C'est à la grande pureté du Ciel et à la transparence de l’atmosphère que l’on attribue les mirages si fréquents dans ces parages; on cite surtout les mirages du mont Tong-si-yen. Les habitants qui sont très-superstitieux, les attribuent naturellement à une toute autre cause, et racontent que le fameux guerrier 7chaot6h*) après s'être rendu indépendant sous Ts‘in Chi Houang-ti *), enterra son épée dans la montagne, et que c’est l'esprit qui s’en échappe sous forme de vapeurs.
À partir du 18, les riants paysages et les hautes montagnes avec leurs reflets de jade disparurent peu à peu derrière l'horizon. Les bords de la rivière s’applanirent, et nous laissèrent voir les laboureurs occupés aux travaux des champs, ou bien transportant leurs récoltes au village de ZLong-yuë-tang. C'est dans cette localité que les prêtres tao-sse placent dans leurs écrits plusieurs cavernes célèbres, notamment celle du pic des sept étoiles, demeure habituelle de la déesse Sien-niu-tsai !
Nous arrivâmes le 23 à la Douane du district de Koueï-shien,
1) [Au Confluent du Si kiang ur] ZT et du Kouei kiang *È ?T | 2) [Tchao T‘o, É fÉ Prince de Yué no +Æ 4]
P É1 ñ : M: de \ 3) AS Ha LE. p Fondateur de la dynastie des Tsin, 246 ay. J.C.
et je regrette de n'avoir pas eu le temps d'aller visiter ses immenses étangs poissonneux, que l’on fait remonter à la plus haute antiquité si, comme l’affirment les habitants, ils ont été creusés par Sie-tiao, Magistrat du Royaume de Ou BE !).
Le 25, nous jetâmes l’ancre devant la ville de ÆHeng-tcheou, et fimes une excursion dans les environs, jusqu'aux sources naturelles de ÆXou-lah-shoui, renommées pour leurs propriétés bienfaisantes ; elles sont parfumées, et procurent l'ivresse comme le vin.
Nous arrivâmes le 29 à MVan-ning fou. Cette place est l’entrepôt général de tous les produits de la province; soit par terre ou par mer, tous les marchés de l’intérieur s’y donnent rendez-vous.
Les maisons y sont plus régulièrement construites, que partout ailleurs. Les rues, dallées avec soin, sont parfaitement entretenues, ce qui donne à la ville un aspect de bien-être général. Cette partie du fleuve est connue sous le nom de Æïang sans fin.
Le seul regret que nous éprouvämes, fut de n’apercevoir aucun vestige des monuments élevés par les Empereurs de la dynastie des Ming qui avaient tant fait pour l’embellissement de cette ville.
À partir de San XKiang keou, le cours du fleuve devint trèscapricieux, les coteaux se dépouillèrent de leur verdure, et ne laissèrent plus voir que des amas de pierres et de rochers. L'eau du fleuve est, dit-on, malsaine, et les bateliers n’en buvaient qu'avec une extrême répugnance. Je dois cependant dire, que j'en ai bu sans m'en être trouvé incommodé. Peut-être, ai-je dû, dans cette occasion, comme dans les précédentes, la préservation de ma santé au précieux dépôt qui m'était confié.
À partir de eïi-pou-tang, nous ne vimes que de très rares habitations.
Après cinq jours de navigation, un peu avant d'arriver à Tai-
1) Un des Ziai-kouo, ou états fédérés, contemporains de la grande dynastie des Tcheou 651 av. J.C.
pina-fou, la verdure avait de nouveau fait sa réapparition. L'arbre à coton, domine toutes les autres plantations, on le distinguait de très-loin, à ses grandes fleurs rouges, aux pétales resplendissantes.
A Teh-mien-tang, le chenal du fleuve après s’être de plus en plus rétréci, décrit des courbes sans fin. Nous dûmes mouiller au pied de la montagne hoa-chan, afin de donner un peu de repos à notre équipage. Cette montagne s'élève à pie, à une très-grande hauteur, ses formes sont tellement bizarres, qu’on la dirait taillée à coup de hache. C’est d’après le dicton populaire, le cheval de bataille de Hoang-tchao, guerrier fameux qui vivait sous les 7"ang [620 ap. J.C.].
Nous arrivâmes le lendemain à la ville de Ming-ming-tchou, à 45 lis de la montagne hoa-chan, où nous débarquâmes, car nous devions à partir de ce dernier endroit, suivre désormais la voie de terre.
— Une fois nos préparatifs terminés, nous nous dirigeàmes sur la ville de Sheou siang, célèbre par la victoire que le général chinois, Ma-youen, remporta daus ses environs, sur les troupes annamites, sous la dynastie des Han postérieurs [25 ap. J.C.] et qui entraîna la soumission de tout le pays.
Composée en grande partie de peuplades indépendantes, cette partie de la province du Xouang-si, a encore conservé son aspect aride et sauvage. Les habitants nomment leurs magistrats, S’administrent eux-mêmes, et ne font que dans de très rares exceptions, appel aux autorités chinoises de la province.
Après deux journées de marche, nous entrâmes dans le fameux défilé conduisant au dernier octroi de la frontière extrême sud de la Chine. Les deux chaînes de montagnes qui, encaissant la route, sont tellement rapprochées, qu’une simple barrière de bois suffit pour intercepter au besoin toutes les communications.
Sur le flanc de l’une des montagnes, existe toujours la tour
construite en souvenir de la pacification du Tong-king, par le
général chinois Æou Kong-ngan '), sous le règne de l'Empereur K'ien-loung. [1786].
Avertis depuis quelques jours de notre prochaine arrivée, le fils de l'Empereur défunt avait déjà délégué un des hauts dignitaires de son palais, au devant de nous, avec une suite nombreuse. C’est à lui que nous confiâmes désormais la garde du Message sacré.
A partir de ce jour, nous congédiâmes notre escorte militaire, l'usage voulant qu'elle fut remplacée par celle que nous envoyait le jeune Empereur.
Ce dernier n'avait rien négligé pour honorer celui auquel il devait son investiture. En effet, aussitôt que nous eûmes dépassé les doubles murailles qui, de chaque côté, protégent la frontière des deux pays, nous nous trouvämes en présence de 1200 hommes de troupes annamites, raugées en bon ordre. Elles étaient réparties en deux grandes divisions, chacune d’elles, précédée de 86 éléphants armées en guerre. Dans un espace réservé entre les deux corps de troupes, étaient deux baldaquins richement ornés, et portés par huit porteurs, vêtus de soie jaune et rouge. Sous le premier des baldaquins, était placé un brûle-parfums toujours allumé précédant celui où se trouvait renfermé, dans un coffre précieux, le message de l'Empereur. Suivaient cent musiciens, ainsi que deux rangs de porteurs d’oriflammes et d'amulettes.
Derrière, venait le haut dignitaire de la Cour, accompagné des gens de sa suite, tous montés sur des chevaux blancs caparaçonnés aux armes de l'Empereur.
Les deux principaux corps de troupes étaient également divisés en trois sections. Les soldats de la première armés de fusils, avec douze bannières blanches. Ceux de la seconde portant des piques et douze bannières noires. Les hommes de la dernière colonne
1) CE *Fl Je, vice-roi du Yun-nan et du Kouei-tcheou.]
marchaient le sabre nu en main, suivis d’une longue file de bêtes de transport.
J’allai me placer auprès du Délégué Impérial, et nous nous mimes en route, sans que rien vint troubler l'ordre de la marche.
Je n'aurais rien eu à désirer si mes porteurs avaient été meilleurs, j'avais la plus grande peine à me tenir en équilibre dans ma chaise, ces gens, n'étant pas du métier, mais de malheureux paysans astreints à la corvée, et requis chemin faisant.
La première ville cochinchinoïse où nous nous arrétämes fut Ouen youen tchou, le préfet nous attendait agenouillé sur le bord de la route pour nous recevoir, avec toutes les marques extérieures de la crainte et du respect. Nous trouvämes qu’en pareille occasion, ce magistrat s’humiliait beaucoup trop vis à vis de nous.
On uous conduisit dans un des hôtels de l'Etat, construit en bambou, mais dont l’intérieur était tenu avec la plus grande propreté.
Nous passâmes la soirée avec le Préfet de la ville, nous apprimes par lui que les lettrés cochinchinois étaient, ainsi que les nôtres, obligés à passer des examens. Seulement, ils ne vénèrent pas Confucins dans la Salle des ancêtres, ainsi qu'il est d'usage en Chine, mais adressaient leurs hommages au lettré Sia-kin, ancien Trésorier de l’armée chinoise qui occupa le pays sous le règne de Yong-lo 7K
Lors du départ des troupes, il préféra rester dans le pays, où il s'était fait beaucoup d’amis, et se consacra tout entier à l’éducation des jeunes Cochinchinois. A sa mort, les habitants qui l'avaient en grande vénération, lui élevèrent un temple; c’est pour cette raison que, depuis lors, le lettré Siai-kin, est resté le Confucius
d’Annam :).
1) 3° empereur de la dynastie des Ming, 1403. 2) [P’an Ting-kouei (Vissière, p. 9) écrit: «Les lettrés» ne font pas de sacrifices en
lhonneur de Confucius et portent leurs hommages sur le docteur Hiai Tsin, qui vivait
Pendant les premiers jours de notre voyage, à partir de la frontière, nous ne rencontrâmes que peu de villages, et à d'assez grandes distances les uns des autres, ce qui n’empêchait pas cette route d’être très fréquentée, et en même temps parfaitement entretenue, grâce à une loi qui oblige les populations riveraines à l'entretenir, sous peine de se voir infliger de sévères châtiments.
La plupart des rivières que nous traversâämes, me parurent peu navigables. Bien qu’entièrement construits en bambou, les ponts ne manquaient pas de solidité. Celui de l'octroi de Kouang-lang-kouan était surtout remarquable par sa longueur.
Ce dernier endroit est l'entrepôt le plus important, pour les échanges des produits du sol, entre la Cochinchine, et les ports chinois du Fo-kien et du Kouang-toung.
Comme on a pu le voir, notre escorte était assez nombreuse, néanmoins je ne suppose pas qu'elle entraina le Gouvernement Annamite dans de grandes dépenses, étant d'usage en pareil cas, que toute famille qui aura consenti à se faire représenter par un des siens, ce dernier, il est vrai, n'aura droit à aucune rétribution, mais l’exemptera du paiement de l'impôt pour l'année courante.
Les vêtements des gens de la campagne, sont généralement bleus, ils portaient en outre, attaché à la poitrine, un carré d’étoffe blanche sur lequel était inscrit leur nom ainsi que le district auquel ils
appartenaient.
sous les Ming. Notre docteur exerça, en effet, à cette époque (sous la domination chinoise), les fonctions de gouverneur de gauche (so-pou-{cheng-che) du Tonkin, et au cours de son administration, il favorisa l’enseignement des belles-lettres». M. Vissière ajoute en note: «Le lettré Hiai Tsin, ff LE . fut nommé par l’empereur Yong-lo président des com-
missions littéraires chargées de la compilation des encyclopédies 2£ JE K jk Wen-
hien-ta-tch'eng, et 7e 28 K HH Fong-lota-tien, travaux gigantesques dont le second, terminé en 1407, et contenant plus de 23.000 livres, ne put jamais être imprimé. Le séjour de Hiai Tsin au Tonkin serait postérieur à leur achèvement. 1] est à remarquer que la géographie Kowang-yu-ki, qui contient une liste de personnages chinois qui se sont illus-
trés au Tonkin sous les Ming, ne fait aucune mention de Hiai Tsin».]
On reconnaissait de suite parmi les cabanes de Bambou des Annamites les maisons en briques des Chinois.
A mesure que nous pénétrions davantage dans l’intérieur du pays, les hotels de l'Etat devenaient plus riches, le sol en était recouvert de tapis et les murs de boiseries en bambou artistement sculpté. Quelques sentences à la louange de l'Empereur de la Chine, avaient été nouvellement appendues au mur, à l’occasion de notre arrivée.
Nous voyons à chaque instant des courriers à cheval, paraître et disparaître dans le lointain. [ls couraient, nous dit-on, annoncer notre arrivée à l'Empereur.
Un des assistants me donna quelques renseignements fort intéressants sur le pays. D’après lui, le royaume d’Annam comprendrait 32 villes principales, 140 fou ou villes départementales, dont la juridiction s’étendait sur 5 districts.
Parmi les pays reconnus tributaires de la Cochinchine, il citait les trois états de MNan-siang, Nan-tchang et Sien-pei.
L'Empereur défunt, était décédé à l’âge de 50 ans, laissant 74 fils et 41 filles.
Le haut commerce d’'Annam se trouve aujourd’hui entièrement entre les mains de marchands chinois venus des ports du Fo-kien et du Kouang-toung.
A l’approche des grandes villes, les routes s’élargissaient, et les habitants montraient plus de curiosité en nous voyant.
Les vêtements des hommes et des femmes étaient uniformément gris. Quelques-uns portaient des chapeaux de paille, mais leur coiffure la plus commune se composait d’un morceau d’étoffe roulé autour de la tête. Hommes et femmes marchaient la plupart du temps pieds-nus.
Nous passämes le fleuve Je-tte-kiang où Ming-kiang des anciens,
station ordinaire des bâtiments de guerre cochinchinoïs.
Nous vimes, au delà du fleuve les ruines d’une vaste bonzerie, entièrement abandonnée. Un vieux bonze extrêmement âgé, était le seul être vivant au milieu de ces ruines, encore avait-il depuis longtemps quitté sa robe, pour revêtir le costume du reste des habitauts.
Nous atteignimes bientôt la ville murée de Pe-ming? ‘) Il se fait, dit-on, beaucoup de commerce dans ses faubourgs.
A peu de distance est la petite ville de Pe-lien, où le Gouvernement Annamite tient ses troupes en garnison.
Nous nous arrêtâmnes dans ce dernier endroit, pour y attendre les premières instructions de la cour relativement à notre réception.
Le futur souverain, nous envoya pendant la journée du 26, une députation composée de quelques membres de sa famille, et des principaux personnages de sa Cour. Le Président du Tribunal des Rites et le Gouverneur militaire de la capitale, marchaïent en tête. Arrivés devant l'hôtel où j'habitais, ils s’agenouillèrent sur le seuil de la porte et après s'être informés de ma santé me présentèrent la carte de Sa Majesté m'invitant à me rendre auprès d’Elle.
Les employés subalternes du Tribunal des Rites, apportèrent ensuite le repas composé d'une multitude de plats, chacun d’une couleur différente, et complètement dissimulés sous un amas de fleurs artificielles. Comme j'ai dû les goûter, je puis dire à bon escient, que le cuisinier s'était donné beaucoup plus de peine à les orner qu’à les préparer. Il parait, du reste, que c’est ici la coutume, de ne faire aucun cas de la qualité, pour ne voir que la manière plus ou moins élégante dont les plats auront été présentés.
Le repas était à peine terminé, lorsque des Officiers du Palais, vinrent m'offrir de la part de Sa Majesté, un choix de fort jolis
travaux d'orfévrerie, des morceaux d'ivoire, des bois parfumés, plu-
1) LE fi. Pe-ning, Bac-ninh.!
sieurs variétés de canelle, ainsi que des nids d'oiseaux, et des cornes de rhinocéros.
Après les avoir priés d'exprimer à Sa Majesté, tous mes regrets, de ne pouvoir accepter aucun des objets qu’Elle daignaït m'envoyer, je les engageai à les remporter séance tenante.
I1 fut arrêté que le lendemain, nous quitterions l'hotel, pour nous rendre à la demeure Impériale.
Chemin faisant, j'appris que l'Empereur n'’habitait que momentanément cette partie de son royaume, séjournant habituellement dans le sud de ses Etats, où il avait sa capitale. Mais que pour nous y rendre, il nous aurait fallu parcourir encore mille lis, et rester au moins vingt jours de plus en route.
C'était donc dans sa capitale de l'Est!) Shen-long-tchen [Ville du Dragon céleste] que l'Empereur allait nous recevoir.
Nous trâversimes pour nous y rendre le Fou-liang-kiang mesurant au moins cent pieds de largeur. C’est dans cette partie du fleuve que mouillent les jonques de commerce venant des ports chinois de Tshin-tcheou fou et de l’île de Haïnan, dans la province du Kouang-toung.
Le fleuve était encombré de bâtiments de toute sorte, ceux appartenant à la marine de guerre se distinguaient par leurs lonœues bannières. Nous en vimes un de formes bizarres, il était, nous dit-on, réservé pour le service particulier de l'Empereur. Il ressemblait à ces navires que les Européens nomment bateaux à roues et à feu.
Nous mîmes pied à terre à quelque distance de la ville pour attendre une nouvelle députation de Sa Majesté, et revêtir nos habits de cérémonie
avant que de faire notre entrée dans la Ville Impériale.
1) [Tong king K [= # Dông-kinh, Ha-noi Ye] A pour la distinguer de py Lei Si king, Cour de l'Ouest, Hué 4:
Toute la route que nous devions parcourir, pour nous rendre au Palais, avait été recouverte de nattes.
Etant seul, d’après les rites, autorisé à me faire porter en chaise, toutes les personnes faisant partie du cortége, me suivaient à pied.
Les habitants se portaient en foule à notre rencontre, riant à qui mieux mieux en nous voyant, et en nous désignant du doigt.
Au premier abord, il nous fut difficile d'établir une différence entre les hommes et les femmes. Celles que nous vimes de plus près dans la ville, se tenaient généralement sur le pas de leur porte, dans une tenue peu décente, et avec les épaules entièrement découvertes. Un laissé-aller général régnait chez les habitants, des individus bien que déjà avancés en âge, traversaient les rues entièrement nus, sans attirer l'attention de personne, et n’éprouvaient même aucune espèce de honte à nous aborder dans cet état. Nous fûâmes surtout étonnés du peu d’élévation des maisons annamites, et nous devions la plupart du temps, nous baisser pour y pénétrer.
Je crois devoir, après examen, relever ici l’erreur depuis trop longtemps accréditée chez nous, que les Annamites ont tous les doigts des pieds erochus. Je puis affirmer le contraire. Cette erreur provient sans aucun doute de la fausse interprétation qui a été donnée au mot #iao-ché désignant anciennement le royaume d’Annam !).
Nous pénétrâmes dans le palais par le porte Tchu Tsioh-men.
1) [«Orteils bifurques». — M. Des Michels donne une explication différente du nom de Giao-chi, dans le Recueil de Textes...de l'Ecole des Lanques Orientales, 1889, J, p. 295: «Ne serait-il pas permis de penser, dit-il, ...que c’est le peuple Giao-chi qui a tiré son nom du territoire qu’il habitait, et non le territoire qui a pris le nom du peuple?». M. Chavannes déclare, Se-ma Ts’ien, 1, p. 38: «Pour ma part, considérant que le Kiao Tche est appelé Nan-kiao, le kiao du Sud, dans le Chou-king, je serais disposé à voir dans le mot #ao seul une transcription phonétique et à prendre le mot {ce dans son sens ordinaire de «pays au pied d’une montagne». Ainsi le Tonkin serait appelé soit le £ao du sud, soit le pays de Æiao qui est au pied des montagnes. «P’an Ting-kouei (Vissière, p. 3) dit: «Les gros orteils de leurs pieds, recourbés et convergeant l’un vers l’autre, leur valurent
le nom de Æiao-(che, qui signifie «Orteils convergents».]
Le jeune Empereur vint au devant de moi en habit de grande cérémonie, vêtu d’une robe et d’un bonnet en soie jaune brodés de dragons d’or, sa ceinture était de soie incarnat, avec une boucle enchassée de pierres précieuses.
Les officiers de sa Cour portaient de riches vêtements, rappelant les costumes en usage chez nous du temps des Ming. Aussi avais-je la plus grande peine du monde à garder mon sérieux, et à me persuader que je n'avais pas devant moi, une troupe d'acteurs ambulants, récitant quelque pièce de théâtre de notre ancien répertoire.
Je m'inclinai devant l'Empereur, et sur son invitation, je le suivis, ainsi que son premier Miuistre jusque dans la salle du Trône, en passant par la porte du milieu réservée seulement à l'Empereur. Le restant de ma suite pénétra par la porte de gauche, et les magistrats annamites par celle de droite.
Le trône était placé sur une éminence dominant toute la salle, derrière se tenaient la famille Impériale et de chaque côté les hauts dignitaires de la Cour. Quant aux autres magistrats, ils étaient rangés dans une gallerie faisant face à la salle du Trône, appuyés à un poteau, sur lequel était inscrit le degré correspondant au grade de chacun d’eux.
On apercevait ensuite, autant que la vue pouvait s'étendre, les gardes de l'Empereur, et les soldats annamites, occupant successivement toutes les cours, jusqu’à la porte extérieure du palais.
Le coffret renfermant le Message sacré, avait été placé au pied du Trône, entouré de dix généraux portant les bannières du royaume d'Annam.
Je me levai pour donner lecture à haute voix, du décret d’investiture, je le remis ensuite au jeune Empereur, qui le reçut agenouillé, et se releva après l'avoir confié à la garde de son premier Ministre.
Je pris immédiatement congé de Sa Majesté. Elle daigna me
reconduire jusqu’à la porte d'honneur, où je trouvai une chaise de la Cour, à huit porteurs, ainsi qu’un nombreux cortège. Une fois arrivés devant l'hôtel, et sans franchir le seuil de ma porte, les Officiers du Palais se prosternèrent la face contre terre, en criant par trois fois ‘honneur au Messager Impérial’, imitant les cris que les gardes poussent chez nous, toutes les fois qu’un magistrat entre ou sort d’un tribunal.
Je retrouvai, en rentrant chez moi, les tables garnies des mêmes présents que la veille, et les renvoyai sans en rien vouloir accepter.
Il me restait encore une cérémonie à accomplir, car je devais le lendemain représenter mon souverain au sacrifice en l'honneur du monarque défunt.
Je trouvai Sa Majesté m'attendant au milieu de la Salle des Ancêtres, en grand deuil, ainsi que toute sa cour.
La pluie vint à tomber sur ces entrefaites, et bon nombre de personnes n'ayant pu se placer dans les salles couvertes, durent se tenir à l'extérieur, et rester agenouillées dans la boue, pendant tout le temps de la cérémonie qui fut fort longue.
Je pris, cette fois, définitivement congé de Sa Majesté, et retournai à mon hôtel avec le même apparat que la veille.
Comme je me disposais le surlendemain, à me mettre en route, des délégués de l'Empereur arrivèrent de nouveau chargés de présents, pour moi et ma suite, déclarant d’une manière péremptoire, qu'ils n’oseraient jamais se représenter au Palais, si je ne daïignais accepter les présents qui m'étaient offerts pour la troisième fois. Ils insistèrent tellement que je me crus obligé d'en garder quelques uns pour moi et ma suite.
Nous nous mîmes ensuite en route, escortés comme à notre arrivée jusqu'à la frontière chinoise.
Grâce au courant, qui nous était favorable pendant la plus
grande partie du voyage, notre retour s'effectua en moins de qua-
rante jours, tandis qu’il nous en avait fallu 53 pour nous rendre au Tong-king, dont 7 jours de navigation.
Ce voyage, étant au dire de bien des gens, un des plus intéressants à faire, j'ai pensé que ce court aperçu pourrait venir en
aide à ceux qui désireraient l’entreprendre après moi.
Le Chancelier-Interprète de la Légation de France à Pe-king
H. Fonranrer.
Itinéraire du Kouang-si au Tong-king.
Distances Journées en Xs chinois 1 Koueï-lin fou #£ 4f JF. Départ, Capitale du Kouang-si en suivant le courant 150
2 Pou pou tang
Yang tchoh shien [Z} ÿ}} 1E
Ping lo fou 2P #4 ff Ping lo 25 3. 4 Relâche
Tehao pin shien ff} 2 1EK 200
Shia fou tang 45
6 Wou-tcheou fou f& Pf] Kf 300