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Le Prince Georges.
des Kin que par son inscription funéraire rédigée par le grand écrivain Youex Hao-wex. Särgis était le petit-fils de Tämür-ügä et le fils de Bar Çauma Eliso'. Un des plus célèbres écrivains «chinois» du XIV® siècle, Ma Tsou-rcH'anG, était en réalité un Üngut, arrière-petit-fils de ce Särgis, et il nous est parvenu de lui une inscription funéraire d'un haut intérêt qu'il avait composée pour son grand-père Yonanan, le fils de Särgis. Nous y retrouvons toute une série des noms chrétiens en usage chez les Nestoriens: Cnex-wex (Sirméon), K'ouo-Li-Kki-se (Georges), P4o-1ou-se (Paulus), Yo-xax (Johanan, Jean), YA-Kou (Yakub, Jacques), T'1Eex-H0 (Den-ha), Yi-cuo (Yi$o, Jésus), Lou-Ho (Luc); Ya-xou est d’ailleurs signalé
comme un chrétien dans l'Histoire des Youen.» |)
Le prince Georges, appartenant à la tribu des OÜngut, est considéré par Marco Polo qui en fait le roi de Tenduc comme le descendant du Prestre Jean ainsi d’ailleurs que par Jean de Monte Corvino qui en parle longuement dans sa lettre de janvier 1305; l'évêque de Khan Baliq nous dit que Georges était nestorien et qu'il s'attacha à lui l’année même de son arrivée. Jean convertit au catholicisme (reorges qui servait la messe dans son costume officiel, et fit construire une église dédiée à Dieu, à la Sainte Trinité et à Notre Seigneur à laquelle le Pape donna le nom d’Eglise de Rome. Georges prit part à la lutte de K'oublai contre Kaïdou en 1266; il fut tué en 1298, laissant un fils de neuf ans Cuou-xGax:; il devait traduire le Rituel latin avec Jean; après la mort de ce chef, au grand chagrin de Monte Corvino, ses frères retombèrent dans l'hérésie nestorienne; son inscription funéraire fut rédigée au début
du XIV® siècle par YEN Fou.
Les Nestoriens. C'était sous forme nestorienne que nous trouvons maintenant
le christianisme en Chine; après l'édit de prescription de 845, les
1) P. Peuutor, T'oung Pao, déc. 1914, p. 630.
Nestoriens, s'ils subsistent en Asie Centrale, où l'on trouve de nombreuses sépultures dans le Semiretchie et l’Ili, disparaissent de la Chine proprement dite et dès l’an 1000 on n'y trouve aucune de leurs églises; sous les T'ang, on connait encore un monastère nestorien à Tch'eng Tou dans le Se Tch'ouan. Ils reparaissent
plus tard.
On trouve des Nestoriens sur toute la route de Chine par terre aussi bien que par mer. Marco Polo les signale à Mosoul où ils ont un Patriarche qu'ils appellent Catholicos et ainsi qu'Odoric à Tauris. À Cailac (Kayalik), Guillaume de Rubrouck a trouvé un mélange de Sarrasins, de Nestoriens et de Ouighours; dans cette ville où il s'arrêta environ quinze jours, il nous dit que «ce païs-là étoit apellé Organum en la Cour de Mangu, & a un language & des lettres particulières, mais il étoit tout occupé par les Contomans. Les Nestoriens de ces quartiers se servent de cette langue & de ces caractères pour leur service ecclésiastique» !). Rubrouck nous dit encore que les Nestoriens et les Sarrasins sont mêlés aux Mongols jusqu’au Cathay, «et sont tenus par eux comme étrangers, & venus d’ailleurs. Ces Nestoriens habitent en quinze villes du Cathay, où ils ont un évêché en la ville de Segin (Si Ngan), mais plus avant, ce sont de vrais Idolâtres» ?).
Avec Marco Polo nous rencontrons des Nestoriens à Kachgar,
à Yarkand, à Chingintalas, à Sou Teheou, à Kan Teheou, à Si Ning;
à Alachan où ils ont de belles églises; au Tenduc:
«Et de ceste provence en est rois un dou legnages au Prestre Johan, et encore est Prestre Johan, son nom est Giorgie. Il tient la tere por lo grant Chan, mès nos pas tout celle que tenoit le Prestre Joan, mès aucune partie de celle. Mès si vos di que les grant Kaan toutes foies ont donée de lor files et de lor parens à les rois que reingnent qui sunt dou lingnajes au Prestre Johan. ... La segnorie est à Cristiens
ensi con je voz ai dit; mès hil i a ydres asez et homes que adorent Maomet. Hil hi a
1) BERGERON, col. 52.
2) ibid., col. 60.
une jenerasion de jens que sunt appellés Argon, qe vaut à dire en françois Guasmul, ce est à dire qu’il sunt né del deus générasions de la lengnée des celz Argon Tenduc, et des celz reduc, et des celz que aorent Maomet. Il sunt biaus homes plus que le autre dou pais et plus sajes et plus mercaant. Et sachiés que en ceste provence estoit le mestre seje dou Prestre Johan quant il seingnorioit les Tartars, et toute celles provences et reingnes environ, et encore hi demorent le sien descendens, et cestui Jor que je voz ai només est dou lingnages dou Prestre Johan, si con je vos ai en conte dit, et est le soime seingnor depuis le Prestre Johan, et ce est le leu qe nos apellon de se enostre païs Gogo et Magogo; mès il l’apellent Ung et Mungul, et en cascune de ceste provence avoit une generasion de jens, en Ung estoient les Gog, et en Mungul demoroit les Tartars. Et quant l'en chevauche por cest provence sept jornée por Levant ver le Catai, l'en treuve maintes cités et castiaus, là où il ont jens que orent Maumet, et ydres et Cristienz nestori auques. Il vivent de mercandies et d’ars, car il se laborent dras dorés que l’en apelle nascici fin et nach et dras de soie de maintes maineres; ausint con nos avons les dras de laine de maintes maineres, ausint il ont dras dorés et de soie de maintes
maineres. Il sunt au grant Kaan.» !)
En se rendant à la Cour de Mangkou, Rubrouck rencontra des
Nestoriens, dont il nous trace un portrait peu flatteur:
.… Les Nestoriens qui sont [au Cathay] là ne savent rien du tout; ils disent bien le Service, & ont les livres sacrés en langue Syriaque, mais ils n’y entendent chose quelconque. Ils chantent comme nos Moines ignorans, & qui ne savent pas le latin, de là vient qu'ils sont tous corrompus & méchans, sur tout fort grands usuriers & yvrognes; quelques uns d’eux aussi qui vivent parmi les Tartares ont plusieurs femmes comme eux. Quand ils veulent entrer en l'Eglise, ils lavent leurs parties secrettes, ainsi que les Sarasins, & mangent de la chair le Vendredi, auquel jour ils célèbrent leurs Fêtes à la façon des Mahométans. Leur Evêque ne vient gueres en ces Païs-là, à peine en cinquante ans une fois; alors ils font faire Prêtres tous leurs enfans mâles, même étant encores au berceau, Si bien que les Hommes sont presque tous Prêtres; ils se marient ensuite & la bigamie a lieu chez eux: ce qui est directement contre la doctrine de Peres, & les Decrets de l'Eglise. Ils sont aussi tous simoniaques, car ils ne donnent aucun Sacrement sans argent. Ils prennent un grand soin de leurs femmes & enfants, d'où vient qu'ils s'adonnent plus aux moiens de gagner, qu’à la propagation de la Foi & de leur créance. De là vient aussi que quelques uns d'entr'eux ayant l'éducation & instruction des enfans de la Noblesse de Moal, encore qu'ils leur enseignent l'Evangile, & les articles de la foi, toutefois leur
1) Manco Poto, Soc. Géog., pp. 74 —6.
mauvaise vie & leur insatiable avarice, donne plus d'horreur & d’aversion que de révérence de la loi Chrétienne, parce que la vie des Moalles & Tuinians, bien qu'idolatres, est beaucoup plus honnête, & de meilleur exmple, que celle
de ces gens là.» 1)
L'existence des Nestoriens à Khan Baliq nous est signalée dans les lettres de Monte Corvino auquel ils causèrent de grands ennuis ainsi que par une description de la Chine attribuée au dominicain Jean de Cora nommé par Jean XXII le 9 août 1329 au siège de Sulthanyeh en Perse devenu vacant par le transfert de GUILLAUME à l’archevêché d’Antivari; cet ouvrage est intitulé Z’Æstat du Grant Caan?) et il renferme le chapitre suivant consacré aux Nestoriens
de la capitale mongole:
Des Nestorins crestiens scismas qui la demeurent.
En la ditte cite de cambalech a une manière de crestiens scismas que on dist nestorins. ilz tiennent la maniere et la guise des grieux et point ne sont obeissant a la sainte eglise de romme. mais ilz sont de une autre secte. et trop grant enuie ont sur tous les crestiens catholiques qui la sont obeissant loyaument a la sainte église dessus ditte. et quant cilz arceuesques dont par cy deuant avons parle ediffia ces abbaies des freres meneurs dessus dittes. cil nestorin de nuit le destruisoient. et y faisoient tout le mal que ilz pouoient. car il: ne osoient audit arceuesque ne a ses freres ne aux autres fiables crestiens mal faire en publique ne en appert pour ce que ly empereres les amoit et leur monstroit signe damour. ces nestorins sont plus de trente mille demourans ou dit empire de cathay. et sont tres riche gent. mais moult doubtent et crieinent les crestiens. ilz ont eglises tres belles et tres devotes auec croix et ymaiges en lonneur de dieu et des sans. ilz ont dudit empereur pluseurs offices. et de lui ont ilz grandes procuracions dont on croit que se ilz se voulsissent accorder et estre tout a un auec ces freres meneurs. et auec ces autres bons crestiens qui la demeurent en ce pays. ilz conuertiroient tout ce pays et
ces empereres a la uraie foy. ?)
Il y avait à Tchen Kiang deux églises de chrétiens nestoriens,
grâce à l’envoi en 1278 d’un gouverneur de cette religion, Mar
1) BERGERON, col. 60—61.
2) Le Livre du Grant Caan, extrait d’un manuscrit de la Bibliothèque du Roi, par M. Jacquet. (Nouveau Journal Asiatique, NI, 1830, pp. 57—12).
3) M. Journ. Asiat., VI, 1830, pp. 69—70.
SerGius, nommé pour trois ans, qui fit bâter ces édifices; avant lui,
il n'y avait ni églises, ni Chrétiens. Marco Polo nous dit:
all hi a deus eglise de cristiens nestorin, et ce avint dès 1278 anz de l'ancarnasionz de Crist en ça; e voz dirai comant il avint. Il fu voir qe unques ne i avoit eu moistier de cristienz, ne neis en Dieu cristienz jusque à 1278 az, hi fu seingnor por le grant Kaan trois anz Marsachis qui estoit cristienz nestorin, Er cestui Marsachis hi fist faire celle deus eglise, et de celes tens en cha, hi a englise que devant ne i avoit eglise ne cristienz.» !)
Un temple ou monastère chrétien est mentionné dans le The choun Tehen-Kiang tche de Yu Hi-1ou*) cité par l’archimandrite Pascanius: «le temple Ta Hing Kouo Se s'élève dans Tchen Kiang Fou dans le quartier appelé Kia T'ao H'iang. Il fut construit daus la 18° année de Tche Youen (1281) par le Sub-darugatche, Sie-liki-ze (Sergius). Liang Siang, professeur dans l'école de Confucius, écrivit pour lui une inscription commémorative. » D’après ce document nous voyons que» Sie-mi-se-hien (Samarkand) est à une distance de la Chine de 100000 li (probablement pour 10 000) au nordouest. C’est un pays où domine la religion de Ye-li k'o wen. Le fondateur de cette religion était nommé Ma-rn Ye-11-v4a (Mar Elisée). Il vécut et opéra des miracles il y a 1500 ans. Ma Sre- LI-KI-8E (Mar Sergius) est un de ces sectateurs.$)
Ce Mar Sergius a fondé sept monastères on humra (hou-mou-la) dans le bassin du bas Yang Tseu.*) Odorie de Pordenone nous dit qu'à Yang Tcheou il y «<a une maison et couvent de nos frères meneurs; et si y a pluseurs autres Eglises de religieux, mais ceulz
sont nestorins.»*) M. Pelliot a découvert un texte de 1317 dans
1) Manco Poro, éd. Soc. Géog., p. 166; dans le texte latin, p. 423, on lit: «sunt res ecclesiae christianorum nestorinorum ».
2) Pauuior, T'oung Pao, Déc. 1914, p. 637.
3) Chinese Recorder, NI, p. 108. — Cf, A. C. Mouze and Lionel G1LEs, Christians at Chén chiang fu, T'oung Pao, Déc. 1916
4) Pæuuor, & €, p. 688,
le Fouen tin tchang qui mentionne un certain N@4o-La-nAN (Abraham) vivant à cette époque à Yang Tcheou, qui aurait été, suivant ce texte, le fils du fondateur de «l'Eglise de la Croix des ärkägün (Ye-li-ko-wen che-tse-se) de Yang Tcheou!). Ce nom de ärkägün, transerit en chinois Fe-li-ko-wen, dont Marco Polo fait argon, s'appliquait aux Chrétiens à l'époque mongole. En réalité il désignait ou désigne des métis; d’après Ramusio, les argons étaient des métis de bouddhistes du Tenduc et de colons musulmans; de nos jours, le capitaine Wellby (Unknown Tibet, p. 32) en fait des métis de marchands du Turkestan et de femmes du Ladakh. ?)
Marco Polo ne signale à Hang Tcheou qu'une église, et elle
est nestorienne: «Il hi a une gliese à cristienz nestorin solement» À).
L'ouvrage chinois Weng kai tchai man lou (vers 1125) cite un passage du Chow kiun kou che (seconde moitié du onzième siècle) dans lequel il est fait mention d’un «temple de Ta Ts‘in (Ta Ts'in Se), très probablement un temple nestorien qui avait été jadis (sans doute sous les T'ang) construit à Tch‘'eng Tou, dans le $e Tch'ouan par des gens venus de l'Asie Centrale (Aou Jen).4) Il est intéressant aussi que dans la province de Karajan (Yun Nan), M. Polo note la présence de quelques Nestoriens: «ll hi a mercheanz et homes d’ars asez, les sunt des plosors maineres, car il hi
a jens qe aorent Maomet et ydres et pou cristienz qe sunt nestorin.»°)
On rencontre ces Nestoriens non seulement par la route de terre mais aussi par celle de mer. C'était justement chez des Nestoriens qu'étaient logés à Tana Tomas pe TorenriNo et ses trois com-
pagnons martyrs: À Tana il y <a XV manieres de Crestiens mes-
1) PELLIOT, Z. c., p. 638. — Cathay, II, p. 210 ». 2) Cf. Marco Pozo, I, pp. 289—292.
3) Soc. de Géog., p. 172.
4) PELLIOT, dans Cathay, 1, p. 116.
5) Soc. de Géog., pp. 131—132.
Evêchés.
creans et scismas et tous Nestorins. Cilz freres furent hostellé en
la maison d'un de ces Nestorins.» |)
Vers le milieu du quatorzième siècle, suivant la liste d'Awrou*) il y avait vingt-cinq Métropolites reconnaissant le Patriarche chaldéen comme chef de l'Eglise d'Orient: 1° Elam ou Gandisapor (Susiane); 2° Nisibe; 39 Basra; 4 Mosoul et Athur (Ninive); 5° Arbèle et Haza (Adiabène); 6° Beth Garma (en Assyrie); 7° Halavan (moderne Zohab); 8° Perse (avec Ormouz, Van); 9° Marou (Merv); 10° Hara (Herat); 11° Kotroba; 12° Chine; 13° Hind (Inde); 14° Barda (Azerbaïdjan); 15° Damas; 16° Raja et Tabrestan (Ray, et partie de Ghilanet de Mazanderan); 17° Dilumites (sud de la Caspienne): 18° Samarkande; 190 Turkestan; 20° Halaha; 21 Segestan (Seistan); 22° Jérusalem; 23° Khan Baliq; 24° Tanchet (Tangout); 25° Chasemgara et Nuacheta.
Sept de ces métropolites, ceux de Gandisapor, Basra, Mosoul, Arbèle, Beth Garma, Halavan et Nisibe prenaient part à l'élection et l’ordination du Patriarche.
La liste d'Ezre,*) Métropolite de Damas plus ancienne (893 ap. J. C.) nous donne les nons suivants: Gandisapor, Nisibe, Basra, Mosoul, Beth Garma, Damas, Raja, Hara, Marou, Arménie,
Samarkande, Perse, Barda, Halavan.
La relation de Guillaume de Rubrouck est extrêmement précieuse pour les renseignements qu'elle nous fournit sur les Nestoriens dont quelques uns comme Bureay, qui occupait le poste de premier secrétaire à la Cour de Mangkou. Ils priaient en regardant vers l’est, tandis que les bouddhistes (tuins) se tournaient vers le nord;
ils se couchaient en terre, la touchant du front, ne joignaient
1) Ovonure, P 72. 2) AsseMant, Bib. Orientalis, IX, p. 468; cf. AII, p. DCXXY. 8) L. ec. pp. 459—460,
jamais les mains en priant, mais les étendaient sur leur poitrine; ils touchaient toutes les images, avec la main droite, qu'ils baisaient après; ils touchaient aussi les mains de tous ceux qui étaient présents quand ils entraient dans l'Eglise.) Rubrouck remarque «que les Chrétiens nestoriens et arméniens ne mettent jamais de figure de Crucifix sur leurs croix, & il semble par là qu'ils ne croient pas bien la Passion du Fils de Dieu, ou qu'ils en aient honte.» ?) « Devant le premier Dimanche de Carême, les Nestoriens jeûnent trois jours, et apellent cela le jeûne de Jonas, qu'il avoit prêché aux Ninivites. Mais les Arméniens en jeûnent cinq, qu'ils apellent le jeûne de S. Serkis, qui est un de leurs plus grands Saints, que les Grecs apellent autrement. Les Nestoriens commencent le leur le mardi, & finissent le jeudi, & ainsi mangent de la chair le Vendredi. » #) Ils se livrent à des pratiques de sorcellerie, récitent des versets du Psautier sur deux verges jointes ensemble que tiennent deux hommes.“) Nestoriens et Arméniens ne mangeaient pas de poisson en Carême. °) # Rubrouck a une médiocre opinion des Nestoriens ainsi que nous
l'avons vu plus haut.
‘ ,e , . . 1: : Rabban Çauma On peut juger de l'influence qu’exerçait la Chine par l'histoire ha mn
de deux nestoriens ouighours venus de Khan Baliq chez les Mongols de Perse: RaBBax Cauma et Marcos, plus tard JaBarana II. Cauma était né à Khan Baliq tandis que Marcos était né en 1245,
le plus jeune des quatre fils de l’archidiacre Barnier. de Ko Chang,
1) BERGERON, col. 53 et 80.
ville située à quiuze jours de la capitale sur la route du Tangout; de bonne heure sa vocation religieuse le conduisit vers Çauma qui, après avoir reçu une bonne éducation, avait distribué ses biens aux pauvres, prit l’habit monastique et avait reçu la tonsure des mains de Mar Guiwarguis (GeorGes), Métropolite de Khan Baliq ; à son tour Marcos était tonsuré par Mar NEesrorios, sans doute succésseur du Métropolite Georges. Les deux moines s'étant décidés à faire le pèlerinage de Jérusalem se mirent en route (1278), passant à Khotan, Kachgar, chez Karpou à Talas, traversèrent le Khoraçan, passèrent par l’Azerbaïdjan pour se rendre à Baghdad près du Catholicos din Patriarche Mar Denna élu en 1266 à la place de Maxika, mort le 18 avril 1265; nos voyageurs eurent la bonne fortune de rencontrer Denha à Maragha dans l’Azerbaïdjan, ‘ancienne capitale de Houlagou; le catholicos, à la suite d'une émeute, avait été obligé de quitter Baghdad en 1268 et il avait fixé sa résidence à Ochnou dans l’Azerbaïdjan ; il reçut fort bien les pélerins qui continuèrent leur route à Baghdad, Arbèle, Mosoul, Singar (Sindjar), Nisibe et Mardiu. [ls furent ensuite envoyés par Denha au camp d'Abaka (f à Hamadan, Îe 18 mars 1282; remplacé par Ahmed, 6 mai 1282), puis ils se rendirent à Ani, une des anciennes capitales de l'Arménie, puis en Géorgie et retournèrent près du Patriarche qui en 1280 nomma Marcos sous le nom de Jabalaha Métropolite de Cathay, et Rabban Çauma Visiteur général. Denha mourut peu après à Baghdad le 24 février 1281 et fut remplacé comme Patriarche par Jabalaha}) sacré la même année au mois de novembre; nous ne retra-
Cerons pas sa carrière mouvementée; il mourut le 13 novembre
1) aJaballaha ex genere Turcorum in regione Catajae natus, metropolita Tanchet (AssEMAXI, 11, p. 466). |
Lei
1317 à Maragha sous Abou Saïd, successeur d'Oldjaïtou. Son ami Rabban Çauma mourut à Baghdad, dès le 10 janvier 1294, mais il eut le temps de servir d'agent à Arghoun Khan dans les missions que ce prince envoya en Occident et dont nous allons parler. Arghoun avait le plus vif désir de rentrer en possession de la Syrie jadis conquise par Houlagou, tombée entre les mains des Arabes à la suite de la bataille de Yarmouk (20 août 636); de là son intérêt à entrer en relations et à rechercher l'alliance des Princes chrétiens qui détenaient encore quelques forteresses en Palestine contre les conquérants musulmans. Il est possible qu'une première ambassade ait été envoyée par le souverain de Perse au Pape ainsi qu'il apparaîtrait par une lettre datée du 18 mai 1285 adressée par Arghoun à Honorius IV; il est question dans cette lettre d'un certain <Ise terchiman,» autrement dit l'interprète ({erdjuman) Isa qui ne serait autre que le Ngai-sie des Chinois arrivé en Perse avec le Bolod (Pulad) Tehingsang, qui fournit à Rachid ed-Din des renseignements sur les affaires mongoles. Noai-sie dont il est parlé dans les textes chinois parait avoir été un chrétien de langue arabe, originaire de la Syrie occidentale.l) Il me semble plus probable que les premières relations d’Arghoun qui avait succédé à AHMED au mois d'août 1284 remontent à la mission du moine Rabban Çauma qui se rendit en occident par Byzance (mars 1287); il débarqua à Naples, se rendit à Rome, où le Pape Hoxorius IV étant mort le 3 avril 1287, il fut reçu par les Cardinaux, en Toscane, à Gênes, puis en France où, accueilli à Paris par le roi
Panapre Le Bec, il passa en Gascogne, probablement à Bordeaux,
1) Cf. Peuxror, T'oung Pao, Déc. 1914, pp. 638—640.
[ie] HENRI CORDIER.
séjour du roi Enouarp IT d'Angleterre; il retourna à Gênes, où il passa l'hiver, et à Rome; le Cardinal Jérôme D'Ascour, évêque de Palestrina, Général des Frères Mineurs, élu le 20 février 1288 Pape sous le nom de Nicozas IV, reçut Rabban Çauma auquel il administra la Communion: l'ambassadeur retourna ensuite en Perse.
Une nouvelle mission d'Arghoun (1287—1288) passa les fêtes de Pâques à Rome et repartit en Avril 1288 avec des lettres du Pape pour le Khan de Perse, le Catholicos, la veuve d’Abaka, mère de Kaikhatou, la princesse ELAcaG, l’évêque de Tauris, Denys, et d’autres personnages, En 1289—1290, Arghoun renduvelait sa tentative: cette mission fut confiée au Génois BuscareL qui partit de Perse après les fêtes de Pâques de 1289 et arriva à Rome à l'auiomne; il remit les lettres du Khan à Nicolas IV qui lui donna une lettre de recommandation datée de Rieti, 30 septembre 1289, pour le roi d'Angleterre Edouard IT, En passant par Paris, Buscarel présenta à Philippe le Bel la lettre d'Arghoun en langue mongole et en écriture ouighoure conservée aujourd'hui aux Archives nationales; elle porte la date de 1289; le souverain de Perse s'engage à camper l'année suivante devant Damas, pour joindre ses troupes à celles des croisés, et, s'il contribue à prendre Jérusalem, à remettre pee sille au Roi de France. Buscarel arriva à Londres le 5 janvier 1290; Edouard 1°7 était occupé à régler la succession au trône d’Ecosse vacant par la mort de Manouenrre de Norvège et à choisir parmi les seize prétendants; le roi d'Angleterre en décide en faveur de John Baurot, lord de Galloway, descendant du comte de Huntingdon, Davin, père du roi GUILLAUME LE Lion, par sa fille ainée Marcuerire (19 nov. 1292). Il ne pouvait done être question pour le roi d'Angleterre de
profiter des bonnes dispositions des Mongols de Perse pour entre-
prendre une Croisade et délivrer la Terre Sainte du joug des infidèles. Un dernier effort fut fait par Arghoun en 1290-1291; il envoya, accompagné de Buscarel, un Chrétien converti nommé CHaGan ou ZaGan avec des lettres pour Nicolas IV qui expédia à Edouard 1 les lettres qui lui étaient destinées pour stimuler son zèle en faveur d'une expédition en Syrie. Comme on le voit, toutes ces missions, sous le couvert religieux, avaient un caractère politique. La mort d'Arghoun le 7 mars 1291 n’arrêta pas les relations des [lkhaus de l'Iran avec les Princes chrétiens. Nos archives nationales renferment une lettre datée de mai 1305, adressée à Philippe le Bel par Oldjaïtou dans laquelle ce souveraiu, quoique devenu musulman, aunonce la récouciliation des princes de la maison de Tchinguis Khan après quarante cinq ans de guerres iutestines, et l’envoi de deux ambassadeurs !).
«Ce n’est qu'en 1289 que K'oublai institua un office spécial, le Teh‘oung fou seu, qui dirigeait daus tout l’empire l'administration du culte chrétien. La phrase initiale du texte relatif à cette institution a été mal restituée jusqu'ici; il faut comprendre que cette administration a la charge des sacrifices offerts dans les Temples de la Croix par les mür-hasia et les rabban-ürkäqün. Les rabbanärkägün sont les prêtres et les moines. Quant aux mür-hasia, ce sont les évêques» ?). ;
Le 5 mars 1245 (Datum Lugduni, III nonas martii, auno 2), le Pape Innocent IV remettait des lettres aux frères mineurs LAURENT de Portugal et Jean pu PLan CarpiN adressées au roi et au peuple
1) Voir A8er RÉMUSAT, Relat. polit. des Princes chrétiens. — J. B. CuaBot, Mar Tabalaha.
2) P. PercroT, Z'‘ouug Pao, Déc. 1914, p. 637.
Envoyés du Pape.
Jean du Flan Carpin
des Tartares. Laurent ne semble pas avoir pu accomplir sa mission,
car en 1247, il est envoyé comme légat en Asie Mineure.
Jkan pu Pran DE Carpine, en latin Plano Carpinis ou de Carpine, d'après Planum Carpinis ou Planum Carpi, d’après l'italien Pian di Carpina, aujourd'hui Pian la Magione, près de Pérouse.
Jean du Plan de Carpin avait connu le fondateur de son Ordre; il fut pris comme compagnon en 1221 par Césaire De Sr1RE choisi par St. François d'Assise comme Provincial d'Allemagne; plus tard (1228) Jean, après avoir été le premier custode de Saxe, fut lui même désigné comme Provincial de ce pays par Etre pe CoRTONE à la place de Simon D’ANGLETERRE; il succéda en 1230 comme Provincial d'Espagne à Jean Parente de Florence qui remplaça comme général des Franciscains Elie de Cortone. Jean rentré en 1241 dirigeait la province de Cologne lorsqu'Innocent IV fit appel à son expérience et à son zèle pour remplir une mission en Tartarie.
Plan Carpin muni de lettres du Pape et accompagné d'ErrEeNxE pe Bonème quitta Lyon le jour de Pâques, 16 avril 1245, traversa l'Allemagne, où le dominicain, le cardinal légat Huaues de Sanrocaro leur donna quelques uns de ses propres serviteurs, arriva en Bohême
dont le roi Wenceslas 1 (1240—1253) leur conseilla de passer par la Pologne et la Russie, leur donna des lettres pour son neveu BoresLas, duc de Silésie, qui résidait à Liegnitz, et paya leurs dépenses pour s'y rendre; à Breslau, ils trouvèrent le frère Benoir ve PoroGne qui devait faire partie de la mission, et fut martyrisé le 20 juin 1248 à Al Maliq. Boleslas à son tour les envoya à Cracovie chez Conrap, duc de Lencezy, où ils rencontrèrent le prince russe VasiLko, duc de Vladimir de Volhynie, dont le frère Daniel,
due de Galitch était alors en Tartarie, Vasilko emmena les voyageurs
obat. t nt odle 2 É S S S
dans ses domaines puis leur donna un guide pour les conduire à Kiev chez les Tartares dont le chef leur fournit des guides le 4 février 1246 pour se rendre à Kaniev sur le Dnieper, au sud de Kiev, le premier village tartare où s’arrêta Etienne de Bohême malade; les deux autres moines continuèrent leur route et arrivèrent le 23 février à un camp de 8.000 Tartares; de là ils se rendirent «auprès du général CorenNza, qui commandait en chef, au nom de Batou Khan, à toutes les garnisons tartares de la frontière, échelonnées sur la rive droite du Dnieper, et formant ensemble, disait-on, une armée de 60.000 hommes. Sur la rive gauche commandait un autre général plus puissant, appelé Maucy, second fils de Djagatai; plus loin sur le Don, était campé un prince nommé Kanran, époux d’une soeur de Batou; et enfin, ce dernier tenait son quartier général sur la Volga» 1). Les voyageurs arrivèrent chez ce dernier le 4 avril; leurs lettres furent traduites «en langue esclavonne, arabique et tartare» ?) et remise à Batou. «Ce prince Batou, dit Plan Carpin, tient une grande et magnifique Cour, et a tous ses officiers, ainsi que l'Empereur même. Il est assis en un lieu élevé comme uu trône, avec une de ses femmes; et tous ses frères, enfans, et autres grands Seigneurs sont assis sur un banc au milieu, et le reste est assis par terre derrière eux, les hommes à droit, et les femmes à gauche. Ses tentes sont de fine toile de lin, et fort grandes, elles avoient été autrefois au Roi de Hongrie. Personne n’a la hardiesse d’entrer en sa tente, excepté sa famille, s’il n’y est apellé, quelque grand et puissant qu'il soit, à moins qu’on sçache qu'il le vueille. Nous fumes assis à la gauche, comme sont tous les Ambassadeurs, en allant; mais quand nous retournâmes de la Cour
de leur Empereur, on nous mit toujours à la droite» *).
1) D’Avezac, pp. 483—4.
2) BERGERON, col. 6.
Ascelin, Simon de
Saint Quentin, on
Albérie, Alexandre
[Re
Batou, conservaut quelques-uns de leurs gens, fit partir Plan Carpin et Benoit de Pologne le 8 avril pour se rendre à la Sira Ordo, où demeurait le Grand Khau Kouyouk; ils mirent huit jours pour atteindre le fleuve Jaïc; ils se rendirent au Kara K'itaï où résidait Hordou, frère aîné de Batou, passèrent à Omil, pénétrèrent chez les Naïmans (28 juin), entrèrent le 3 juillet en Mongolie et arrivèrent le 22 juillet à la Sira Ordo (Ormektua), à une demi-journée de Karakoroum que ne visitèrent pas nos voyageurs. Kouyouk qui n'avait pas eucore été reconnu comme successeur du Grand Khan Ogotai se borna à défrayer les dépenses de l'ambassade et à la renvoyer après un repos de quelques jours à la régente, l’impératrice sa mère Tourakina; de là la Cour fut conduite à la Horde d'Or où furent reçus en audience les voyageurs qui remireut la lettre du pape: ils reçurent leur congé le 13 novembre avec une réponse du Khan; ils étaient de retour au camp de Batou (9 mai 1247) et à Kiev le 9 juin; ils furent reçus avec joie par les ducs Vasilko et Daniel qui firent leur soumission à Rome; ils repassèrent par la Russie, la Pologne, la Bohême, l'Allemagne, traversèrent le Rhin à Cologne, et par Liége et la Champagne rentrèrent à Lyon où frère Jean remit à Innocent IV la réponse du Grand Khan.
Pour le récompenser de son zèle, le Pape nomma frère Jean archevêque d'Antivari en Albanie où il mourut le 1° août 1252; il eut pour successeurs sur son siége archiépiscopal les franciscains Gorrrious (1253) et Laurenr De Porruear (1255) qui avait aussi été
envoyé en mission eu Tartarie ainsi que nous l'avons vu. ,
Une autre mission, composée de quatre Dominicains, ASCELIN AxseLme de Lombardie, Simon DE Sainr QuenriN, ALBÉRIC et Auexanone, ne fut pas heureuse; elle fut rejointe à Tiflis par ANDRÉ DE LoxGumeau ou Lonjumel et par Gujcnaro pe Crémoxe et elle arriva
au mois d'août 1247 au camp du général mongol Barpyou qui avait
remplacé à la tête de l’armée de Géorgie et de Perse en 1242, Teharmaghan qui commandait depuis 1232. Il y avait soixante jours d'Acre à ce camp. N'apportant pas de présents, se refusant à faire le Xo t'eou, la lettre du Pape étant conçue dans des termes jugées insuffisamment respectueux, le général mongol voulait faire mettre à mort les malencontreux ambassadeurs qui n’eurent la vie sauve que par l'intervention d’une des six femmes de Baïdjou. Ils furent d’ailleurs abreuvés d’humiliations et à peine nourris; l'attitude pleine de raideur d’Ascelin ne pouvait au reste faciliter les négociations. Finalement les missionnaires furent congédiés avec une lettre fort impertinente du général pour le Pape dont voici le début: «Par la divine disposition du Grand Khan, la parole de Baïdjounoy est envoyée; Vous Pape, sachez que vos messagers sont venus vers nous, et nous ont aporté vos Lettres, ils nous ont fait d’étranges discours, et ne savons pas si vous leur avez donné charge de parler de la sorte, ou si d'eux-mêmes ils en ont usé ainsi. Vos lettres portoient ces mots entr'autres: «Vous tuez et perdez beaucoup d'hommes»; mais le Commandement de Dieu ferme et stable, et qui s’estend sur toute la face de la terre, nous est tel. Quiconque eutendra cette ordonnance, qu'il demeure assis en sa propre terre, eau et héritage, et mette toute sa force et puissance entre les mains de celui qui contient toute la face de la terre.» !)
Un passage de Guillaume de Rubrouck permettrait de eroire qu'il y a eu des missions au fleuve Oural antérieurement à celles euvoyées par Innocent IV: «Ce que j'ai dit de cette terre de Pascatir,
\ je l'ai appris des Frères Prêcheurs, qui ont été en ce païs-là avant que les Tartares y vinssent, et des lors ils avoient été subjugués par leurs voisins les Bulgares et Sarasins; et plusieurs d'entr'eux
s’étoient rendus Mahometans»?). Rockhill (Æubrouck p. 131, note)
1) Recueil de BERGERON, col. 79—680.
2) BERGERON, col. 48.
Ambassade mongole,
fait remarquer que cette mission semble être passée inaperçue des historiens dominicains. La seule référence qu'il ait trouvée est dans ALBÉRIC DES TROIS FONTAINES (Chronicon, 564) où à la date de 1237 il marque qu'à l'étranger, c’est-à-dire dans l’Europe occidentale, des rumeurs ayant cireulé qne les Tartares désiraient envahir la Comanie et la Hongrie, quatre Frères Prêchenrs voyagèrent cent jours jusqu'à la Vieille Hongrie, et qu'à leur retour ils racontèrent que les Tartares avaient déjà envahi la Vieille Hongrie et l'avait
soumise à leur domination.
Sr. Louis se trouvait en Chypre où il avait débarqué le 21 septembre 1248 à Nicosie, préparant la Croisade lorsque, le lundi après la Sainte Luce, c’est-à-dire le 14 décembre 12481) arrivèrent de la part d'IcrciGatat?), nommé par Kouyouk gouverneur de la Turquie, de la Géorgie, de l'Irak et de la Cilicie, successeur de Baïdjou dans le commandement des troupes mongoles de Perse, deux ambassadeurs Sabeddin Moriffat Davin et Marc, porteurs d’une lettre écrite en persan et en arabe adressée par leur maitre au roi de France. Justement se trouvait à la Cour le frère André de Longjumeau, ancien compagnon d’Ascelin qui reconnut David pour l'avoir vu chez
les Tartares; il fut chargé de traduire la lettre ainsi conçue:
«Par la puissance du tres-hault roy de Tharse et prince de plusieurs provinces, le plus noble combateur du monde, glayve de la crestienté et deflendeur de la religion des appostres, au noble roy de France, seigneur et maistre des crestiens, salut, Nostre seigneur croisse ta seigneurie et ton royaulme; ta voulenté accomplisse en sa loy, et te doint par la vertu divine ton peuple garder par les prieres des prophetes et des appostres, et moy cent mil benedictions et cent mil salus te mande par ses lettres, et te prie que tu recepves en gre ses salus. Car c’est moult grant chose que tel seigneur te mande salut.
1) Fceunr, His, Ecel, XVII, 1722, p. 436. — Suivant Opon ou Eupes, évêque de Tasculam, le débarquement des ambassadeurs ent lieu le 19 décembre 1248; ils arrivèrent à Nicosie le samedi avant Noël et le lendemain ils présentèrent leurs lettres au Roï. Cf. Avez RÉMUSAT, p. 46.
2) Nanois, p. 359, l'appelle Ercuarray.
ot maté te > dis iaten
Nostre entention est de faire le proffit de la crestienté. Je prie et requier a Dieu qu'il doinst victoire a lost des crestiens, et surmonte et abesse tous ceulx qui desprisent la vraye croix. Dieu exauce le roy de France et accroisse sa hautesse, si que chaseun le voye. Nous voulons que par toutes nos seigneuries et nos places, que tous crestiens soient francs et dehors de servage, et voulons qu'ilz soyent tous quittes, et voulons que les eglises destruites soient refaittes, et que len sonne les cloches, et que tous crestiens puissent aller et venir parmy notre royaulme. Et pour ce, Dieu nous a donné grant grace de garder la crestienté. Nous avons envoye ces lettres par nos loyaulx messagers lesquelz et auxquelz nous adjoustons foy, Marc et Alphac, pour ce que ilz nous apportent de bouche comment les choses se portent envers vous. Recepvez nos lettres et nos paroles, car elles sont vrayes. Celuy qui est roy du ciel vueille que bonne paix et bonne concorde soit entre les Latins et les Grecs, et entre les communs victorieux Jacobins et entre trestous ceulx qui aourent la croix! ce averons à Dieu que il ne face division entre nous et les crestiens.» 1)
D'après les conversations des ambassadeurs d’Ilfchigatai, celui-ç1 aurait été chrétien depuis plusieurs années; les ambassadeurs euxmêmes appartenaient à des familles chrétiennes; ils avisaient St. Louis de la part de leur chef que les Mongols avaient l'intention d'attaquer l’été suivant le khalife de Baghdad et que pour empêcher ce dernier d’être secouru, ils priaient le roi de France de faire une diversion en Egypte. Ces ambassadeurs prétendaient que le Grand Khan Kouyouk était «fils d’une Chrétienne, fille du Prêtre Jean; par les exhortations de sa mère et d’un saint évêque nommé Malassias, il a reçu le baptême le jour de l'Epiphanie, avec dixhuit fils de rois et plusieurs capitaines.» ?)
Les ambassadeurs «prirent congé du roi le 25° de janvier 1249 et partirent de Nicosie deux jours après, accompagnés de trois frères Prêcheurs AnNDRÉ, Jean et GUILLAUME, que Louis envoyait au roi des
Tartares avec des présens; savoir une croix faite du bois de la vraye croix, une tente d'écarlate où était représentée en broderie la vie
de J. C., et quelques autres curiositez qui pouvaient attirer ce prince
à la religion. Louis écrivit à même fin au Khan et à Iltchigatai;
1) Chronique de St. Denis, Saint Louis, ch. XLITI, citée par Abel RÉMUSAT, pp. 165 —6. 2) FLEURY, L. c.
Mission de St, Louis,
et le légat leur écrivit aussi, et aux prélats qui étaient sous leur obéissance, exhortant ces princes à reconnaître la primauté de l'église romaine, & l'autorité du Pape; et les prélats à être uuis entre eux, et conserver la foi des premiers conciles.» 1)
L'authenticité de la lettre apportée à St. Louis par les envoyés d'Iltchigatai a été niée par De Guignes, Mangkou Khan dans la lettre qu'il remit à Guillaume de Rubrouck pour le roi de France, ayant déclaré que: «Un certain nommé David vous à été trouver comme Ambassadeur des Moalles, mais c'était un menteur, et uu inposteur.»?) C. p'Oussox déclare que <cette lettre qui, sous tous les rapports, aurait dû paraître supposée, n'inspira aucun soupçon à Louis IX,»5%) Abel Rémusat, dont Rockhill accepte la théorie, me semble plus près de la vérité quand il écrit:#) «On peut croire que David et ses compagnons étaient en effet envoyés par Ilchikhataï, pour concerter avec les Francs des mesures contre les musulmaus; mais on ne leur avoit remis aucune pièce écrite, ou bien on s'était contenté de leur donner un de ces ordres fastueux que les lieutenans du Grand Khan devaient faire passer à tous les princes avec qui ils étaient en relation. Une pareïlle pièce ne promettait pas un grand succès à leur négociation: les envoyés en forgèrent une autre, où ils glissérent toutes les assurances qui pouvaient séduire les Chrétiens et les prévenir en faveur des Tartares.»
La mission de St. Louis composée d'Axoré DE LonGJumeau, de Jean DE CaRcassoNxE et de GuicLaume, de deux clercs séculiers et de deux officiers du roi‘), quitta Nicosie le 27 janvier 1248 (le 10
1) Fueuny, L c., p. 436
2) BenGERoN, Æubruguis, col, 130,
3) Hist. des Mongols, 1}, p. 237.
#) Mémoires sur les relat. des Princes chrétiens, p. 51.
6) Le nombre des membres de la mission varie suivant les auteurs. NanNais écrit: afrères Audrieus de Longemel, et 11. autres frères de son ordre, et II. clers et II. serjans
darmes», Le Chronique de S/. Denis, St. Louis, XUVI, dit: « deux frères meneur et deux
prescheurs, et deux clers, et deux lais: et fu la chose commandée à frere Audrieu de Longjumel, comme maistre et chevetaine d'eux tous».
février 1249 dit d'Ohsson) avec les ambassadeurs mongols, traversa la Perse, arriva au camp d’Iltchi-gataï d’où elle se rendit à la Cour du Grand Khan: Kouyouk venait de mourir âgé de quarante trois ans en avril 1248 et la régence était exercée par sa veuve Oghoul Gaïmisch. Dans la lettre déjà citée, Mangkou écrivait à St. Louis. «Vous avez envoyé avec lui [David] vos Ambassadeurs à Ken Cham [Kouyouk], après la mort duquel ils sont arrivés à la Cour, et sa veuve Charmis vous envoya par eux une pièce de drap de soie de Nasic, avec des Lettres. Mais pour ce qui est des uaires de la guerre, ou de la paix, et du bien de cet Etat, comment est-ce que cette méchantes femme, plus vile et abjecte qu'une Chienne en eut peu savoir quelque chose? 1)»
Les frères étaient de retour à Acre deux ans plus tard (1251). «La cour mongole, écrit C. d’Ohsson avec beaucoup d'apparence de raison,?) considéra cette ambassade et les présents qu’elle apportait, comme un acte d'hommage de la part du roi de France, et sa réponse qu'elle envoya par des messagers qui accompagnèrent les deux dominicains, ne contenait que la sommation accoutumée de prêter obéissance, de payer tribut et de venir en personne rendre hommage au chef de l'empire mongol; en sorte que le roi de France,
selon l'expression de Joinville, se repentit fort, quand il y envoya.»
«Quant li grans roys des Tartarins ot receu les messaiges et les presens, il envoia querre par asseurement plusours roys qui n’estoient pas encore venu à sa merci; et lour fist tendre la chapelle, et lour dist en tel manière: «Signour, li roys de France est venus en nostre merci et sugestion, et vezci le tréu que il nous envoie, et se vous ne venez en nostre merci, nous l’envoierons . querre pour vous confondre.» Assés en y ot de ceus qui, pour la poour dou roy de France, se mistrent en la merci de celi roy.
«Avec les messaiges le roy vindrent li lour, et aportèrent lettres de lour grant roy au roy de France, qui disoient ainsi: «Bone chose est de pais; quar en terre de pais manguent cil qui vont à quatre piez, l’erbe pesiblement. Cil
1) BERGERON, Z. c., col. 130.
2) Mongols, 1, p. 243.
qui vont à dous, labourent la terre (dont li bien viennent) paisiblement. Et ceste chose te mandons-nous pour toy avisier; car tu ne peus avoir pais se tu ne l’as à nous. Car prestres Jehans se leva encontre nous, et tex roys et tex (et mout en nommoient); et touz les avons mis à l’espée. Si te mandons que tu nous envoies tant de ton or et de ton argent chascun an, que tu nous retieignes à amis; et se tu ne le fais, nous destruirons toy et ta gent aussi comme nous avons fait ceus que nous avons devant nommez.» Et sachiez qu'il se repenti fort quant il y envoia.» !)
Les Frères Prêcheurs qui s'étaient embarqués à Chypre, passèrent par Antioche et mirent un an pour se rendre chez le grand Khan, Kouyouk étant mort et ils assistèrent à l’élection de Mangkou
Khan; ils furent d'ailleurs bien traités.
Le roi de France ne pouvait rester sur cet insuccès et il résolut d'envoyer aux Mongols une nouvelle mission dont il confia la direction au frère Guicraume de Rusrouck, latinisé en RuBRuqQuIs, qui
devait l'accompagner à la Croisade.
pu ) Nous ne savons, en dehors de la relation de son voyage, presque rien du frauciscain GuiLLaume, né à Ruysbroek ou Rubrouck dans la Flandre française et non en Belgique, mais il nous semble avoir été un homme pieux et un remarquable observateur: il est le premier écrivain d'occident qui identifie la Sérique avec le Cathay, qui nous parle de l'écriture chinoise, qui mentionne les Buddhas vivants et la Corée, qui indique le ÆKoulan ou âne sauvage et l'Ovis Poli, ete. Nous ignorons la date de sa naissance et de sa mort, mais nous savons qu'il a rencontré en France Roger Bacon qui incorpora ses découvertes géographiques dans son Opus Majus. Guillaume partit de Constantinople le 7 mai 1253 et par la mer Noire se rendit en Gazaria (Crimée) et à Soldaia (Soudak), grand
entrepôt des commerçants venant de Turquie et de Russie où il
1) Jounviise, Saint Louis, éd. Natalis de Wailly, 1868, p. 176.
2) Voir Recumx de Bergeron et William of Rubruck by W. W. Rockuicr, Hakluyt Soc, 1900,
arriva le 21 Mai; le premier juin il se mettait en route pour porter les lettres du roi à SarrTacH, avec ses compagnons, frère Barrnéczemy De Crémone, Gozer, porteur des présents, un turkmène interprète, un garçon nommé Nicoras qu'il avait acheté à Constantinople, et deux hommes pour conduire les chariots, les boeufs et les chevaux; trois jours après avoir quitté Soldaia, il rencontre les
Tartares dont 1il décrit les moeurs:
«Les Tartares, nous dit-il, n’ont point de demeure permanente, et ne savent où ils doivent habiter le lendemain: car ils ont partagé entr’eux toute la Scythie, qui s'étend depuis le Danube jusqu'au dernier Orient, et chaque Capitaine, selon qu'il a plus ou moins d'hommes sous soi, sait les bornes de ses pâturages, et où il doit s’arrèter selon les saisons de l’année. L’Hiver approchant, ils descendent aux païs plus chauds vers le Midi; l'Eté ils montent aux régions froides vers le Nord. En Hiver ils se tiennent aux pacages destitués d'eaux, quand il y a des neiges, à cause que la neige leur sert d’eau. Les maisons où ils habitent pour dormir sont fondées sur des rouës, et des pièces de bois entrelassées, et aboutissent en haut à une ouverture comme une cheminée, faite de feutre blanc, qu’ils enduisent de chaux ou terre blanche, ou de poudre d’ossemens, pour la faire reluire; quelquefois aussi de couleur noire: cette couverture de feutre par le haut, est embellie de diverses couleurs de peinture. Au devant de la porte ils pendent aussi un feutre tissu de diverses couleurs, qui représentent des seps de vignes, des arbres, des oiseaux, et autres bêtes. Ils ont de ces maisons-là de telle grandeur, qu’elles ont bien trente pieds de long: j'ai pris la peine quelquefois d’en mesurer une qui avoit bien vingt pieds d’une rouë à l’autre: et quand cette maison était posée dessus, elle passait au dela des rouës,» 1)
Leur boissons est l’été le «cosmos » (Koumis) ou lait de jument dont Guillaume nous indique le mode de fabrication, tandis que l'hiver ils composent une très bonne boisson de riz, de mil et de miel, qui est claire comme du vin; le vin vient de loin ; ils mangent indifféremment de toutes sortes de chairs mortes ou tuées ; «les hommes <e rasent un petit quarré sur le haut de la tête, et font descendre leurs cheveux du haut jusques sur les temples de part et d'autre. Ils se rasent aussi les temples, et le col, puis le front jusqu'à la nuque, et laissent une touffe de cheveux, qui leur descend jusques sur les sourcils; au côté du derrière de la tête ils laissent des cheveux, dont ils font des tresses, qu’ils laissent pendre Jusques sur les oreilles.» ?)
1) BERGERON, col. 6.
2) L. c., col. 15.
s0 HENRI CORDIER.
Guillaume nous donne encore une foule de renseignements sur les moeurs et les coutumes des Tartares qui l’accueillirent d’abord assez mal, mais comme il était muni de lettres de l'Empereur de Constantinople pour leur chef SkAkaray, parent de Batou, ils lui fournirent des guides. Guillaume ne mit pas moins de deux mois pour se rendre de Soldaia au camp de Sartach à trois journées du fleuve Etilia (Volga) et pendant ce temps il coucha toujours à l'air ou sous ses chariots, et ne rencontra que des sépultures de Comans; au cours de ce voyage, il reçut la visite la veille de la Pentecôte d'Alains, que les Tartares appellent Acias, ou Akas, qui sont «Chrétiens à la Grecque, ont le lauguage Grec, et des Prêtres Grecs, et cependant ne sont point schismatiques, comme les Grecs, mais sans acception de personne, ils honorent toutes sortes de gens, faisant profession du Christianisme.» 1) Nous aurons l’occasion de reparler des Alains. Guillaume franchit le grand fleuve de Tanaiïs, <qui fait la borne de l'Europe et de l'Asie, comme le Nil est celle de l'Asie et de l'Afrique,» ?) et qui est large comme la Seine à Paris.
Au camp de Sartach, où il arriva le 31 juillet, interrogé par un haut fonctionnaire nestorien nommé Coyar qui lui demande quel était le plus grand Seigneur entre les Francs, ou Chrétiens vecidentaux, Guillaume répondit que c'était l'Empereur; son interlocuteur lui rétorqua que non, que c'était plutôt le roi de France dont il avait entendu parler par BaupouIN pe Hainaur, chevalier au service de l'empereur Bauvouix de Constantinople, qui avait épousé une princesse comane et était venu à Karakoroum et par un Templier qui avait été à Chypre, qui se trouvait à la Cour ct entendait le syriaque, le turk et l'arabe. Les moines revêtus de leurs ornemenfs sacerdotaux furent reçus le 197 août 1253 jour de
S. Pierre aux Liens par Sartach qui passait pour Chrétien; dans
1) BeroxroN, col. 24.
2) L. e, col. 28,
tous les cas il tenait après de lui, nous dit le voyageur, «des Prétres Nestoriens, qui chantaient leur office, et faisaient autres dévotions à leur mode;» ils lui présentèrent les lettres dont ils étaient porteurs; ils furent dispensés des génuflexions qu'eurent à accomplir le clerc et l'interprète; pendant les quatre jours que nos voyageurs demeurèrent à la Cour de Sartach, on ne leur donna ni à manger et à boire qu'un peu de koumis. Sartach n'ayant pas les pouvoirs nécessaires pour répondre au message de St. Louis ordonna à Guillaume de se rendre à la Cour de son père Batou. Guillaume fut reçu en audience par ce dernier qui lui déclara qu’il n'avait pas le pouvoir de lui accorder ce que demandait le Roi, e’est-àdire de résider parmi les Tartares et qu'il était nécessaire qu'il se rendit à la Cour du Grand Khan Mangkou; les voyageurs suivirent Batou quelques jours le long de la Volga; ils rencontrèrent «certains Hongrois qui avoient été Clercs, et dont l'un d'eux savoit encores beaucoup de chants d’Eglise par coeur, et les autres Hongrois le prencient pour un Prêtre, et le faisoient venir au service de leurs morts: un autre étoit assez bien instruit en la Grammaire, et entendoit tout ce que nous disions en Latin, mais il ne savoit pas bien répondre. Ces bonnes gens nous furent d’une grande consolation, nous donnant du Cosmos à boire, et quelquefois de la chair à manger. Ils nous demandèrent quelques livres, mais nous n’en avions point à donner, car il ne nous étoit resté que notre Bible et notre Bréviaire; de sorte que je fus fort contristé de ne pouvoir satisfaire à leur desir; je leur dis, que s'ils me vouloient donner du papier, je leur écrirois beaucoup de choses tant que nous serions à; ce qu'ils firent, et je leur écrivis tout l'Office de la Vierge, et celui des morts. Un certain jour un Coman, se joignit à nous qui nous salua en paroles latines. Je lui rendis son salut, m'étonnant fort de cette rencontre, et lui demandai de qui il avoit appris cette langue; il
me répondit qu'il avait été bâtisé en Hongrie par un de nos Freres,
qui lui avoit appris le latin. Il nous dit aussi, que Batou s’étoit fort enquis de lui qui nous étions, et qu'il le lui avoit comté au long tout ce qui regardoit notre Ordre, et nos Statuts» 1). On leur donna un guide et ils se mirent en route pour se rendre chez Mangkou; au cours du voyage, les voyageurs souffrirent cruellement de la faim, de la soif, du froid et de la fatigue. Ils passèrent par Caïlac qu'ils quittèrent le 30 novembre et ils arrivèrent le 27 décembre 1253 à la Cour de Mangkou, successeur de Kouyouk, où ils rencontrèrent des ambassadeurs de Vasracx, c’est-à-dire Jean Ducas Vataces, ou Jean IIT, empereur à Nicée de 1222 à 1255. Guillaume et ses compagnons furent reçus le 4 janvier 1254 en audience par
le Grand Khan dont notre voyageur trace le portrait suivant:
«Le grand Cham étoit assis sur un petit lit, vêtu d’une riche Robe fourrée, et fort lustrée, comme la peau d’un veau marin. C’étoit un homme de moyenne stature, d'un nez un peu plat et rabatu, agé d'environ 45 ans. Sa femme, qui étoit jeune, et assez belle, étoit assise auprès de lui, avec une de ses filles, nommée CYRINA, prête à marier, et assez laide, avec plusieurs autres petits enfans, qui se reposoient sur un autre lit proche de là. Ce Palais où ils étoient, appartenoïit à une Dame chrétienne, que Mangkou avoit fort aimée, et dont il avoit eu cette grande fille, et l’avoit épousée, nonobstant qu’il eut cette autre Jeune femme: tellement que cette fille étoit Dame et Maitresse de ce Palais, et commandoit à tous ceux de ce Palais, qui avoit appartenu à sa Mère,» 2)
Guillaume rencontra à la Cour une femme de Metz, en Lorraine, nommée Pasca ou Paquerrek, qui avait été prise en Hongrie, s'était mariée à un Russe, bon architecte, dont elle avait eu trois enfants:
il apprit par elle qu'il y avait à Karakoroum
«un Orfèvre Parisien, nommé GurLLAuME Boucuer, dont le Pere s’apelloit LAURENS, et qu'elle croyoit qu'il avoit encore un frère nommé RoGEr, qui demeuroit sur le grand Pont à Paris. Elle nous dit de plus, que cet Orfèvre avoit amené avec lui un jeune Garçon qu'il tenoit comme son fils, et qui étoit un très bon Interprète. Que Mangkou Khan avoit donné une grande quantité d'argent à cet Orfèvre, savoir quelque trois cents Jascots en leur manière de parler, qui valent trois mille mares, avec cinquante ouvriers,
1) BenorroN, col. 45—6, 2) L. e., eol. 71.
pour lui faire une grande pièce d'ouvrage: qu’elle craignoiït à cause de cela qu'il ne lui pût envoyer son fils; d’autant qu’elle avoit oui dire à quelquesuns de la Cour, que ceux qui venoient de notre pays étoient tenus gens de bien, et que Mangkou Khan se plaisoit fort de parler avec eux, mais qu’ils manquojent d’un bon truchement; ce qui la mettoit en peine à nous en trouver un qui fut tel qu'il falloit. Sur cela j'écrivis à cet Orfèvre pour lui faire savoir notre arrivée en ce Païs là, et que si sa commodité le lui permettoit, il nous voulut faire le plaisir de nous envoyer son fils, qui entendoit fort bien la langue du pays. Mais il nous manda qu’il ne pouvoit encore nous l’envoyer de cette Lune là, et que ce seroit à la suivante, que son ouvrage seroit achevé,» !)
Guillaume rencontre aussi un Chrétien de Damas «qui se disoit avoir été envoyé par le Soudan de Montreal, et de Crac, qui désiroit se rendre ami et tributaire des Tartares»?). L'année précédente un certain Clerc d’Acre, RarmonD ou Tuéoporus qui avait voyagé avec le frère André depuis Chypre jusqu’à la Perse, intrigua près du Khan qui l’envoya en mission vers le Roi de France et le Pape mais Vastace ayant démasqué l’imposteur, celui-ci fut jeté en prison; un moine arménien SERGIUS annonça à Guillaume qu'il devait baptiser Mangkou à l’Epiphanie et notre moine ne manqua pas de lui demander de faire en sorte qu'il put être présent à la cérémonie. Les aventuriers ne manquaient pas à la Cour du Grand Khan.
Guillaume recueille les renseignements suivants sur la Chine: «le grand Cathay, où habitoient anciennement, comme je croi, ceux que l'on apelloit Seres» 5), remarque importante, car Guillaume est ainsi le premier voyageur d’occident qui identifie l'ancienne Sérique avec le Cathay.
«Un jour je fus acosté, dit-il, par un certain Prêtre du Cathay, vêtu de rouge [sans doute un lama tibétain], et lui ayant demandé d’où venoit la belle couleur qu’il portoit, il me dit qu'aux parties orientales du Cathay, il y avoit de grands rochers creux, où se retiroient certaines créatures, qui avoient en toutes choses la forme et les façons des hommes, si non qu'elles ne pouvoient plier les genoux, mais elles marchoient ça et là, et alloient je ne sai
comment en sautant; qu'ils n’étoient pas plus hauts qu’une coudée, et tous couverts de poil, habitant dans des cavernes, dont personne ne pouvoit appro-
1) BERGFRON, col. 75. 2): L. ©, col. 75. 3) Z. c., col. 69.
cher; que ceux qui vont pour les prendre portent des boissons les plus fortes et enyvrantes qu'ils peuvent trouver; font des trous dans les rochers en façon de coupes ou bassins, où ils en versent pour les attirer. Car au Cathay il ne se trouvoit point encore de vin, mais aujourd’hui ils commencent à y planter des vignes, et font leur ordinaire boisson de ris.
«Ces chasseurs donc demeurant cachez, ces animaux ne voyant personne sortoient de leurs trous, et venoient tous ensemble goûter de ce breuvage, en criant Chin-Chin (dont on leur a donné le nom de Chin-Chin) et en devenoient si ivres, qu'ils s’endormoient; les chasseurs survenants là dessus, les attachoient pieds et mains ensemble, leur tirant trois ou quatre gouttes de sang de dessous la gorge, puis les laissoient aller, C’est de ce sang-là, dont il me dit, qu'ils teignoient cette écarlate, ou pourpre si précieux. Ce même Prétre m'assuroit aussi une chose, que je ne croyois pas toutefois volontiers, qu'au de là et bien plus avant que le Cathay, il y a une Province où les Hommes en quelque äge qu'ils soient, demeurent toujours en ce même âge qu'ils y entrent jusqu'à ce qu'ils en sortent.
«Le Cathay aboutit au grand Océan, et Guillaume Parisien me contoit de certains Peuples, nommez Taute, et Manse, qui habitent dans des Isles, et dont la Mer d’alentour est gelée en Hiver, si bien qu'alors les Tartares les peuvent aller envahir aisément par le moyen des glaces. Qu'ils avoient envoyé des Ambassadeurs au Kkan Jui offrir 2.000 tumen de Jascots de tribut par an, pour les laisser vivre en paix. !)
«La monnoie commune de Cathay est faite de papier de coton, grande comme la main, et sur laquelle ils impriment certaines lignes et marques faites comme le seau du Khan. Ils écrivent avec un pinceau fait comme celui des Peintres, et dans une figure ils font plusieurs Lettres et Caractères, comprenant un mot chacun [c'est la plus ancienne mention de l'écriture chinoise par un écrivain occidental]. Ceux du Pays de Thébeth écrivent comme nous, de la gauche à la droite, et usent de caractères à peu près semblables aux nôtres. Ceux de Tanguth écrivent de la droite à la gauche, comme les Arabes, et en montant en haut multiplient leurs lignes. Les Jugures écrivent de haut en bas. Pour les Russiens, la monnaie qui a cours entr'eux, est de petites pièces de
cuir, marquetée de couleurs » ?), Guillaume nous décrit les usages des Tartares; par le fils de Guillaume l'Orfèvre il apprend que ce dernier avait fait pour Mangkou,
<un grand arbre d'argent, au pied duquel étoient quatre lions aussi
d'argent, ayant chacun un canal d'où sortoit du lait de jument.
Les quatre pipes étaient cachées dans l'arbre, montant jusqu’au
1) Voir Rockunx, Rubrack, p. 200. 2) BERGERON, col. 90—91.
sommet, et de là s'écoulans en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux il y avoit des serpens dorés, dont les queues venoient à environner le corps de l'arbre. De l’une de ces pipes couloit du vin, de l’autre du Caracosmos, ou Laït de jument purifié, de la troisième du Ball, ou boisson faite de miel, et de la dernière de la Teracine faite de ris [tarassoun, cervoise de riz]. Au pied de l'arbre, chaque boisson avoit son vase d'argent pour la recevoir. Entre ces quatre canaux tout au haut étoit un Ange d'argent, tenant une trompette; et au-dessous de l'arbre il y avoit un grand trou, où un Homme se pouvoit cacher, avec un conduit assez large qui montoit par le milieu de l'arbre jusqu’à l’Ange. Ce Guillaume y avoit fait au commencement des soufilets pour faire sonner la trompette, maïs cela ne donnoit pas assez de vent»!). Arrivé quelque temps après à Karakoroum le 5 avril 1254, notre voyageur fut invité à souper par l’orfèvre dont la femme était sarrazine, née en Hongrie qui parlait bon français et coman; lui même avait été capturé par les Tartares à Belgrade où était aussi un évêque normand de Belleville, près de Rouen, avec un neveu que Rubrouck vit à Karakoroum; l'orfèvre prisonnier avait été demandé par la mère de Mangkou et à la mort de cette princesse était passé au service de Ara Buqa, frère utérin du Grand Khan qui le réclama lorsqu'il connut ses talents d'orfèvre. Rubrouck rencontre aussi un nommé Basice, né en Hongrie, mais fils d’un Anglais, parlant également ces deux langues. L’orfèvre fit un fer à hosties pour notre moine. Naturellement des conférences furent tenues au cours desquelles Rubrouck et les représentants des autres sectes religieuses, en particulier les Tuiniens*) discutèrent les mérites respectifs de leur doctrine. Enfin reçu en audience par le Grand Khan ie 24 Mai, porteur des lettres de Mangkou pour St. Louis écrites en langue mongole, mais en caractères ouighours», Rubrouck
partit de Karakoroum le 18 août 1254, laissant Barthélemy de Crémone
1) BERGERON, col, 97. 2) Voir Cathay and the Way thither, AI, p. 93.
chez les Mongols, pour aller chez Batou (16 sept 1254) où il retrouva ses gens et de là à Sarai, Derbent (17 novembre), Ani etc., traversa l'Eupbrate, passa à Sébaste (Sivas), Césarée de Cappadoce, Konieh, se rendit en Chypre (16 juin 1255), à Antioche (29 juin 1255), puis à Tripoli (août 1255), et ayant reçu de son Supérieur l’ordre de résider à son couvent d’Acre, ne lui permettant pas d’aller saluer le Roi de France, Guillaume adressa à ce dernier la relation de son voyage (1253) qu'il fait porter par Goset.
Le Rs A l'époque de la visite des ambassadeurs d’Ilichigatai à Nicosie, le roi de Chypre, Henri de Lusignau, et le comte de Joppé présenterent à Saint Louis une lettre écrite par Sxmpan, Connétable d'Arménie, de la famille des princes héthoumiens de Lampron. «A l'avènement de Kouyouk, Grand Khan des Mongols (1246), le roi Hernoum envoya en ambassade son frère ainé Sempad vers ce prince, pour le complimenter, renouveler son hommage et solliciter la restitution de plusieurs villes qne les sultans d’Iconium avaient enlevées aux Arméuiens. Kouyouk accueillit Sempad avec bienveillance, lui remit un diplôme par lequel il assurait le roi d'Arménie de sa protection et de son amitié, et donnait à Sempad le gouvernement des villes réclamées. À son retour, le Connétable s'arrêta auprès de Batchou-Noyan, général en chef des Tartares, dans la Perse et l'Arménie, et auquel était adressé le rescrit de Konyouk, et confié la mission de le faire exécuter. Cet officier reçut Sempad avec empressement et distinction, et le congédia après lui avoir donné
toute satisfaction. » 1)
«A très haut et puissant houme monseigneur Henry, par la grace de Die roy de Chipre, et a sa chiere suer Enmeline la royne, et a noble houme Jehan de Hibelin son frere, li connoitables de Ermenie salut et amour, Sachiés que aussi comme je me esmui la ou vous savés pour Dieu et pour le profit de la foy crestienne, tout aussinc Nostre Sires ma conduit sain et sauf jusques a une ville que on appelle Sautequant:; mout terres estranges ay veues en la voie,
1) Hit. des Croisades, Doc. Arméniens, 1, p. 605,
es.
Ynde lessames derrier nous; par le royaume de Baudas passames, et meimes II. moys a passer toute la terre de ce royaume; moult de citez veimes que li Tartarin avoient gastees, desqueles nus ne pourroit dire la grandesse ne la richesse dont eles estoient plainnes. Nous veimes aucunes villes grans par lespasse de IIL. journees, et plus de c. monciaus grans et mervellieus des os de ceus que li Tartarin avoient ocis et tué; et se la grace de Dieu neust amené les Tartarins pour ocirre les paiens, il eussent destruit, si comme nous pouons veoir, la terre toute deça la mer. Nous trespassames [. grant fleuve qui vient de paradis terrestre, ca non Gyon, duquel les arenes durent dune part et dautre part lespasse dune grant journee. Si sachiés que des Tartarins est si grant plentez, que il ne pueent estre nombrez par homme; il sont bon archier, et ont laides faces et diverses; ne je ne vous pourroie dire ne descrire la maniere dont il sont. Bien a passé VIII. moys que nous ne finames derrer par nuit, et encore ne soumes pas ou milieu de la terre Cham le grant roi des Tartarins. Si avons entendu pour certaine choze, que puisque Cham li roys des Tartarins, peres dicelui Cham qui regne maintenant, fu trespassez, que li baron et les chevaliers des Tartarins qui estoient par divers lieus, mistrent bien par lespasse de V. ans à assambler pour couronner le roy Cham qui maintenant regne, et apainnes. porent estre assamblé en TI. lieu. Aucuns de eulz estoient en Inde et en Chatha, et li autre en Roussie et en la terre de Cascat, qui est la terre dont li roy furent qui vindrent en Jherusalem aourer Nostre Seigneur; et sont les gens de celle terre crestiens. Je fui en leur eglizes, et vi la figure de Jhesu Crist paint, comment li troy roy li offrirent or, mirre et encens. Par ces trois roys tindrent et orent prumierement cil de Tangat la foy crestienne, et par aulz sont maintenant Cham li roys des Tartarins et sa gent. Devant leur portes sont les eglizes, la ou on sonne les cloches selonc les Latins, et tables selonc la maniere des Grieus; et va on prumierement saluer Nostre Seigneur au matin, puis après Cham en son palais. Nous avons trouvé moult de crestiens dispers et espandus par la terre dOrient, et moult de eglizes hautes et beles, anciennes, qui ont esté gastees par les Tartarins avant quil feussent crestien; dont il est avené que li crestien dOrient, qui estoient espandu par divers lieus, sont venu au roy Cham des Tartarins qui maintenant regne, et a painnes porent estre assamblé en un lieu, lesquels il a receu a grant honneur et leur a donné franchize, et fait crier partout que nulz ne soit si hardis qui les courouce, ne de fait, ne de paroles. Et pourceque Nostres Sires Jhesu Christ navoit en ces parties qui prestast pour lui son non, il meismes par ces saintes vertus que il a demonstré et preschié en tele maniere que les gens croient en lui. En la terre dinde que saint Thoumas converti a la foy crestienne, avoit I. roy crestien entre les autres Sarrasins, que li Sarrasin avoient moult de maus fays et de griés, jusques a tant que Tartarin vindrent qui pristrent sa terre en leur main, et en fu leur hons; il assambla son ost avec lost des Tartarins, et entra en Inde contre les Sarrasins, et conquit tant que toute sa terre est
Le roi Hethoum.
plainne desclaves et de gens indes; et de ces esclaves je vis plus de V. C. mil, que li roys commanda a vendre. Si sachiés que li papes a envoié au roy Cham des Tartarins, messages pour savoir se il estoit crestiens, et pourquoy il avoit envoié sa gent pour ocirre et tuer les crestiens et le peuple. A ce respondi li roys Cham, que nostre Sires Diex avoit mandé a ses devanciers ayeulz et bezaieulz, quil envoiassent leur gens pour occirre et pour destruire les mauvaizes gens. Et a ce qui li papes li manda se il estoit crestiens, il respondi que ce savoit Diex; et se li papes le vouloit savoir, se vient en sa terre et
veit et seut comment il est des Tartarins.» !)
Dans sa Chronique, Sempad écrit à la date 697 de l’ère arménienne (19 janvier 1248—17 janvier 1249): «Moi, le connétable Sempad, je me rendis chez les Tartares»; et à la date de 699 (18 janvier 1250—17 janvier 1251): «Je revins auprès de mon frère le roi Hethoum.» Sa lettre est de Samarkande, 7 février 1248. Sempad mourut âgé de 68 ans, en 1276, à Sis, d'une blessure au pied qu'il avait reçue en poursuivant les Turkmènes qui avaient envahi la Cilicie près de Marach.
. Le frère de Sempad, Hernoum 1%, fils de ConsraNTIN, seigneur de Padserpert, descendant de Roupex, était roi de la Petite Arménie (Cilicie) depuis 1224, résidant à $Sis; il était monté sur le trône par son mariage avec ÎsaBeze (Zabel), fille du roi Léox II, mort sans autre enfant, Lorque Mangkou fut proclamé Grand Khan, avec l'appui de Batou, sur l'invitation de ce dernier, Hethoum se décida à rendre visite aux Mongols. Sans entrer dans le détail de son voyage, disons que, ayant passé par les camps de Sartach et de Batou, traversé les pays des Kara K'itaï et des Naïmans, le 13 septembre 1254 le roi de la Petite Arménie vit dans son camp, près de Karakoroum, où il arriva un mois après le départ de Guillaume de Rubrouck, Mangkou esiégeant brillant de gloire, et lui offrit ses présents. Le roi fut honoré de lui selon son rang, et il resta dix jours chez .
son fils. On lui donna un diplôme revêtu d'un sceau pour que
1) Vie de Saint Louis par Guillaume pe NanGis, Hist. des Gaules et de la France,
XX, pp. 361—3. Dans les Doc. Arméniens du T. 1 des Hist. des Croisades, il est dit, p. 606, qu'elle porte la date de 1248,
personne ne pût l'inquiéter, ni lui ni son pays; on lui donna aussi uue lettre d'affranchissement pour les églises de son royaume,» ?) Hethoum quitta la cour mongole le 1% novembre; il passa à Bich Baliq <et dans un pays désert où l’on trouve des hommes sauvages nus, n'ayant que du crin sur la tête; les mamelles de leurs femmes sont extrêmement amples et pendantes. Ce sont de véritables brutes. On y trouve aussi des chevaux sauvages de couleur jaune et noire; ils sont plus grands que les chevaux ordinaires et les ânes; il y a également des chameaux sauvages qui ont deux bosses.» *) De là Hethoum passa à Al Maliq et à Ili Baliq qui n'existe plus; il est à notre connaissance le seul voyageur du moyen-âge qui cite ces deux villes à la fois; il traversa le Djihoun et «huit mois après avoir quitté Mangkou Khan, Hethoum revint aux limites de l’Arménie, l’an 704 des Arméniens, ou [juillet] 1255 de J. C.» Le roi abdiqua en 1269, en faveur de son fils Léon III, puis peu de temps après il se fit moine sous le nom de Macarre. La relation du voyage du roi Hethoum a été écrite en arménien par Kirakos Gansakersi.*) Un autre Hesrnoum, prince de GoriGos, fut exilé de la Petite Arménie en 1305, se retira à Chypre et devint moine prémontré à l’abbaye de Lapaïs; arrivé en France probablement à la fin de 1306, sur l’ordre de Clément V il dicta en français
Poitiers en août 1307 à Nicoras Farcox de Toul son ouvrage
SU
Fleurs des Histoires d'Orient qui contient un chapitre intéressant sur le royaume de Cathay: <tenu por le plus noble roiaume e por le plus riche qui soit eu monde, e est sur le rivage de la mer Occeane.» Hethoum retourna à Chypre le 6 Mai 1308 avec une lettre du Pape au Prince de Tyr au sujet des Templiers, rentra
dans son pays où il mourut après 1314, après avoir été nommé
connétable.
1) J. As, Oct. 1833, p. 279. 2) J. As. L. c., pp. 280—281. 3) Voir les traductions dans la Bi6. Sinica.
Le Moine Hethoum.
Jean de Monte-Corvino.
En réalité le fondateur de la mission de Chine fut Jean ve Mox1e-Corvino, né dans le petit village de ce nom, soit près de Salerne, soit près de Lucera, vers 1247; on le trouve mentionné pour la première fois comme envoyé, déjà franciscain, en 1272, par l'Empereur Micuer ParfoLoGue au pape Gr£coire X, pour porter une communication relative à l'union de l'église grecque avec celle de Rome. En 1289, Nicozas IV (1288—1292) l'envoya en Chine avec des lettres pour Arghoun Khan en Perse, le Roi et la Reine de Petite Arménie, le Patriarche des Jacobites et évêque de Tauris, le Grand Khan K'oublai lui même, et l'adversaire de ce dernier, Kaïdou du Turkestan. Nous apprenons par une lettre de Monte-Corvino, datée de Khan baliq, 8 janvier 1305, qu'il était resté seul au Cathay pendant onze ans; et que deux ans avant sa lettre, un frère Arnorn, de Cologne, était venu le rejoindre; il serait donc arrivé en Chine en 1292, c'est-à-dire avant la mort de K'oublai. Ces chiffres ne concordent pas tout à fait avec le reste de sa lettre, puisqu'il nous dit qu'il quitta Tauris en 1291, qu'il séjourna treize mois aux Indes dans l'église de Saint Thomas (Méliapour) où il perdit son compagnon de voyage le dominicain Nicoras DE Pisrork. Jean nous dit qu'il présenta la lettre du Pape au Grand Khan qui lui fit bon accueil quoiqu'il l’eut invité à embrasser la foi catholique. Il eut beaucoup à souffrir des mauvais procédés des Nestoriens; surmontant néanmoins toutes les difficultés, en six aus il construisit une église à Khan baliq, y ajouta une tour dans laquelle il plaça trois cloches; il avait baptisé à cette date environ 6000 personnes; il en aurait baptisé plus de 30.000 sans l'hostilité des Nestoriens; il avait acheté cent cinquante petits païens qu'il baptisa et auxquels il enseigna le grec et le latin; il écrivit pour eux des psautiers, trente recueils d'hymnes et deux bréviaires; onze de ces enfants purent former un choeur que l'Empereur aimait à entendre. Il croit
que s'il avait eu deux ou trois compagnons le Grand Khan serait
déjà baptisé! Il y avait douze ans qu'il était sans nouvelles d'Occident; deux ans auparavant était arrivé un médecin lombard qui avait dit tout le mal possible de la Cour de Rome, des Franciscains et de la situation en Europe en général; il demande au Général de son ordre de lui envoyer avec un Antiphonaire, la Vie des Saints, un Graduel et un Psautier avec la musique; car il n'avait qu'un Bréviaire de poche avec la lectio brevis et un petit missel; il dit que quoiqu'il n’eut que cinquante huit ans, il était vieux et grisonnant, fatigué par les labeurs plus que par l’âge; il connaissait la langue et les caractères des Tartares et avait traduit dans cette langue le Nouveau Testament et le Psautier; de plus il avait un arrangement avec le roi Georges pour traduire tout le Rituel latin.
Malheureusement ce prince était mort, laissant un fils nommé Jean que l’on espérait voir suivre les traces de son père. Jean de Monte-Corvino ajoute qu’il ne croit pas qu'il y ait dans le monde de roi ou de prince qu’on puisse comparer à Sa Majesté le Khan quant à l’étendue de ses possessions, le nombre de leur population, et la somme de ses richesses.
Dans une seconde lettre datée de Khan baliq, le dimanche de quinquagésime en février 1306 (13 février) et adressée à ses Supérieurs et à ses frères de la Province de Perse, Jean de Montecorvino exprime son étonnement que depuis le temps qu'il réside en Chine on n'ait pas reçu de lettre de lui et que lui-même n'ait pas eu de nouvelles de ses frères; il était d'autant plus attristé qu’on avait fait courir le bruit de sa mort. Il raconte qu’au mois de janvier de l'année précédente, il avait écrit à ses frères de Gazaria et qu'il a appris qu'une copie de cette lettre qui donnait la situation de sa mission avait été transmise à son supérieur. Il avait fait fabriquer six images représentant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament destinées à l'instruction des ignorants avec des explica-
tions en caractères latins, tarsiques et persans; les auteurs varient
Évêché de Zaitoun.
sur la signification donnée au mot tarsique; je pense qu'il s'agit de caractères en estranghelo.!) Il annonce que depuis son arrivée en Tartarie, il avait baptisé plus de 5000 âmes, chiffre moindre que celui qu'il avait donné dans sa première lettre. En 1305, il avait commencé, vis à vis la porte du palais du Grand Khan, dont elle était séparée par la largeur de la rue, une nouvelle église sur un terrain dont lui avait fait don le marchand chrétien Pierre D£ LucaroxGo qui avait été son compagnon de voyage depuis Tauris: il y avait près d'une lieue entre ses deux églises.
Enfin copie d’une troisième lettre de Monte Corvino fut envoyée de Maabar le 22 décembre 1292 ou 1293 par le dominicain MexenrirLus de Spolète, au dominicain pisan BAkTHÉLEMY DE SANTO Coxconp1o.
Le succès de la mission de Monte Corvino avait été si grand qu’en 1307, le pape CLémenr V lui envoya sept frères mineurs, ayant rang d'évêques, qui devaient sacrer Monte Corvino comme archevêque de Khan baliqg et primat de tout l'Extrême-Orient, et être ses suffragants. Trois de ces missionnaires, NicoLas pe Banrra, Prerro pe Casrezro et Anvruzio D'Assise moururent aux Indes; un quatrième, GUILLAUME DE VILLENEUVE, retourna en Europe, où il devint en 1325 évêque en Corse et mourut en 1331. Les trois derniers seuls, Anor£é DE Pérouse, GÉraRD et PEREGRIN arrivèrent à Pe King, en 1308, où ils consacrèrent en grande pompe Monte Corvino. Ces missionnaires restèrent cinq ans à Pe King après la consécration de l'archevêque, vivant d'un alafa, subvention de l'empereur pour leur nourriture et leur habillement. Dans le Fou Kien où ils se rendirent à Zaitoun (Ts'iouen Tcheou), une dame arménienne éleva à ses frais une grande et belle église qui fut transformée par Monte Corvino en une cathédrale dont la généreuse donatrice pourvut
à tous les frais et Gérard en fut le premier évêque; quand il mourut,
1) Cf. Cathay, LI, p. 58.
Monte Corvino offrit sa succession à André qui la déclina; l'évêché échut alors à Peregrin qui mourut le 7 juillet 1322; cette fois, André de Pérouse qui avait quitté quatre années auparavant, avec huit cavaliers fournis par l’empereur, Khan baliq où il se trouvait mal pour s'établir à Zaitoun fut bien obligé d'accepter l'évêché. Une lettre d'André datée de Zaïtoun, janvier 1326, nous donne l'historique de cette mission. Du vivant de Peregrin, il avait fait construire une belle église à une petite distance de la ville, avec les bureaux nécessaires à vingt deux frères et quatre appartements suffisant pour un ecclésiastique de n'importe quel rang. André y vivait avec l'alafa impérial qui l'avait suivi à Zaitoun et qui lui servit en partie pour la construction de son église; quand il fut nommé évêque il passa une partie de l’année dans la résidence urbaine de la mission. IL était libre de prêcher; il avoue dans sa lettre qu'il n'avait réussi à convertir ni juifs ni musulmans et que parmi le grand nombre d'idolâtres qu’il avait baptisés, beaucoup ne suivaient pas le sentier de la vertu chrétienne; il parle des quatre martyrs de la Tana et il constate que des évêques envoyés par Clément V, il était le seul survivant.
André mourut en 1326; il n’eut qu'un successeur, JACQUES DE FrorencE qui fut martyrisé en 1362 avec frère GuILCAUME DE CaMPanIE; une troisième église avait été construite à Zaitoun ainsi que le constata plus tard Marignolli.
Ce n’est pas seulement dans l’Extrême-Orient que prospéraient les missions; leur importance en Perse détermina Jean XXII à créer le 1% mai 1318 un archevêché à Sulthanyeh dont le premier titulaire fut François De P£rousE auquel on donna six suffragants: Gé£rarD DE CaLvi, BARTHÉLEMY De Pobto, BERNARDIN DE PLAISANCE, Bernarp Moreri, BARTHÉLEMY ABALIATI et GUILLAUME ADAM, successeur de François de Pérouse, le 1% juin 1323. Adam ayant été
transféré à Antivari, son siége fut donné le 9 août 1329 à un
Archevèché de Sultanyeh.
Jean de Cora.
Jourdain de Sévernc.
dominicain Jean DE Cors, nommé ainsi d’après une ville à peu de distance de Velletri, qui mourut vers 1346; il y eut à Sulthanyeh quatre archevêques du nom de Jean dont le second du nom également dominicain, fut transféré le 26 août 1398 de l’évêché de Nakhschiwan et fut envoyé en 1403 par Timour comme ambassadeur à la Cour de Charles VI roi de France. A Jean de Cora est attribué un Estat et la Gouvernance du (Grand Khan de Cathay, souverain empereur des Tartres que nous mentionnons plus haut écrit vers 1330;
il nous parle ainsi de Jean de Monte Corvino:
«En la ditte cite de Cambalech, fut uns archeuesques qui auoit nom frere iehan du mont curuin de lordre des freres meneurs. et y estoit legas enuoiez du pappe Clement. Cilz arceuesques fist en celle cite dessus ditte trois lieux de freres meneurs et sont bien deux lieues loings ly uns de lautre. il en fist aussy deux autres en la cité de Racon qui est bien loings de Cambalech. le voiaige de trois mois et est d’en costé la mer, esquelz deux lieux furent deux freres meneurs euesques. Ly uns eut nom frere Andrieu de paris. et ly autres ot nom frere pierre de Florense. Cilz freres iehans larceuesque conuerty là moult de gens a la foy ihesuscrist. Il est homs de tres honneste vie et agreable a Dieu et au monde, et tres bien auoit la grace de lempereur. Ly empereres lui faisoit tousiours et a toute sa gent aministrer toutes leurs neccessitez et moult le amoient tous crestiens et paiens. Et certes, il eust tout ce pays converty a la foy crestienne et catholique, se ly Nestorin faulx crestiens et mescreans ne le eussent empechiet et nuist. Ly dis arceuesques ot grant paine pour ces nestorins ramener a la obedience de nostre mere sainte eglise de romme. sans laquelle obedience il disoit que ilz ne pouuoient estre sauue. et pout ceste cause ces nestorin scismat auoient grant enuie sur lui. Cilz arceuesques comme il plot a Dieu est nouuellement trespassez de ce siecle. A son obseque et a son sepulture vinrent tres grant multitude de gens crestiens et de païens. Et desciroient ces paiens leurs robes de dueil, ainsi que leur guise est. Et ces gens crestiens et paiens pristrent en grant deuocion des draps de larceuesque, et le ünrent a grant reuerence et pour relique. La fu il enseuelis moult honnou-
rablement a la guise des fiable crestiens. Encore uisete on le lieu de sa sepulture a moult grant deuocion » 1).
Il n'est rien moins que certain que Jean de Cora soit allé en
Chine. Jouroatx Caruara où pe Séverac appartenait à cette mission
1) Nour. J. As, 1830, VI, pp. 68—69.
de Sulthanyeh et allait se rendre en Chine lorsqu'il fut nommé évêque de Columbum. Il était en route pour le Cathay lorsqu'il rencontra à Tauris les quatre frères mineurs THomas DE ToLENTINO, Jacques pe Pavous, Pierre De SIENNE et Démérrius pe Trrzis, ce dernier frère lai; ils furent poussés par le vent à Tana de Salsette au lieu de Quilon (Columbum); Jourdain se rendit à Supera et peudant son absence les quatre frères mineurs furent martyrisés à Tana le premier le 3 avril 1321; Jourdain de Séverac retourné dans cette ville, recueillit les ossements des martyrs et les porta à Supera (Sofala) dans l’église de St. Thomas; un peu plus tard le frère mineur Oporic DE PoRDENONE transporta les ossements en Chine à Ts'iouen Tcheou (Zaitoun). Jourdain fut nommé évèque de Columbum le 21 août 1329 par bulle de Jean XXII du 9 août 1329. On a deux lettres de lui; la première datée de Caga, Gogo dans le Gujarat, en face de Supera, du 12 octobre 1321 dans laquelle il raconte le martyre des frères mineurs et ses succès évangéliques à Parocco (Broach, Gujarat); la seconde de Thana de Janvier (le 20) 1324. Il est l’auteur de l'ouvrage intitulé Mirabilia Descripta, Merveilles d'une partie de l'Asie, dans lequel il nous dit que «le Cathay est un très grand empire qui s'étend sur un voyage de plus de cent jours; il n’a qu'un seul Seigneur, ce qui est le contraire des Indes, où il y a beaucoup de rois, beaucoup de princes, dont pas un seul ne se reconnait tributaire d’un autre». Et encore: «Les vaisseaux qui font la navigation en Chine sont très grands, et ils ont sur leur coque plus de cent cabines, et avec un bon vent, ils portent X voiles, et ils sont très gros, étant faits de trois [épaisseurs] de planches, en sorte que la première est semblable à celle de nos grands navires; la seconde est transversale par rapport à la première; la troisième est de nouveau dans le sens de la longueur; et c’est une très forte affaire; il est vrai qu'ils ne s’aventurent pas beau-
coup en mer; l'océan Indien est jamais ou rarement agité, et
quand il s'élève assez pour être considéré par eux très périlleux, nos marins le considéreraient comme très beau. Car un des hommes de notre pays serait là, sans mentir, compté en mer pour cent et plus d’entre eux» 1).
Ovoric est désigné tantôt par le lieu de sa naissance en 1286, Pordenone (Portu Naonis), sur le Noncello, dans la province d'Udine, entre Conegliano et Codroipo, sur la ligne du chemin de fer qui, de Trieste à Venise, contourne le nord de l’Adriatique, Pordenone, dont nos vieux auteurs ont fait Portenau, d’ailleurs le nom allemand de Pordenone, tantôt par celui de sa mort, Udine, enfin par celui du pays dans lequel sont situées ces villes, le Frioul, en latin Forum Julii qui s'applique en particulier à Cividale. Son nom de famille aurait été Marriussr. Il est probable qu'il fit profession de bonne heure, vers 1300, dans sa quinzième année, chez les Franciscains d'Udine. Soit sur sa demande, soit sur le choix de ses supérieurs, Odoric fut l’un des franciscains désignés pour se rendre en Asie, et contribuer aux succès obtenus par Monte Corvino et ses collaborateurs. Odoric eut pendant ses voyages, tout au moins pendant une partie, comme compagnon, un frère irlandais, JACQUES, qui lui survécut. Il y avait alors deux routes pour se rendre dans l'Asie orientale: l'une plus courte et moins sûre par terre, celle de Marco Polo; l'autre, par terre et par mer, par la Perse et l'Océan Indien, plus longue, mais offrant plus de ressources avec de nombreuses et florissantes chrétientés sur le parcours. Odoric partit de Padoue en avril 1318, et s'embarqua à Constantinople, à Pera, disent quelques textes, traversa la mer Noire, et arriva à Trébizonde, d'où il suivit la route d'Arménie par Erzeroum et le Mont Ararat jusqu'à Tauris, en Perse. La route de Perse était alors prise de préférence à celle d'Egypte, grâce au contraste qu'offrait
1) Rec. de Voy. et de Mém. publié par la Soc. de Géog., IV, 1839, pp. 61—62; et YuLe, Mirabilia Descripta, Hakluyt Soc., Lond, 1863, pp. 54 et 55.
ps
la tolérance des Ilkhans mongols avec les vexations des sultans mamelouks d'Egypte. Les sultans mamelouks qui, par Suez, le Caire et Alexandrie, servaient d'intermédiaires entre les marchands musulmans qui leur apportaient les produits de l'Inde, de la Chine, de l'Archipel Indien et des Moluques, et les Vénitiens, les Génois, les Catalans qui remportaient ces mêmes marchandises dans l'Europe et dans l'Asie mineure, voyaient vers l’époque du passage d'Odoric une grande partie du trafic leur échapper. L'importance de Baghdad, à la suite des guerres mongoles, avait singulièrement diminué, et Tauris était devenu le principal entrepôt de l'Asie occidentale. D'autre part, la route de Perse abrégeait beaucoup le parcours par mer pour certaines épices délicates; ainsi d’un côté, la bonne volonté des Khans mongols, d'un autre une route plus courte, l'avantage d'échapper aux exigences des sultans mamelouks d'Egypte, enfin les persécutions suscitées contre les Chrétiens par Merix Ex Nassir Monammen (1310—1341) qui éloignèrent les voyageurs et les pélerins de contrées ravagées par la guerre et dans lesquelles leur sécurité était saus cesse menacée par le fanatisme des musulmans, faisaient prendre de préférence aux voyageurs venant d'Europe et se rendant aux Indes et en Extrême-Orient, la grande route de Tauris, Sulthanyeh, Yezd, Ormouz où l’on s’embarquait.
Odoric traverse la Perse, par la route ordinaire de Tauris, Sulthanyeh, Qaschan, Yezd, Persépolis, puis il fait un crochet par le Fars et le Khouzistan jusqu'en Chaldée, revient au Golfe Persique et s’embarque à Ormouz pour les Indes. Après vingt-huit jours de traversée, il arrive aux Indes à Tana de Salsette, peu de temps après le martyre des quatre franciscains (avril 1321) ce qui nous donne une date de l'itinéraire. Odoric recueille les ossements de ses confrères et les transporte en Chine à Zaitoûn. Odoric constate à Tana la présence de Chrétiens nestoriens. C'était un gros crève-
coeur pour l'excellent moine de rencontrer partout sa religion
Me: HENRI CORDIER.
enseignée par des gens condamnés par l'Eglise; cependant schismatiques et orthodoxes paraissaient fréquemment faire bon ménage, car nous avons vu que C'était justement chez un nestorien qu'étaient logés à Tana Thomas de Tolentino et ses compagnons. Sur toute sa route, Odoric trouva sa doctrine enseignée, mais sous la forme d’hérésie nestorienne, qui faisait la plus sérieuse concurrence à la doctrine de l'Eglise romaiue. Lorsqu'Odoric arriva aux Indes, il y avait grande lutte dans la presqu'ile pour la prépondérance religieuse, partant pour la prépondérance politique. Le brahmauisme avait chassé devant lui le bouddhisme; le christianisme, sous forme nestorienne, faisait de nombreux prosélytes sur le littoral indien et particulièrement sur la côte de Malabar. L’islam, de bonne heure, avait cherché à s'implanter dans la presqu'ile hindoustane et dès le milieu du VIITe siècle et le commencement du VIIle siècle, le Croissant avait fait son apparition soit par mer, du côté de Bombay, soit par terre, vers l'Indus. A la dynastie de Mahmoud de Ghazni (XIe— XIIe siècles) avaient succédé différentes dynasties musulmanes, et quand Odoric débarqua aux Indes, c'était la cinquième dynastie mahométane qui cherchait à imposer son joug sur le nord de l'Hindoustan, La dynastie de Tughlak qui dura de 1320 à 1414, avait pour fondateur un ancien esclave d’origine turke, devenu gouverneur du Pendjab, Gmivyäs up-nix TuchLak, qui régna jusqu’en 1324, et qui était le potentat musulman dont les agents firent martyriser les franciscains à Tana de Salsette,
Odoric parcourt ensuite la côte de Malabar, décrit la manière . de récolter le poivre, visite Fandaraïna, Cranganore, Coulam, remonte la côte de Coromandel, s'arrête à Meliapour au tombeau de Saint Thomas, à Ceylan, se rend à Sumatra dont il visite quelques royaumes, |
puis à Java, touche au $S. de Borneo à Bandjermasin, de là, se.
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rend au royaume de Tchampa et parvient enfin en Chine, à Canton. Il visite successivement les ports du Fou Kien, entre autres Zaitoûn, et du Tche Kiang, où il arrive à la capitale, Hang Tcheou, la Quinsay de Marco Polo; de là, il se dirige dans l’intérieur, visite Nan King, puis Yang Tcheou et se rend par la voie du Grand Canal par Lin Tsing et Tsi Ning jusqu'à Khan bäliq, la capitale du Grand Khan. Monte Corvino était encore archevêque de cette ville; Odoric y séjourna trois ans; il nous décrit la résidence d’été du Grand Khan, la manière de voyager de ce prince, les postes, les chasses, etc., et comme les Mongols étaient gens fort tolérants, il voyait à leur Cour aussi bien des bouddhistes que des musulmans, des nestoriens que des catholiques.
Odoric revient en Europe, par le Chan Si, le Chen Si, le Se Tch'ouan et le Tibet, quoique ce dernier point ait été discuté; il était de retour en 1330. Ainsi donc nous n’avons que deux dates sûres pour cet itinéraire, celle du départ (1318), et celle du retour (1330). Nous savons également qu'Odoric a séjourné trois ans à Khan bâliq et nous pouvons supposer qu’il est passé en 1321 à Tana de Salsette C’est donc un voyage de douze aus; tout le reste n’est qu’hypothèses, qu'aucun fait ne vient justifier.
Rentré en Italie, Odorie, sur les instructions de son supérieur, le frère Guinorro, ministre de la province de Saint-Antoine, dans la Marche Trévisane, dicta au mois de mai 1330, dans le couvent de son ordre, à Padoue, le récit de ses voyages au frère Guillaume de Solagna. Odoric était en route pour Avignon se rendant auprès de Jean XXII pour lui faire le récit de ses voyages, lui demander son aide, et l'envoi de cinquante nouveaux mnussionuaires dans l'Extrême Orient, lorsqu’arrivé près de Pise, Saiut François, sous la
forme d’un vieillard, apparut à Odoric et lui ordonna de retourner
Ambassade des Alains.
sur ses pas, Car il devait mourir àix jours plus tard. En conséquence, Odoric rebroussa chemin et retourna à son couvent d’Udine, où il mourut, âgé d'environ quarante cinq ans, le 14 janvier 1331. Il fut béatifié par Benoit XIV le 2 juillet 1755. La relation d'Odoric est remarquable, non par la manière dont elle est rédigée, ou par les idées élevées qu’elle renferme, les aperçus nouveaux qu'elle fournit, mais par la quantité considérable de renseignements exacts, personnels, qui en font une contribution importante à l’histoire des relations de l’Europe avec l’Asie au XIVe siècle, !)
En 1338, le Pape reçut à Avignon une ambassade du Grand Khan de Cathay comprenant ANDRÉ et GUILLAUME ede Nassio» et THocay, Alain de Cathay et treize autre compagnons *) qui apportaient au Pape deux lettres, l’une écrite, disait-on, au nom du Grand Khan lui-même, datée de Cambalu, l’année du Rat (1336), l'autre adressée par des chefs Alains à son service. C. d'Ohsson regarde cette ambassade comme une supercherie et doute de l’authencité des lettres *); peut-être a-t-il raison pour la lettre du Graud Khan qui demande sa bénédiction au Saint Père et lui recommande les Alains porteurs de sa lettre, mais il y a des raisons de croire à l’authenticité de celle adressée par les chefs alains Form Jovens, Cyansaw, Toxcr, CENBOGA, Vexsy, Jomannes Jocaoy et Ruprus PIrNZANUS datée de Cambalu, l’année du Rat, le 6e mois, le 3e jour de la lune (juillet 1396); ces noms qui, à première vue, ont une allure quelque peu burlesque ne sont cependant pas imaginaires ; ils se retrou-
vent dans le Youen Che, l'histoire chinoise des Mongols, dans la-
1) Henri Coxnigr. — Les Voyages en Asie au XIVe siècle du Bienheureuxz Frère Odoric de Pordenone. Paris, 1891, in-8. — Yuzk-Conpier, Cathay and the Way thither, 11, London, 1918, in-8.
2) La Roxcière et Dorez, Bib. de l'Ecole des Chartes, LVI, 1895, p. 29.
3) Mongols, I1, GO8.
quelle M. Pezxior a découvert !) Fou Ting — Fodim, Hiang Chan — Chyausam, Tehe-yen-p'ou-houa — Cenboga (Jayanbogha). Peutêtre est-il utile de dire ici quelques mots sur les Alains.
Sarvr-MaRTIN dans son édition de LeBeau (IV, pp. 63 seq.) nous rappelle qu'au noienipe d'AMmien MarCELLIN (L. XXXI, c. 2) les Alains étaient les mêmes que les anciens Massagètes; les Huns vainquirent les Alains et s’emparèrent de leur pays. Lebeau (IV, p. 77) nous dit que: «Les Alains tirent leur nom du mot ain, qui en langue tartare signifie montagne, parce qu’ils habitaient les montagnes situées au nord de la Sarmatie asiatique. C'était un peuple nomade, ainsi que les autres Tartares. Environ 40 ans avant J.C., ils furent obligés de céder les contrées du nord à une colonie de Huns révoltés, qui s'étaient séparés du corps de la nation, et de se retirer vers le Palus Meotides. Ils s'étaient depuis longtemps rendus formidables. Tous les peuples barbares, jusqu'aux sources du Gange, furent soumis aux Alains, et prirent leur nom. Procope les appelle une nation gothique; les Chinois les confondent avec les Huns».
Au sujet du mot alin, Saint-Martin fait les remarques suivantes (p. 77): «Alin est manchou; comment supposer que ce soit là l’origine du nom d’une nation séparée des Mandchoux par toute la largeur de l'Asie... On s'est trompé en interprétant le passage d'Ammien Marcellin, où il est question de cette origine, il doit se traduire d’une mauière différente. Cet historien s'exprime ainsi, L. XXXI, c. 2, Alani, ex montium appellatione cognominati. Ce passage dit qu'ils tiraient leur nom des montagnes qu'ils habitaient mais non pas d’un mot qui signifie montagne. Eusraarue dit effectivement, dans son Commentaire sur Denys le Periégète, que ce
nom venait d’une montagne de Sarmatie appelée Alanus». Quant
1) Cathay and the Way Thither, IN, pp. 180—183.
au Palus Méotides, Saint-Martin ajoute qu'il «est fort probable que les contrées voisines de l’Altaï ou des montagnes appelées Alanniques par Ptolémée, Liv. VI, c. 14, furent les premières gb les Alains abandonnèrent aux Huns».
Lors de la ruée des Huns au IVe siècle, un graud nombre d’Alains joiguirent l’envahisseur; plus tard ils grossirent les rangs des Goths, des Vandales et des Suèves; mais une partie du peuple était après l'invasion des Huns restée en arrière dans les régions du Caucase, ce qui a conduit Klaproth à les identifier avec les Ossètes; c’est là que les soumirent les Mongols d'Ogotai; à partir de cette époque une troupe de’‘mille Alains servit de garde du corps du Grand Khan; nous voyons que Mangkou enrôla dans cette garde la moitié des troupes du prince alain AnsLan, dont le plus jeune fils Nicozas prit part à l'expédition des Mongols contre le Yun Nan; ce corps formait deux troupes dont le quartier général se trouvait dans la
province de Ling Pei (Karakoroum). Nous voyons par la lettre de
1536 que les Alains étaient chrétiens; le fait nous est confirmé par
Marco Polo. Lors de la campagne de Bayau contre les Soung (1275), |
furent dounés en apanage aux familles d’Alains dont les chefs
les Alains chrétiens furent chargés de prendre Tehen Tch’ao au nord du Kiang; le général Soung, Houng Fou, qui défendait la ville, feiguit de vouloir se rendre, grisa les Alains pendant la nuit, et les massacra, «Nous avons, dit Pelliot'), les noms de plusieurs des chefs qui périrent dans ce guet-apens. Tchen Teh’ao
déchut alors de son rang de préfecture et les revenus de la ville
étaient tombés victimes de Houng Fou». Connus sous le nom de «
An ts'ai (Asi, Asiaui) par les Chinois, sous les Han Postérieurs,
1) T'oung Pao, Déc 1914, PP. 6419.
les Alains changèrent leur nom en celui de A-lan-na; sous les seconds Wei, ils s’appelèrent Sou t’o et Wen-na-cha.
Les envoyés des Alains furent bien reçus par le Pape qui répondit aux lettres qu'il avait reçues et ils repartirent d'Avignon en juillet 1338 munis de lettres du Saint-Père pour les Khans de Kiptchak et de Djagatai et de recommandations pour le Doge et le Sénat de Venise, et les rois de Hongrie et de Sicile.
Un peu plus tard, le Pape désignaïs des légats pour se rendre à Khan baliq avec une lettre datée du IT kal. Novemb. de la quatrième année de son règne (31 octobre 1338): c'étaient les quatre franciscains, NicoLas Bonegr, professeur de théologie, Nicozas pe Moraxo, Jean pe FLorence et GRéGoire De HoNGRI£ qui seraient arrivés à destination en 1342. Nicolas Bonet alla-t-il jusqu’à Khan baliq ? Nous le retrouvons le 27 novembre 1342 élu par CLéuenr VI à l’évêché de Malte; il mourut en 1360. Jean de Florence revint à Avignon en 1353. Nous sommes un peu mieux renseignés sur Jean de Marignolli: né probablement avant 1290, de la noble famille florentine des MARIGNOLLI DE SAN Lorenzo, il appartenait au couvent franciscain de Santa Croce; c’est par lui que nous avons, enfouis dans les Annales de Bohême, des renseignements sur la mission de 1338 '); les légats quittèrent Avignon en décembre 1338, et par Naples, arrivèrent à Constantinople le 1er mai 1339; ils traversèrent le Kiptchak et parvinreut à Al Maliq qu'ils ne quittèrent qu’en 1341 ; ils passèrent à Hami et atteignirent au milieu de 1342 Khan baliq où ils restèrent trois ou quatre ans; Marignolli fut reçu en audience le 19 août 1342 et présenta au Grand Khan qui en fut enchanté des chevaux de Fou Lang (Farang, Europe); l’un était fort grand, noir, avec,
les pieds de derrière blancs. Pelliot *) nous dit que sur l'ordre du 1) Voir Cathay and the Way thither, Nol. III. 2) T'‘oung Pao, Déc. 1914, pp. 642—3.
Tégats à Khan baliq.
Marignolli,
Grand Khaw, des lettrés firent des «éloges» de cet animal et qu'il les a retrouvés. D'autre part, un peintre de la Cour, Tcxxkou Lax6, peignit l’empereur monté sur ce destrier, Au XVIIIe siècle, le P. Gaubil vit ce tableau dans les collections du palais. Pelliot a pu «suivre la trace du cheval de Tcheou Laug jusqu’en 1815; cette année-là, l'inventaire des collections impériales mentionne encore le tableau peint en 1342, Il est possible que ce curieux document ait péri dans l'incendie du Palais d'Eté en 1860. Mais peut-être aussi se trouvait-il dans les collections du Palais d’hiver à Pe King, et y est-il encore». Maiïlla nous dit (IX, pp. 579—580): « Cette année [1342], on offrit à l’empereur des chevaux du royaume des Foulang (des Francs), d’une race jusque là inconnue à la Chine, Ils avaient onze grands pieds six pouces de long sur six pieds huit pouces de hauteur; leur poil était noir partout le corps, excepté aux deux pieds de derrière où il était blanc». Le 26 décembre 1347,
Jean s'embarqua à Zaitoun pour l'Inde, passa à Columbum où il
séjourna plus d'un au, visita le tombeau de St. Thomas, se rendit à Saba (Java?), retourna à Ceylan; sans doute il s’embarqua à | Ormouz pour revenir par les ruines de Babylone, Baghdad, Mossoul, … Edesse, Alep, Damas, Jérusalem; il toucha probablement à Chypre et de retour à Avignon en 1353 il remettait une lettre du Grand
Khan au Pape Innocent VI; le 12 mai l’année suivante il était
‘ra...
nommé à l'évêché de Bisignano en Calabre; il parait avoir accompagné à Prague l'empereur CnarLes IV, fils de JEAN DE LUXEMBOURG, lorsque celui-çi retourna dans sa capitale après avoir été couronné «
à Rome, On ignore la date de la mort de notre voyageur.
nn LE
2 seras = De grands efforts avaient été faits aussi dans l'Asie centrale ; Asie centrale.
une mission franciscaine fut établie dans le territoire d’Ili, et son
chef Ricuann De BourcoGxe fut élu en 1338, évêque d’Al Maliq
(Armalech) sous le pontificat de Benoit XII. Nous avons une lettre d'un de ses moines, un espagnol, nommé Pascaz, datée d’Armalech, fête de St. Laurent, 10 août 1338, adressée à ses confrères du couvent de Vittoria; il s'était rendu de cette ville avec le frère Gonsalvo Transrorna à Avignon; il s'embarqua à Venise, débarqua à Galata où, prenant un autre navire, il traversa la Mer Noire, alla dans la Gazaria (Crimée) et débarqua à Tana; il se rendit à Saraï, à Ourghanj sur l’ancien lit de l’Oxus, dans le pays de Khiva, à Saratchik sur le Jaïe (Oural) et à A] Maliq; il nous dit que depuis Ourghanj qui est la dernière ville des Persans et des Tartares, il a voyagé parmi des musulmans. Pascal ne devait pas survivre longtemps. Ses compagnons à Al Maliq étaient outre l’évêque Richard, les frères François D'ALEXANDRIE et RayMonp Rurr: de Provence, plus deux frères lais, LAURENT D'ALEXANDRIE et PIERRE MARTEL, de Narbonne, et un nègre de l’Inde, JEAN converti par les frères et appartenant au tiers ordre de St. François; ils étaient bien traités par le chef djagatai qui régnait à Al Maliq et avait été guéri d'un cancer grâce aux prières plutôt qu'aux drogues de François d'Alexandrie; mais un usurpateur nommé ALISOLDA empoisonna son chef et ses quatre fils, fit massacrer les Chrétiens y compris tous uos missionnaires, ruinant ainsi définitivement une Chrétienté florissaute. Alisolda fut lui-même tué peu de temps après. WADDING ou plutôt BARTHÉLEMY DE Pise place le martyre vers la fête de St. Jean Baptiste, alors que Grrarp Oo était général de l'Ordre; Yuze donne 1339 comme année et Gams 1342.
Vers 1328, Monte-Corvino mourait à Khan bälig: ce fut un Successeurs de Monte-Corvino
Français, ancien professeur de théologie à la Faculté de Paris, Nicozas, qui le remplaça le 18 sept. 1333; il était arrivé en Chine
avec vingt-six moines et six frères laïques. Gas, Series Episcoporum,
donne comme successeur de Nicolas comme archevêque de Khan balig, mort en 1338, Cosm4s qui n’a pas résidé dans cette ville non plus que ses successeurs: GUILLAUME bE Prato (11 mars 1370), Josepx, Dominique (9 août 1403), Conrap (environ de 1408), Jacques (1427), Léonarp, BaRTHÉLEMY (15 avril 1448), BERNARD, JEAN DE PELLETZ (1456), Barra£éLemYy Il, et enfin, le quatorzième, ALEXANDRE DE CarFa, franciscain, pris par les Turks en 1475, gardé sept ans en captivité, mort en Italie en 1483.
Cependant le Saint Siège pourvoyait avec ardeur aux besoins sans cesse renouvelés de la mission de Pe King. En 1370, Urbain V envoyait de nouveaux missionnaires; GUILLAUME DE PraTro, professeur à l’Université de Paris, était nommé archevêque de Pe King. Ces religieux furent bientôt suivis de soixante autres; en 1371, FRrAxÇoIS be Popio, surnommé CATALAN, fut envoyé en Chine comme légat apostolique avec douze compagnons, mais on n’entendit jamais plus parler d'eux, Aux Mongols tolérants, avait succédé la dynastie chinoise des Ming et les progrès du Christianisme furent arrêtés pendant près de deux cents ans; la mission de Zaïtoun et les autres Chrétientés du Fou Kien et du Tehe Kiang n'avaient pas plus que celles de Khan bäliq et d’Ili bàäliq, échappé à la destruction; en 1362, Jacques de Florence, cinquième évêque de Zaïtoun, probablement successeur de Pierre de Florence, fut massacré par les Chinois,
Les Franciscains observantins, avec le P. Pepro »'ALrARo, Gardien des Philippines, de la province de Saint Joseph, né à Séville, et les PP, Jean Barriere pe Pesaro en Italie, SéBaSTIEeN DE SAINT FRANCISQUE et AUGUSTIN DE ToRDESILLAS, ne revisitèreut la Chine qu’en 1579. Mais à la vérité les missions catholiques de Chine ne reprirent de leur importance, pour mieux dire, ne furent définitivement établies
que par les Jésuites, successeurs de Saint François-XAVIER, et par-
ticulièrement par le célèbre Marrgo Ricci, à la fin du XVIe siècle.
Nous avons déjà sigualé quelques uns de ces voyageurs laïques, tels l’orfèvre Guillaume de Paris rencontré à Karakoroum par Rubrouck, Pietro de Lucalongo, bienfaiteur de Monte Corvino ; Guillaume de Rubrouck mentionne aussi à la Cour du Khan une esclave allemande et un Hongrois, une femme de Metz en Lorraine, nommée Pasca ou Paquette capturée en Hongrie, un clerc d’Acre, nommé Theodolus; certainement ces étrangers étaient les victimes de raids opérés par les Tartares en Europe orientale; le guide de Rubrouck au palais de Maugkou était un garçon hongrois; parmi les artilleurs employés au siége de Siang Yang, Marco Polo indique un allemaud et un chrétien nestorien; plus tard, nous trouverons le Génois ANDAId DE SAVIGNONE qui entra dans les bonnes grâces du Grand Khan et entreprit en 1338 un second voyage en Chine. Mais de beaucoup le plus célèbre est le Vénitien Marco Polo, dont nous allons essayer de retracer brièvement la carrière,
AxDREA PoLo DE S. Fexice eut trois fils Marco, NrcoLo et MarFE0, notables commerçants: Marco l'aîné parait avoir été établi quelque temps à Constantinople et avoir possédé un comptoir à Soldaia en Crimée; son homonyme neveu, Marco le grand voyageur, fils de Nicolo est né en 1254. Nous trouvons en 1260, Nicolo et Maffeo à Constantinople; leurs affaires leur font remonter la Volga, les entraine à Bokhara, puis à la Cour du Grand Khan qui les reçoit bien. K'’oublaï les renvoie avec un de ses officiers comme ambassadeurs au Pape porteurs de lettres demandant au Souverain Pontife un grand nombre de missionnaires pour évangéliser ses sujets, non pas que le chef mongol eût comme on l’a cru un penchant pour le christianisme mais bien parce qu'il le trouvait une religion propre
à adoucir les moeurs encore frustes de ses peuples.
Marco Polo.
Les frères Polo, de retour à Acre, en avril 1269, apprirent la mort de CLÉMENT IV survenue l’année précédente; l’élection de son successeur n'avait pas encore eu lieu et Nicolo et Maffeo se rendirent à Venise. Nicolo eût le chagrin d'apprendre la mort de sa femme et la joie de retrouver son fils Marco, alors âgé de quinze ans.
Accompagnés de ce dernier, les deux frères se remirent en route pour accomplir la mission que leur avait confiée le Grand Khan; à Acre, ils consultèrent le légat du Pape en Syrie, Tedaldo Viscont, archidiacre de Liége, qui leur remit des lettres pour K’oublai expliquant les circonstances causes de l’insuccès de leur mission ; les Vénitiens se mirent en route, mais ils étaient encore au port d’Aias, lorsqu'ils apprirent l'élection au Saint-Siége de leur ami Tedaldo lui-même qui rèêgna sous le nom de GRÉGOrRE X; ils s’empressèrent de revenir sur leurs pas; mais le personnel faisait défaut et le nouveau Pape, outre des paroles d'encouragement, ne put que leur donner deux Dominicains qui, effrayés de la durée et des difficultés de ce lointain voyage, se hâtèrent de rentrer en Europe à la première occasion qui se présenta de le faire. Il est probable que le second départ de la famille Polo eut lieu en novembre 1271.
Partis d'Aias, les Polo passèrent par Sivas, Mardin, Mosoul, Baghdad, Orimouz où au lieu de prendre la mer, ils remontèrent à Kirman, au Khorassan, à Balkh, traversèrent le Badakhchan, frauchirent les Pamir, passèrent à Kachgar, Yarkand, Khotan, atteignirent le Lob Nor, pénétrèrent au Tangout et parvinrent enfin à la Cour du Grand Khan en mai 1275.
Les voyageurs furent bien accueillis par K'oublai qui prit en amitié le jeune Marco à cause de sa bonne humeur, de son talent à raconter des anecdotes et de son intelligence et il ne tarda pas
x utiliser ses talents dans différentes missions dont la première
sans doute conduisit le jeune Vénitien au Chan Si, Chen Si, Se Tch'ouan, Yun Nan, probablement entre 1277 et 1280; dans son récit, Marco nous décrit la bataille livrée à Young Tech’ang qu'il appelle Vochan par le roi de Mien (Birmanie) battu malgré ses éléphants par les troupes mongoles. Il est probable que Marco occupa aussi différents postes; lui-même nous dit que pendant trois années il fut gouverneur de la grande ville de Yang Tcheou.
Cependant les Vénitiens, fatigués de leur long exil, craignant d'autre part les complications qui pouvaient surgir à la mort du Grand Khan âgé, auraient bien voulu regagner leur patrie, mais K'oublai faisait la sourde oreille à leurs discrètes allusions à ce désir de quitter la Cour. Il fallut une circonstance fortuite pour qu'il leur fut permis de réaliser leurs désirs. Le souverain de Perse, ARGHOUN, petit-neveu de K’oublai, perdit en 1286 sa femme favorite, la khatoun BouLouGxAN, et suivant le voeu de celle-ci, il envoya des ambassadeurs chercher une nouvelle épouse dans la famille du Grand Khan qui fit choix de la princesse KoKaïcxix, âgée de dix-sept ans. Les Polo ayant gagné les bonnes grâces des ambassadeurs, ceux-ci demandèrent à être accompagnés par eux dans le voyage de retour; le vieux Khan accorda son consentement à grand'peine, mais il stipula que les Vénitiens reviendraient après avoir accompli leur mission.
Le long voyage par mer entrepris pour conduire la princesse mongole à son fiancé nous a valu quelques uns des plus importants chapitres du récit de Marco. Il fut d’ailleurs accidenté; embarqués à Zaitoun, au commencement de 1292, la princesse, les trois envoyés de Perse et la famille Polo, furent obligés par le mauvais temps de faire un long séjour à Sumatra; ils passent au sud de l'Inde; deux
des ambassadeurs meurent en cours de route et lorsque la princesse
arrive en Perse, elle apprend la mort d’Arghoun le 7 mars 1291 et l’avènement de son frère Kaïkhatou; Kokatchin épousa le fils de son fiancé: Ghazan, de physique assez ordinaire, tandis qu’Arghoun passait pour un des plus beaux hommes de son temps, mais en revanche fort intelligent, La princesse se sépara avec tristesse de ses compagnons de voyage qui poursuivant leur route arrivèrent à Tabriz et enfin, par Constantinople, à Venise en 1295.
Nos voyageurs après leur longue absence eurent quelque peine à se faire reconnaître de leurs parents qui ne furent convaincus de leur identité qu’en présence des énormes richesses qu’ils rapportaient de leurs lointaines pérégrinations. Marco Polo rentrait à Venise à ce moment dans des conditions défavorables. En effet, Venise et Gênes, rivales qui se partageaient le commerce de la Méditerranée, étaient en grande lutte qui se termina à l’avantage de la première à la fin du XIVe siècle; à l’époque qui nous occupe, les Génoïis, qui avaieut atteint l'apogée de leur puissance, s’apercevaient que la rivalité de la Reine de l’Adriatique allait leur devenir fort préjudiciable; aussi résolurent-ils d'obtenir coûte que coûte la suprématie sur mer, Ce fut à ce dessein qu’une flotte considérable fut équipée sous les ordres d’un marin entre tous illustre, Lamba Donra. Le Procurateur de Saint Mare, qui était alors Andrea Danporo il Calvo, s'empressa de convoquer tous les hommes valides pour repousser l'envahisseur, et Marco Polo fut un des premiers à se présenter pour défendre sa patrie. La rencontre des deux flottes eut lieu à Curzola, ile des côtes de la Dalmatie, non loin de Lissa. La défaite des Vénitiens fut terrible; il y eut plusieurs milliers d’hommes tués ou prisonniers (7 septembre 1298). Dandolo périt et Marco Polo fait prisonnier fut conduit à Gênes avec ses compagnons de
défaite,
A Gênes, Marco Polo fut enfermé au Palazzo del Capitano del Popolo alors Gugliemo BoccaxeGra, depuis le Palazzo delle Compere di San Giorgio, à la Piazza Caricamento, qui servit de douane pendant fprt longtemps. Ce palais fut donné en 1407 par la République à la Banque de Saint Georges qui joua un rôle considérable dans l’histoire de Gênes jusqu’au XVIIIe siècle. Parmi les compagnons de captivité de Marco Polo, se trouvait un homme de Pise appelé Rusriciex auquel il dicta en français ses souvenirs de voyage. Marco Polo rentra à Venise en août 1299; il se maria et mourut en 1325 probablement.
En 1765—G66 paraissait à Florence, quoique le titre de l'ouvrage porte Lisbonne et Lucques, un livre en quatre volumes intitulé Della Decima e di varie gravezze imposte dal Comune di Firenze Della Moneta e della Mercatura de’ Fiorentini fino al Secolo XVI dont l’auteur était Gian Francesco Pa@nini del VENTURA de Volterra. Le Volume III contient un traité de la Pratica della Mercatura par Francesco Baldueci Praozorrr publié d’après un manuscrit de la Bibliothèque Riccardi à Florence. Pegolotti était au service des Barpr de Florence; nous savons qu’il était à Anvers de 1315 à 1317; il fut transféré à Londres; nous le trouvons à Chypre de mai 1324 à août 1327, puis encore en 1335, époque à laquelle il obtient du roi de la Petite Arménie pour sa Compagnie des priviléges commerciaux à Aias, port du golfe de Scanderoun. Les Bardi firent faillite en 1339. Le premier chapitre du livre de Pegolotti nous donne des renseignements au sujet du voyage de Cathay depuis Tana, aller et retour avec des marchandises. Il fallait compter de Tana à Astrakhan 25 jours avec un chariot à boeufs et de 10 à 12 jours avec un chariot à chevaux. D’Astrakhan à Saraï, il y avait
un jour par eau et de Saraï à Saraitchik sur le Jaïc ou Oural, aussi
Pegolotti.
par eau, il fallait huit jours; jusqu'à Ourghandj, ou Khwarezm, sur les deux rives de l’ancien lit de l’Oxus, on mettait vingt jours en chariot à chameaux; d’Ourghandj à Otrar de trente cinq à quarante jours en chariot à chameaux; directement de Saraitchik à Otrar il ne fallait que cinquante jours; d’Otrar à Al Maliq, quarante cinq jours avec des ânes de somme; d'Al Maliq à Kan Tcheou, 70 jours avec des ânes; on se rend à une rivière non nommée, probablement le Grand Canal, en 45 jours à cheval; on descend cette rivière à Cassai (Hang Tcheou) d’où il faut 30 jours pour remonter à Khan balig A Hang Tcheou on échange ses lingots d'argent pour du papier-monnaie appelé balish; quatre balish valent un lingot (sommo) d'argent. Le second chapitre du traité de Pegolotti renferme des conseils au sujet du voyage de Cathay, par exemple: laisser pousser sa barbe et éviter de se raser; ne pas faire d'économie sur les gages du drogman; il est utile de se procurer au moins deux bons domestiques parlant la langue de Couman ; le voyageur sera mieux soigné s’il emmène avec lui une femme de Tana parlant également le Coumanien. Pour aller de Tana à Astrakhan, il faut emporter vingt-cinq jours de provisions; la route est parfaitement sûre de Tana au Cathay; seulement si le voyageur meurt en route, tout ce qui lui appartient devient la propriété du seigneur du lieu, à moins qu'il n'ait avec lui un frère ou un ami intime; toutefois on peut courir quelque danger dans l'intervalle de la mort d’un chef à l'élection de son successeur, «eCathäy, nous dit Pegolotti, est une Province contenant beaucoup de terres et de villes; parmi elles il y en a une, c'est-à-dire la Ville capitale, où se rendent les marchands, et où se fait beaucoup de commerce, laquelle ville se nomme Cambalec. Et la dite ville mesure cent milles de tour, et est toute pleine de
gens, de maisons et d'habitants ». On peut calculer qu’un marchand
pue
avec un drogman (Turcimanno) et deux domestiques, et avec des marchandises de la valeur de 25000 florins d’or, dépensera au cours de son voyage au Cathay de 60 à 80 sommi d'argent et pour le voyage de retour à Tana, y compris la nourriture et les gages des domestiques et tous les autres frais, cinq sommi par bête de somme, ou moins; eb on peut évaluer le sommo à cinq florins d’or, disons à peu près treize francs par florin, Parmi d’autres conseils, notons que tont l’argent apporté au Cathay est changé pour du papier monnaie, jaune, portant le cachet du Seigneur, appelé balishi qui a cours forcé; il y a trois espèces de valeur différente de ce papier monnaie. On peut calculer que l’on peut avoir au Cathay de 19 à 20 livres poids de Gênes de soie pour un sommo d'argent pesant 8'/, onces de Gênes, l’alliage devant être de 11 onces 17 deniers par livre; on peut aussi calculer que l’on peut obtenir au Cathay trois ou trois pièces !/, de soie damassée (cammocca) pour un sommo; et pour un sommo d’argent de 8!/, à 5 pièces de nacchetti de soie
et d’or.