‹ Tung pao. Toung pao (volume 5)Chapitre 44 sur 54 · C. P. LIL, @, p · texte numérisé non relu

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donc à savoir ce qu’en pense notre lettré. Notre tâche se trouve ici singulièrement facilitée, car Liang K’i-tch’ao lui même nous a consigné toutes ses idées sur ce sujet dans un article intitulé: «Mes idées sur la mort et la vie» écrit en 1904’). Nous n’avons qu'à le suivre de près, et, le plus souvent, à le laisser parler luimême, C’est ici qu'il se révèle en plein tel qu'il est, c’est-à-dire Bouddhiste éclectique: tous ses efforts tendent à faire concorder sa Philosophie indienne ou chinoise avec la Philosophie européenne moderne; c’est là tout Liang K'i-tch’ao, un homme cherchant de perpétuels compromis entre la science occidentale et la science orientale.

La thèse sur l’immortalité est ainsi énoncée par Liang: «Nous mourrons tous, mais nous ne mourrons pas entièrement; ce qui mourra ce sera notre individualité, ce qui ne mourra pas ce sera notre collectivité » 2). Nous mourrons d'abord. Eh oui. Un nombre incaleulable d'hommes, nés ayant nous, sont morts: nous aussi donc nous mourrons: «c’est là une chose inévitable». Et puisque la mort est inévitable, est-ce que tout finit done avec elle? Les Philosophes, les Sages, les grands hommes, les bons, les méchants, les savants et les ignorants sont morts, mais cependant il reste d'eux quelque chose encore maintenant, Quoi donc?

« Depuis les Religions anciennes du temps des barbares, on a toujours parlé d'âme, La Religion catholique même, qui est une Religion civilisée, et qui est celle qui a le plus d'influence dans les pays policés, parle aussi de l'âme, Le Confucianisme n’en parle pas beaucoup. Le Bouddhisme au contraire traite cette question. Les

Philosophes d'Europe et d'Amérique et surtout les Evolutionnistes

1) R Fa Lt #Æ fa. Cet article se trouve dans C. P. XI, B, pp. 140—160. » HUB. FU HARR. H K AE E th HAE EL CC FE HE WC P. XL, B p. 153.

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attaquent la notion catholique de l’âme. Est-ce que de fait l’âme existe ou non? et, si elle existe, quelle est sa nature? voilà la plus grande question débattue depuis plusieurs milliers d'années dans le monde de la pensée. La discussion est arrivée actuellement à son paroxysme, mais elle n’est pas encore vidée» ‘). Tout le monde cependant soutient que quelque chose reste après la mort. Pour les uns c’est l’âme, pour d’autres, non. Quant à moi, ajoute le Maitre, voulant traiter la question dans toute son ampleur, j'appellerai ce quelque chose non pas âme (uk 21) mais esprit CH M ) ©). Essayons de comprendre mieux. D'après le Bouddhiste tous les êtres vivants ont, de toute éternité, deux principes, la Véritable immutabilité (1H 4H) et l'Obseurité (HE H}J). Le premier ne saurait pas changer, le second au contraire évolue. La somme des énergies des Obscurités c’est le monde. «Le monde est done formé de la psychologie des hommes qui l’habitent, de même que la société est formée de la psychologie des hommes qui la composent et que l'individu est formé de sa propre psychologie». Cela veut dire, croyons-nous, que l’Obscurité, en évoluant pour devenir clarté, forme l'individu, puis les Obscurités de tous les individus prises ensemble forment la société, et celles de toutes les sociétés forment le monde. « Bouddha dit: tous les dix mille êtres visibles sont tou-

jours changeants; ils naissent et périssent en un instant, ils s’en

1) Ailleurs (C. P. III, à, pp. 76—177), Liang K'‘i-tch'ao, à propos de l'existence de l’âme, ramène la fameuse division spencérienne de la Philosophie. Il dit: «selon la Philosophie ancienne cette question fait partie (du traité) de l’inconnaissable ». Cependant il est certain par l’histoire, par les monuments et par la tradition que les Mânes (HE ) existent: « moi-même, il y a neufans (en 1893) j’ai eu pendant plusieurs mois des « interviews » avec les Mânes: l’histoire en serait très longue: je crois donc à leur existence ».

2) Le mot «esprit» ne doit pas être pris ici dans son sens philosophique de substance immatérielle. 11 signifie plutôt l'influence quan homme exerce sur les autres ou les consé-

quences d’une théorie, comme quand on parle d'esprit révolutionnaire, d’esprit ambiant,

d'esprit de Rousseau, etc.

vont et ne restent pas. Mais en eux il y a une chose en vertu de laquelle l’antécédent est relié au conséquent: le premier produit le second et celui-ci reproduit celui-là: la première et la seconde évolution sont inséparables. Or ce quelque chose c’est le Æ3é-mouo Fp} JE 1). Il ressemble au courant électrique, qui, en faisant briller une lampe, se consume, mais laisse des traces de son passage sur le compteur, ou encore à la partie assimilable de notre nourriture, après qu’on en a rejeté tous les déchets », |

Or les éléments chimiques de notre corps sont en perpétuel changement; donc en nous-mêmes rien de stable, Mon moi d'aujourd'hui n’est pas le moi d’autrefois. Ce qui relie mon corps, non seulement avec celui des autres hommes, mais aussi avec celui de tous les êtres vivants, et ce qui relie entre eux les pays, les familles, les clans et les sociétés ce sont les AXié-mouo réunis. - Donc, ce que je dis, ce que je pense, ce que je sens, ce que je fais a sa répercussion dans le Âi-mouo général et ne saurait pas se perdre. Moi et les autres nous nous en ressentirons un jour.

«J'accepte cette théorie et je m'étonne de la parfaite concordance qui existe entre elle et les thèses des Evolutionnistes d’aujourd'hui». En effet, ce qui meurt et ce qui ne meurt pas sont deux choses parfaitement distinctes. Prenons un exemple; dans une plante, autre chose est la racine et les branches, et autre chose, le fruit, les fleurs et les feuilles, Ces derniers se détachent de leur souche,

et, tout en changeant, passent dans les plantes qui sortiront d'eux:

1) Le premier caractère fh signifie «mince», le second jus «broyer sous une meule de moulin»; le tout nous indique done quelque chose d’excessivement fin, résultat des innombrables triturations de la roue de la métempsycose. Du reste cette expression remplace celle plus ancienne de mi # (le moi spirituel) qui désigne «l'être intérieur... subtil, personnel, intelligent, agissant, survivant, immortel. Cet être toujours le même, revêt

dans ses métempsycoses successives, des formes, des robes diverses». WIEGER, Tex/es philosophiques, p. 343.

bi … di frs fut dt.

ils ne meurent donc pas, ou du moins pas complètement, Il en va de même pour les hommes, d’après les Ævolutionnistes. Chaque homme a quelque chose qu’il a reçu de ses parents et que lui même à son tour transmettra à ses enfants: ce quelque chose a subi des changements et en subira encore d’autres, sans cependant finir. Qu'est-ce donc? Ces sont les caractères héréditaires. L’homme en effet est en fonction du milieu qu'il habite. Ce milieu produit en lui des impressions qui, en luttant entre elles, d’après ‘es principes évolutionnistes, aboutissent à un ensemble de qualités qui lui sont spéciales et qui forment son propre caractère. Et il n’y a pas que l'individu à avoir ce caractère. Ce qui distingue les races, les clans, les pays ce sont précisément leurs caractères. L'étude de ces caractères, i.e. de ce que les morts ont laissé à ces clans, à ces races et à ces pays fait l’objet de l’Ethnologie et de la Psychologie des nations.

Ce caractère n’est pas immuable. Ce qu’on recoit de son père s'unit avec ce qu'on reçoit du milieu dans lequel on se trouve et forme la nature spéciale, le caractère propre (2FE PE ). Ce caractère propre à son tour évolue lui aussi: on devient alors bon ou mauvais, ignorant ou savant etc. De sorte que, à la mort, on lègue à ses enfants: a) ce qu’on a reçu de ses ancêtres, b) ce qu’on a reçu de la société, c) ce qu’on s’est donné soi-même. Les enfants transmetteront eux-aussi ce triple héritage à leurs enfants et ainsi de suite. Nos ancêtres en ont fait de même «Et voilà cette chose qui, sans cesser d'exister, subit des changements. Voilà ce qui explique comment les descendants puissent, après des centaines et des milliers d'années, se ressentir des actions posées autrefois par les sages, les grands hommes et même les méchants de leur pays ou de leur société,

Même les petits Xié-mouo des gens du peuple de toute la société

s'unissent et en imprègnent l’air: par leurs efforts ils peuvent arriver 1 à la modifier, Et voilà pourquoi je dis que les innombrables sages ou ignorants, bons ou méchants, des siècles passés, nous ont laissé quelque chose d’immortel »,

Les Evolutionnistes conviennent donc avec les Bouddhistes en ce que tous admettent qu'il reste quelque chose après la mort, Pour les uns ce sont les caractères héréditaires (ji Hi PE): pour les autres c’est cet esprit subtil appelé Xié-mouo (#B JE ). «Voulant, dit Liaug K'i-tch'ao, mettre tout le monde d’accord, j'appellerai ce quelque chose l’esprit (l'énergie ?)».

«La notion catholique de l'âme (de l'être spirituel) est, au point de vue bouddhiste et évolutionniste, plutot fragmentaire. Cependant la doctrine la plus relevée et la plus importante, dans le Catholicisme, c’est celle de la Trinité (= ff — qu ). Les trois Personnes sont le Saint Père (HE 4), le Saint Fils (Æ2 +) et le Saint Esprit (#2 mx ). Le Saint Père c’est le Souverain d’en-haut (CE fr), le Saint Fils c’est le Brillant Vénérable (+ F4 ) et le Saint Esprit c'est le Tsin-chen Cf Ni} ) ou l'esprit qui pénètre, qui sert de trait d’uvion entre le Souverain, le Vénérable et tous les hommes (sic). Si l’on parle d'après l’ensemble, le total, cela s'appelle Saint Esprit; si l’on parle d’après l'individu, l'unité, cela prend le nom d'âme, Or pourquoi l'âme est-elle immortelle? Parce qu’elle est en communication avec le Souverain (if). C'est pour- | quoi les Catholiques disent qu'au dessus de la seconde vie qui est celle | du corps, il y a encore une première vie qui ne finit pas. Et malgré les violentes attaques des Evolutionnistes contre le Brillant Vénérable,

(cette doctrine) ne peut peut-être pas faire de difficulté »!). Cependant

1) Ce passage très curieux, au sujet de la Très Sainte Trinité, mérite d'être rapporté en son entier, Voici le texte:

la doctrine catholique n’est pas aussi profonde et aussi mystérieuse que la doctrine bouddhique: le sens en est pourtant le même. Quant au Coufucianisme, ce qui reste après la mort c’est la bonne ou la mauvaise renommée. C’est donc bien «l'esprit».

Eu somme tous les Philosophes admettent deux mondes : un monde matériel (y 3 %) et un monde immatériel (JE y 33 F4 FH ). Le premier se trouve dans chaque individu, le second au contraire dépend de l’ensemble, du total (Hi #1 LE ). Ce total est double. Le petit total se retrouve dans chaque famille, dans chaque clan, dans chaque nation, dans chaque société, Le grand total est l’ensemble d’un nombre incalculable « de plusieurs grands mille mondes ». Or ce qui ne meurt pas c’est le total, tout total grand ou petit.

Traduisons cette idée en langage bouddhique. Chaque individu a son Âié-mouo: la réunion de plusieurs Æié-mouo forme les familles, les clans, les nations, et les mondes avec leurs A-mouo spéciaux, qui en constituent précisément la sanction: en cela le Bouddhisme et le Confucianisme tombent d’accord, quoique celui-ci se borne à parler seulement de la sanction de la famille.

Cette théorie cadre aussi avec la thèse évolutionniste: les carac-

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