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qui pourroient réclamer, les gens du Tribunal firent beaucoup de bruit, et les poussèrent hors de la salle.
La même chose arriva à peu près à Sin Tchang nian) petit endroit qui n’est pas loin de Pa Tcheou, mais d’un autre district. Onze Chrétiens y montrèrent beaucoup de constance dans les tourmens; et après, ils cédèrent presque tous à de mauvaises raisons, et à une compassion déplacée.
Je ne suis point, Monseigneur, pour le merveilleux, 11 faut cependant dire le vray. Il est arrivé à Pa Tcheou deux faits singuliers. Sou Mathia après avoir reçu la question, Kia Kouen, fit un mouvement pour se lever. Les gens du Tribunal se mirent à rire. Deux s’approchèrent de lui pour l'emporter. «Attends, lui dirent-ils, tu n’y penses pas; tu en as pour cent jours sans pouvoir te remuer». Sou Mathia se sentoit; il les laissa dire, se leva seul et sans douleur et sans aide il s’en retourna en prison, où tout de suitte il prépara à manger aux autres prisonniers. Dix jours après, il vint de son pied à Pe King. Les Chrétiens nous racontèrent ce qui lui étoit arrivé, et ce qu'ils avoient vu eux-mêmes de leurs yeux. Je cherchois à expliquer ce fait singulier. Il me vint en pensée que peut-être le Mandarin n’avoit voulu que l’essayer; et que les cordes qui unissoient les planches à une extrémité se prétoient à mesure que l’autre extrémité en rapprochait ces planches pour écraser le pied et le bas de la jambe,
Le P. Dozrières voulut en avoir le cœur net; étant seul dans sa chambre avec Sou Mathia, il luy dit d’oter ses bas. Alors il vit de ses yeux au-dessus et au-dessous de la cheville du pied de gros noirs, formés par un sang extravasé. Sou Mathia y passa la main et les frotta sans sentir aucune douleur. La cheville du pied n’étoit
point entamée, parce que dans les planches on fait un trou dans
l'endroit qui y correspond, sans quoi celui qui auroit reçu cette question, seroit hors d'état de marcher le reste de ses jours.
Sou Mathia ne se démentit point; on n’osa.pas même lui présenter le billet apostolique à signer.
Toxsou Mathieu ne fut point si heureux, ni si fidèle, quoique de son propre aveu, Dieu l’ait favorisé d'une grâce qu’il ne connut pas assez, Voici comment je lui ai oui racconter la chose à lui même. Le P. Dollières étoit présent. Le Mandarin, dit-il, me demanda si j'étois Chrétien. Je lui répondis, je suis Chrétien. Il me demanda mon St nom. Je répondis je m'appelle Ma teou (Mathieu). Il m’ordonna de changer; je lui dis, cela ne se peut. Aussitôt il fit étendre devant moi des chaînes sur le pavé, de la salle on abaissa mes bas et on me mit à genoux, Dans le premier moment je sentis une douleur excessive. Je fis cette courte prière: «Mon Dieu! ayez pitié de moi! soutenez moi!» A l'instant, la douleur cessa. On me tint sur ces chaines pendant près d'une heure, Je répondis à tous sans embarras et sans trouble. Le Mandarin fit passer une planche sur mes jambes, et ordonna à deux hommes de monter dessus, afin de les presser davantage sur les chaines. Cela ne fit rien. On me fit ensuitte étendre les bras en croix, et on les lia dans cet état à un gros bâton long de 5 à 6 pieds, qui me passa derrière le dos. Deux hommes eurent ordre de me presser en bas, moyennant ce bâton. On le fit avec violence. Tout fut inutile; je ne sentis rien, et après une heure passée dans cet état, je me relevai sans douleur. J’étois content d’avoir sauvé ma foi, mais en prison, ils m'ont tourné la tête, j’ai eu le malheur de la renoncer. Je viens me mettre en pénitence.
Je ne pus m'empêcher de lui dire: « Malheureux, votre narré vous
condamne. Quoi, celui qui vous avoit soutenu si puissamment dans
votre premier combat, ne pouvoit-il pas encore vous soutenir dans les autres? Après avoir reçu de sa bonté une si grande grâce, deviez-vous l’oublier si tôt et le renoncer». Il me répondit: <je ne l'ai pas renoncé dans le cœur; j'ai perdu la tête en prison». Tcheou Mathieu est un bon homme, je le connais depuis longtemps: il a eu le malheur de tomber, mais je ne crois pas qu’il ait voulu nous tromper sur le fait en question. D’ailieurs en racontant ce qui lui est arrivé, il ne paroissoit pas s’appercevoir de la grâce spéciale que le Seigneur lui avoit faite. Il avoit la confusion peinte sur le visage, et l’air qu’on donne aux apostats dans les actes des Martyrs, si différent de celui qu’avoient les généreux confesseurs de Jésus-Christ. Nous l’avons admis à la Pénitence,
C’est toujours cette misérable secte des Pei-lin kiao, ou quelqu'une de ses branches qui donne lieu à ces sortes de persécutions. Celle de Pa tcheou est venue à Ja suitte d’une histoire arrivée dans le Chen Si, à quelques journées de Si-ngan fou, capitale de la Province, c’est-à-dire, à près de trois cents lieues d'ici. Elle a été mise dans les gazettes en voici l'extrait:
«Moi, Eux Kix, Tsong tou du Chensy, présente avec respect ce Mémorial à Votre Majesté, Je l’envoye par la poste de 600 Zy. (C'est une poste qui fait soixante lieües par jour). Il s’agit d’une mauvaise secte, qui est dans le Ho Tcheou. On me donna avis qu'elle faisoit des assemblées, et qu'elle récitoit certaines prières, que le Mandarin du lieu, ayant envoyé des archers pour arrêter ce désordre, ses gens avoient été maltraités, Je crus la chose assez importante pour me transporter moi-même à Ho Tcheou. Je donnai
ordre aux Mandarins d'armes de s’y rendre en même temps par
différents chemins avec bon nombre de soldats, Cette précaution étoit nécessaire; ces sectaires rebelles étoient plus de deux mille et bien armés. Le 13 de la llème Lune (12 Décembre 1777), nous arrivâmes à la vüe de Ho Tcheou. Les rebelles se rangèrent en bataille. Leur chef OuaxG Fou-ling avoit à ses côtés deux femmes fanatiques, les cheveux épars, tenant d’une main une épée nue, et de l’autre, un étendard. Elles invoquoient les mauvais génies, et faisoient d’horribles imprécations. On fit sur ces rebelles plusieurs décharges de mousquets. Ils combattoient en furieux. Enfin on tomba sur eux, le sabre à la main. Le combat dura près de cinq heures, depuis trois heures du soir jusqu’à huit. On leur tua 1500 hommes, Le reste fut fait prisonnier. En visitant le champ de bataille, j'ai trouvé leur chef étendu par terre et tué. Il étoit habillé d’une grande robe noire, et il avoit un miroir sur la poitrine. Les deux femmes qui étoient à ses côtés, ont pareïllement été tuées dans le combat. L’une avoit un étendard blanc, l’autre un noir. J'ai fait couper la tête à ces coupables, et après les avoir mises dans des cages, je les ai exposées à la vue du public. Je traine après moi 552 prisonniers. Le peuple est dans la joie. 11 y a un officier nommé YANG Hoa-lou, qui s’est distingué. Il a reçu un coup de sabre sur le front.
«J'attends les ordres de Votre Majesté, à laquelle je présente ce Mémorial avec respect. »
L'Empereur donna aussitôt son Edit. Après avoir raconté en abrégé l'affaire, comme elle est dans le Mémorial de Euz Ki, Sa Majesté ajoute: « Le Tsongtou s'est montré en homme de tête, il est digne de louange; les officiers aussi et les soldats ont combattu avec courage. Je veux que les Tribunaux délibérent comment
il faut les récompenser. Pour YanG Hoa-lou, qui a reçu un coup
de sabre sur le front en combattant généreusement, qu’on panse sa blessure avec soin, et quand il sera guéri, qu’on me l’envoye; je veux le voir et le récompenser moi-même. S'il mouroit de sa. blessure, qu'on m'en avertisse: Je luy ferai donner la récompense, qu’on donne à ceux qui sont morts dans le combat. Pour les coupables pris les armes à la main, qu’on les juge et qu’on les punisse selon la rigueur des loix.
« Telle est ma volonté. Qu’on obéisse avec respect. »
Le vice-roi du Chen Si (Siun fou), ou Æou-yuen*), c'est comme vous diriez, un commandant de Province) en informant contre la secte, qui s'étoit révoltée, apprit que l’année précédente un certain
nombre de Chrétiens s’étoient assemblés le jour de Noël, et qu’ils
avoient prié ensemble une bonne partie de la nuit. Il sçut que
c'étoit une des grandes fêtes de la Religion chrétienne; qu'il étoit probable que les Chrétiens se réuniroient encore pour la célébrer. La chose arriva. Sur le soir de la veille de Noël, les Chrétiens qui ne se doutoient de rien, se rendirent assez ouvertement chez un Néophyte, logé au large. Dès que la nuit fut un peu avancée, ils commencèrent à prier, c’est-à-dire, à chanter à peu près, comme on chante les vespres en Europe, Aussitôt toute la maison se trouva enveloppée de soldats. Les Chrétiens au nombre de 28, et même des infidèles, qui avoient eu la curiosité de voir comment on priait dans la Religion chrétienne, furent enlevés et conduits à Si-Ngan Fou, dont ils n’étoient éloignés que de 10 à 12 lieues. Là le Siun Fou se donna tout le temps de les examiner. Mais il eut beau faire,
il ne trouva rien de mauvais, ni dans leur doctrine, ni dans leur
conduite, Dans le compte qu'il en rendit à l'Empereur deux mois après, il convient que leurs prières ne ressemblent pas à celle des sectes rebelles, qu'ils ne cherchent que le vrai bonheur, et qu'ils tâchent de se le procurer en vivant bien. Il fait plusieurs aveux de cette nature, cependant cela ne l'empêche pas de conclure en bon payen, que comme la religion chrétienne est un chemin gauche, il faut condamner ceux qui l’ont embrassée au Pantse et à la cangue. Pour Tcnao Kin-tcheng, qui en a attiré plusieurs à la religion, et un autre chrétien qu’il nomme, comme ils sont obstinés, et que rien ne peut les ramener il pense qu’il faut qu’ils soyent envoyés en exil.
Nous n’eûmes vent de cette accusation que vers la mi-mars 1778. D'abord le Président du Tribunal des Mathématiques, et ses collégues, ex-jésuites comme lui, s’apperçurent de quelque chose. Ceux des Mandarins, qui pour l'ordinaire leur faisoient plus d’ammitiés commencèrent à battre froid, et à s'éloigner d'eux. C’est ce qui les engagea à demander à leurs amis du Sing-pou ') (Tribunal des crimes) s'il n’y avoit rien de nouveau contre la Religion. Alors, c'est-à-dire, le 20 mars, on leur remit le T'seou du Vice-Roi. (Tseou, Requette de l'Empereur) ?).
Toute accusation d'importance va d'abord à l'Empereur. L'Empereur dit en 4 lettres, que le Tribunal examine cette affaire et m'en rende un compte exact (kai pou y Tseou). Le Tribunal doit faire son rapport à l'Empereur dans le mois. L'Empereur mitige quelquefois la sentence, plus souvent :l la confirme purement et simplement par ces mots, «je le sçais», «j'y consens ». Nous
attendions la fin du mois avec impatience, rien ne transpiroit.
4) fi], Hing Pou. 2) À.
Les Mändarins du Sing pou interrogés faisoient la sourde oreille. Ce ne fut que deux mois après, que je sçus d’un Eunuque chrétien, nommé [Lixou, ce dont il s'agissoit. Cet Eunuque étoit malade: il avoit demandé la permission de se retirer daus sa famille pour se guérir. Quand il se trouva mieux, il retourna au Palais pour y faire son emploi à l'ordinaire. Un Eunuque d’un grade supérieur lui dit: «Vous avez eu peur pour l'affaire du Chensi; soyez tranquille, l'Empereur a donné un Tehi y (réponse, ou ordre) très favorable. Je l'ai vu moi-même, on ne peut rien de mieux». Cependant il u’articula pas en quoi la réponse de l'Empereur étoit favorable, et l’Eunuque chrétien n’osa le lui demander.
Apparemment que le Sing-pou, qui veut qu'on aille toujours par les grandes voies, n’en fut pas des plus content. Quoiqu'il en soit, il n’en a rien dit; et de toute cette histoire, rien n’a paru dans les gazettes. Il y eut ici au commencement de cette année un exemple terrible de sévérité. Il n’est pas tout à fait dans nos mœurs, mais comme il fait connoitre celles des Tartares et des Chinois, j'en dirai deux mots tirés des gazettes.
Un lettré du ÆXïam si, nommé Ovaxe Si-heou, vivoit dans sa patrie en philosophe, Loin des emplois et de la cour, il s'amusoit à penser et à écrire. Pour égayer ses ouvrages, et leur donner cours, surtout parmi certains lettrés, il y méloit quelque fois des traits trop hardis et des peusées répréhensibles, Il avoit 60 aus, Ses productions l'avoient enrichi, et lui avoient fait une espèce de nom. Il eut un ennemi, ou plutôt un jaloux, qui l’accusa. Aussitôt il fut arrêté et conduit ici sous bonne escorte au Tribunal des Crimes. Il y arriva le 23 de la 11e lune (22 déc, 1777). Les Princes, les Ministres, et les Mandarins du 1er ordre, unis aux neufs grands
Tribunaux de l'Empire l’attendoient par ordre de l'Empereur pour
le juger. Voici en abrégé quel fut le résultat de leur procédure, et le compte qu'ils en rendirent à l'Empereur:
«Nous, Princes du Sang, Comtes, Ministres, et Mandarins du ler ordre, réunis par édit de Votre Majesté aux neuf grands Tribunaux de l'Empire pour juger le lettré Ouanc Si-heou, nous nous sommes d'abord fait représenter tous les livres qu’on a saisis dans sa maison ; il y en a de dix espèces. Nous les avons examinés avec beaucoup de soin et d’exactitude.
«Nous avons remarqué: 1° qu’il a osé toucher au grand Dictionnaire de Kam si. Il en a fait un abrégé, dans lequel il n’a pas craint de contredire quelques endroits de ce livre si respectable et si authentique.
«2° Dans la préface qu'il a mise à la tête de son Dictionnaire abrégé, nous avons vu avec horreur qu'il a eu l’audace d'écrire les petits noms de Confucius, de vos illustres ancêtres, et celui de Votre Majesté elle-même. C’est une témérité, un manque de respect, qui nous a fait frémir.
«3° Dans les registres de sa famille, il a écrit qu’il descendoit de Houang ti par les Tcheou.
«4° Dans ses vers il a encore insinué cette prétendue origine en se servant d'expressions répréhensibles. Il paroit qu’en cela il a eu des mauvaises vues,
«Nous avons cité Ouana Si-heou pour répondre sur ces délicts.
«Interrogé pourquoi il avoit osé toucher au grand Dictionnaire de Kam si.
«Il a répondu: Ce Dictionnaire a un grand nombre de volumes. Il n’est pas commode. J’en ai fait l'abrégé: il coûte peu et il est
aisé à manier.
«Interrogé comment il avoit eu l'audace d'écrire dans la préface
de ce Dictionnaire les petits noms des Empereurs de la Dynastie régnante, et même celui de Votre Majesté,
«Il a répondu: Je sçavois bien qu’il ne falloit pas nommer les petits noms des Empereurs; je les ai mis dans mon Dictionnaire, afin que les jeunes gens, qui le liroient, connussent ces petits noms et ne fussent pas exposés à s’en servir par mégarde. D'ailleurs j'ai reconnu moi-même ma faute, j'ai fait réimprimer mon Dictionnaire, et j'ai eu soin d’en ôter ce qui étoit mal.
«Nous lui ayant répliqué que les petits noms des Empereurs et de Confucius étoient connus de tout l’Empire
«ll a protesté qu'il les avoit ignorés longtemps, qu'il ne les avoit sçus lui-même qu’à l’âge d'environ 30 ans, les ayant vus pour la première fois dans la salle où les lettrés vont composer pour obtenir des grades.
«Interrogé pourquoi il a osé écrire dans les Registres de la famille qu'il descendoit de Houang Ti par les Tcheou.
«ll a répondu: C’est une vanité qui m’a passé par la tête. J'étois bien aise qu'on crut que j'étois né quelque chose.
«Enfin interrogé pourquoi il s'étoit servi de certaines expressions pour insinuer dans ses vers sa prétendue origine,
«ll a répondu qu'emporté par le feu de la poésie, il n’a pas fait attention à ce que ces expressions pouvoient avoir de mauvais.
«Nous vos fidèles sujets nous avons remarqué que OuaxG Si-heou, étant lettré du second ordre (Xïu-gin), instruit de nos loix et de nos coutumes, ne pouvoit être comparé à un homme du peuple, qui auroit péché par grossièreté et ignorance, ce qu'il a fait et écrit, offense la Majesté Impériale, tient à la Rébellion, c’est un crime de Lèze Majesté au 1er chef.
« Nous avons examiné les Loix de l'empire; selon ces loix ce crime
He.
doit être puni d'une mort rigoureuse, Le criminel doit être coupé en pièces, ses biens confisqués, ses parents au-dessus de seize mis à mort, ses femmes, ses concubines, et ses enfants au dessous de 16 ans exilés et donnés pour esclaves à quelques Grands de l’Empire.
e Nous, vos fidèles sujets, présentons avec respect ce Mémorial à
Votre Majesté en attendant ses derniers ordres. »