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II. Vérification astronomique

Lorsque l'interprétation d’un texte suppose à telle époque, à telle heure, la situation particulière de tel astre par rapport aux repères locaux (horizon ou méridien), le procédé de vérification le plus simple est celui du globe à pôles mobiles iiventé par Biot et actuellement construit par la maison Thomas à Paris ?). Cet appareil va nous permettre de contrôler, en quelques instants, le bien-fondé des suppositions auxquelles nous avions été conduit par l'examen

des textes.

1) M. H. III, p. 341. «Le plus souvent, écrit en note M. Chavannes, Piao désigne les étoiles €, €, # de la Grande Ourse; mais ici ce terme désigne uniquement l'étoile #4». Nous montrerons plus loin qu'il n'en est pas ainsi et pourquoi les commentateurs ont admis cette interprétation erronée. Ici comme précédemment (p. 361), il s’agit de la direction de la queue de la Grande Ourse.

2) On en trouvera la description dans l’Uranographie chinoise de Schlegel (p. 11).

nn een mem a

Puisque la règle des Cho-t’i est à coup sûr ancienne, il est naturel de commencer la vérification en nous plaçant dans les conditions où le centre des palais célestes correspondait effectivement au centre des saisons, où les positions cardinales du soleil étaient par conséquent dans les sieou Hiu, Mao, Sing, Fang, (comme l'indique d’ailleurs le texte du Fao-tien).

Il suffit pour cela de faire tourner la boule jusqu’à ce que le point vernal (intersection de l'équateur et de l’écliptique) vienne se placer devant les Pleïades (ao). Serrons la vis qui immobilise l'équateur: nous avons obtenu la position antique des équinoxes et par conséquent du pôle (ce dernier, remarquons le, au plus près

de l'étoile T’ai yi; cf. B, p. 83, 86).

Polaire actuelle

. Pôle de l’écliptique Fig. 21. Positions successives du pôle.

La Chine primitive se trouvant à 36° environ de latitude, abaissons maintenant le pôle jusqu'à 36° du plateau circulaire qui représente l'horizon: en faisant tourner la boule de l'E à l'O nous aurons l'image du firmament visible sur les bords du Fleuve Jaune

aux environs du 24® siècle avant J.-C.

Au solstice d'hiver le soleil se trouve à 90° du point vernal ‘); marquons le sur l’écliptique, puis faisons tourner le globe jusqu’à ce que cette marque solsticiale atteigne l'horizon occidental: telle était la situation du ciel, au coucher du soleil (4h 45) à la date du solstice; mais comme les étoiles ne sont pas visibles à ce moment, faisons tourner la boule encore d’une heure (= 15°). Nous avons alors la situation du ciel solsticial, à la tombée de la nuit à 5h 45M qu soir.

Quelle est à ce moment la position de la Grande Ourse?

D'après les textes sa queue doit pointer à cette heure vers le signe +. Cette condition

se réalise en effet: l'alignement

Pôle © «Tai pi, antique

des deux étoiles Piao coupe l'horizon au N 3 0 au coucher

du soleil et au N 6 E une

el à S H È St LS) | Co S o

heure plus tard ?).

Tel est le résultat obtenu

pour le solstice, c’est-à-dire Situation à 6 ie = Eu " Ge pour le milieu du signe Se.

du soir, 15 jours

: Recommençcons maintenant la ) | Arcturus ,/* ç après le solstice. x”

(invisible) même opération pour le milieu

Fig. 22. £ : :

Le du signe (ou mois) +, puis

pour le milieu du signe (ou mois) 4 ; et enfin pour Le Zi-tch'ouen P

1) L’écliptique de l'instrument étant gradué à partir du point vernal moderne, le point vernal antique (Mao) se trouve au 58° degré. D'où il suit que le solstice antique se trouve au 328 degré (58 [+ 360] — 90 = 328) et le Zi-tck'ouen au 18° degré (58 — 45 = 13) de cette graduation.

2) Le moyen le plus simple de tracer de tels alignements sur le globe est d'appliquer le bord d’une bande de papier sur les deux étoiles et de la tendre suivant un arc qui sera,

naturellement, un arc de grand cercle.

ui correspond à la limite entre et Æf, autrement dit au q P

commencement de yin: x 4 ‘). Nous obtenons le tableau suivant:

Mois ou signe

Azimut

Azimut d’Arcturus équivalent

Indication de Zeou ping Dates

au coucher Olau crépuscule

au coucher Olau crépuscule

N Solstice N30 NGE encore |invisible N1I8E | N29E encore |invisible NA45E |Li-tchouen|| N31E | N45E | N4A0E | N47E N60E N58E | N77E

E Equinoxe

= z S Es

Quant à Arcturus, au milieu des mois + et £ nous le trouvons invisible sous l'horizon. Mais au ZLi-tch'ouen nous le voyons émerger au coucher du soleil; et une heure après, lorsqu'il devient

visible, il se trouve précisément, comme le disent les textes, au N E?).

1) Le solstice marque le milieu de l'hiver et par conséquent du signe (= N). De mème, dans l’équivalence horaire, + correspond à minuit, {f à 2° du matin, le Li-tch'ouen à 3° (=NE), Œ à di et Pl à 6" (= E) Cf. fig. 7 (D, p. 459). LD 2) Dans la haute antiquité, Arcturus était en effet beaucoup plus près du pôle que de nos jours. Son lever cosmique, en Chine, avait lieu au N 36 E, et lorsqu'il se dégageait des brumes de l'horizon il se trouvait au N E:

Pour une hauteur de 0° son azimut était N 86 E

"on » mn 49 y " » N AE Cr " » 10° , ” »r N 4 E PHRS " mn 139 » » r N48SE mn " » 20° , " »r N 56E

Quoique le mouvement propre des étoiles soit en général négligeable, il est bon de s’en assurer lorsqu'il s’agit d’alignements, car un déplacement minime de deux étoiles peut influer notablement sur la direction de leur alignement.

Pour évaluer le changement survenu dans l'alignement des étoiles Piao, je me suis servi des figures 337 et 339 de l'Asfronomie populaire de Flammarion, où l’on voit la transformation de la Grande Ourse depuis 50,000 ans; dans cet espace de temps la direc-

tion de Piao a changé d'environ 18°, soit 1°1 en 4000 ans. Cette ouverture d'angle cou-

Comme terme de comparaison, après avoir vérifié la concordance de la règle des Cho-t'i avec le ciel de la haute antiquité, voyons maintenant quel en sera le changement lorsque la précession des équinoxes aura modifié d’un signe (30°) cette situation première, c’est-à-dire 22 siècles plus tard, à l'avènement des Han.

On pourrait penser, à première vue, que cette concordance se trouvera modifiée d'un signe. Tel serait, en effet, le cas si la précession des équinoxes avait lieu selon l'équateur conformément à la conception chinoise de l’invariabilité du pôle ‘). Mais en réalité ce mouvement se produit autour du pôle de l’écliptique; il en résulte que si, d’une part, la Grande Ourse tend à se déplacer (sur l'horizon) du signe + vers le signe %ZZ, d'autre part elle s'éloigne en même temps du pôle, de sorte que le premier effet se trouve en partie annulé par le second: si l’on porte sur le globe céleste l'état du ciel au crépuscule du solstice d'hiver sous les ÆJan, on constate avec étonnement que la queue de la Grande Ourse continue à pointer sur le milieu du signe . c’est-à-dire sur le point N de

l'horizon: une heure après le coucher du soleil elle indique le N 3° O :?).

pant l’horizon à une assez faible distance ne peut produire qu’une différence d’azimut insignifiante.

Par ailleurs, Arcturus étant une des étoiles dont le mouvement propre est le plns rapide, on peut se demander si la remarque d’après laquelle cet astre est situé sur l'alignement des étoiles Piao, était dans l'antiquité plus exacte ou moins exacte que de nos jours. Or il se trouve que le mouvement d’Arcturus se produit dans le même sens que le changement de Piao de sorte qu’en définitive la situation reste la même.

1) Par suite du caractère foncièrement équatorial de leur astronomie, lorsque les Chinois découvrirent la loi de précession ils en conçurent d’emblée le mouvement comme équatorial. Ce fut chez eux une idée tellement enracinée que les enseignements des Arabes, sous les Yuan, n’y purent rien changer. C’est ainsi que Siv-fa, quoique contemporain des premiers missionnaires jésaites, donne dans son ZJ'’èen yuan li li, un tableau fantaisiste dans lequel les indications de la Grande Ourse sont supputées rétrospectivement, à raison d’un signe horaire par 22 siècles, jusqu'aux époques fabuleuses du «règne céleste». (Ci-dessous, p. ).

2) À ce moment, la queue de la Grande Ourse touche presque l’horizon, tandis que

dans l’antiquité sa dernière étoile restait éloignée, de près de 20°, de l'horizon.

Mais si la règle des Cho-t'i est restée exacte en ce qui concerne le mois TT; elle s’est fortement dérangée en ce qui concerne le mois %#H. Au crépuscule du Zi-tch'ouen le manche du Boisseau n'indique plus le NE mais le N 28 E; et Arcturus, au lieu de faire son apparition, se trouve encore à 9° sous l'horizon. Par suite du déplacement du pôle cette étoile ne se lève d’ailleurs plus au N36E mais au N 51 E, de sorte qu’elle ne commence à être visible qu’au

delà du N60E, à la fin du mois #.

IT, La règle des Cho-t’'i n’avait pas de valeur pratique.

Nous avons vu Sseu-ma Ts'ien caractériser une époque de décadence du calendrier, dans la haute antiquité, en disant que «la constellation Cho-t'1 ne servit plus de règle». De même, dans son traité des Trois Souverains, (M. H. I, p. 18), Sseu-ma Tcheng suppose que, dans les temps reculés d’une antiquité fabuleuse, la supputation des aunées se faisait au moyen de la constellation Cho-t'i.

La règle des Cho-t'i aurait ainsi possédé une valeur pratique utilisée pour l'établissement du calendrier? — N'’en croyons rien. Nous pouvons nous convaincre que cette règle n’est pas le fait d'une astronomie rudimentaire dépourvue de repères plus précis; et que, d'autre part, cette tendance à confondre le rôle mystique des astres avec leur utilisation pratique se manifeste fréquemment chez les Chinois; elle est fort ancienne puisqu'elle apparaît déjà nettement dans le texte du Yuo-tien.

Dans une étude précédente, nous avons vu que, dans ce texte, les mots D. 1e (<sert à déterminer») ne doivent pas être pris à la lettre, pour cette raison péremptoire que les étoiles ne peuvent servir à déterminer les dates tropiques si ces dates n’ont au préalable été déterminées par le gnomon; de telle sorte qu'en réalité

ce n’est pas l’astérisme du centre de chaque palais qui a fait con-

naître le milieu de la saison, mais au contraire la connaissance du milieu de la saison qui a permis de désigner l’astérisme correspondant.

Le cas des Cho-t'i est à peu près semblable; car, même en admettant que la date du Zäi-tch'ouen ne fut pas à l’origine une date tropique (c’est-à-dire dépendant du solstice) mais une date conventionnelle basée sur les premiers indices du réveil de la nature, l'application de la règle des Cho-t'i fait intervenir une astronomie solsticiale fort développée: d’abord, l'existence de la série duodénaire suppose déjà l’équivalence du N avec le solstice +, de l’équinoxe PI avec l'E, etc. (cf. D, p. 458); ensuite, l’exacte division de l'horizon en 12 portions égales à partir du méridien suppose aussi des connaissances théoriques systématisées, sans lesquelles l'indication de Teou ping pointant sur le signe F1 n'aurait pas de sens.

Personne, je suppose, ne sera disposé à admettre que des primitifs puissent concevoir et utiliser cette règle complexe consistant: à prolonger l'alignement de deux étoiles jusqu’à l'horizon (opération déjà difficile), puis à constater qu'à une heure donnée !) cet alignement coupe l'horizon en un point (N E) dont on a évalué la distance angulaire à un autre point (N) obtenu lui-même par la verticale de la polaire!

Mais la règle des Cho-t'i repose aussi sur l’apparition d’Arcturus au crépuscule. Ne pourrait-on pas considérer comme une addition postérieure tout ce qui concerne la position de la Grande Ourse et supposer que la règle originelle concernait simplement le lever acronyque d’'Arcturus entouré des Cho-ti?

Cette hypothèse ne rendrait pas plus vraisemblable l’utilisation

pratique de cette règle dans une période primitive des connaïssauces

1) Même si cette heure (le crépuscule) est donnée par la nature, l’application de la règle suppose qu'on en observe avec soin le moment, car la position de l’alignement se

modifie.

astronomiques. Les primitifs, en effet, ne choisissent comme repères que des étoiles à grande trajectoire — Sirius, le Scorpion, Orion ou les Pleïades — c’est-à-dire celles qui se lèvent et se couchent, comme le soleil, près de l’est et de l’ouest; et non pas celles qui, comme Arcturus, décrivent un assez petit cercle autour du pôle et dont le mouvement se trouve par conséquent beaucoup moins sensible. Nous avons vu que le lever d’Arcturus se produisait au N 36 E: aucune indication précise ne saurait être tirée du lever apparent d'une étoile d'aussi forte déclinaison.

En outre, ce que les primitifs observent, c’est le lever héliaque ou le coucher héliaque de ces grandes étoiles de la région médiane et non pas leur lever acronyque; car le lever acronyque n’est pas un fait aussi concret que la disparition totale ou la réapparition subite d'un astre: l'étoile qui se lève acronyquement était déjà visible précédemment quoique à une heure plus tardive (cf. A, p. 159).

C'est un trait caractéristique de l'astronomie chinoise que les levers et couchers héliaques des étoiles (si importants aux yeux des Grecs) n'y jouent absolument aucun rôle‘). La situation typique du ciel est toujours pour elle celle qui se produit le soir (ep. Yaotien, Hia siao tcheng) soit dans le méridien soit à l'horizon oriental. L'observation dans le méridien est liée à la méthode équatoriale; quant à l'observation des levers acronyques, elle provient sans doute des plus lointaines origines et ne peut s'expliquer, comme je l'ai exposé précédemment, que par le principe des stations lunaires:

quand la lune est pleine elle se lève acronyquement et l'observation

1) On observait le lever héliaque de Jupiter parce que, vu le rôle capital de cette planète en astrologie, il était naturel d’en attendre la réapparition quand elle avait disparu dans les rayons du soleil. Mais le lever d’une planète étant variable ne peut servir de repère annuel (comme celui de Sirius, par exemple, chez les Egyptiens). Les Chinois avaient ainsi remarqué que le lever de Jupiter retardait (environ) d’un mois par an: cela ne signifie pas, certes, que le lever de Jupiter aurait pu «servir à déterminer» le mois (cf. H). Cette observation du lever de Jupiter ne modifie donc en rien le fait caractéristique que le lever

héliaque des étoiles est totalement absent des traditions et méthodes chinoises.

du lieu sidéral où ce plein se produit fournit une indication susceptible de servir de repère calendérique. Ce principe seul peut expliquer pourquoi les Chinois appelaient Palais oriental ou printanier la partie du ciel opposée à celle où réside le soleil au printemps, et pourquoi ils considéraient les deux grandes étoiles qui marquent l'entrée de ce palais comme les deux jalons indiquant le début de l’année: c’est qu’en effet la première pleine lune du printemps se plaçait nécessairement à gauche de X%0; on remarquaiït alors que l’autre corne du Dragon était aussi visible et que la Grande Ourse semblait,

en pointant sur elle, la désigner comme le symbole du Zä-tch'ouen.

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