IV. L’interprétation de Chalmers
Nous avons vu que Chalmers ignorait le sens de l'expression Cho-t'i-ko au point de suggérer un rapprochement entre sa prononciation cantonaise Chip-t'ai-kak et les mots Vrikaspati (Jupiter) et chacra (cycle) des Hindous. Ce n’est pas cependant à cette étymologie que nous entendons faire allusion en parlant ici de l'interprétation de Chalmers, mais plutôt à ce qu'il a dit des positions successives de la Grande Ourse au cours de l’année. Quoiqu'il n’ait pas vu le rapport de ces indications de la queue de la Grande Ourse avec l'expression Cho-fi-ko, l'interprétation qu'il a donnée de cette antique tradition chinoise n’a pas été, comme nous le verrons, sans influence sur les idées formulées depuis lors au sujet de la règle des Cho-t'i.
Dans les prolégomènes du Chou king de Legge (pp. 93—94),
Chalmers s’est exprimé ainsi:
À very ancient and characteristic method of determining the seasons and months of the year to which the Chinese are fond of alluding, was by the revolution of Ursa Major... It is well to keep in mind that the body of the Great Bear was in ancient times considerably nearer to the north pole that it is now, and the tail appeared to move round the pole somewhat like the hand
of a clock or watch...
C’est avec raison que Chalmers reporte à la haute antiquité cette conception de la Grande Ourse comme régulateur des saisons; dans la figure, ici reproduite, dont il accompagne ses explications, il place le pôle à sa plus courte distance de la Grande Ourse et il exagère même un peu ce rapprochement qui, en réalité, n’a jamais été si prononcé (cp. fig. 21).
«The annexed figure will illustrate the use of Ursa Major as a kind of natural clock, whose hand makes one revolution in a year. The earth’s surface (square of course) is converted into a
dial, and the horizon is divided into 42
parts, making due north the centre of
the first division. In theory the time of observation is 6 h. P. M. precisely.
But it was necessary to wait till the stars were visible. If the tail then pointed due east it indicated the vernal equinox ; but if it pointed due west, as represented in the figure, it was the autumnal
equinox. VE EVIT
In this instance, the hand of the
Fig. 23.
clock points a little in advance of the sun in the ecliptic, an to the bright stars in Scorpio, for the tail of the Bear always points to Scorpio. So then we
have still Scorpio as the sign of mid-autumn !).
Le sens de ce dernier alinéa ne me paraît pas très clair. Les étoiles fixes étant solidaires entre elles, il est évident que la queue de la Grande Ourse pointe toujours sur la même constellation, le Scorpion (= Dragon), en toute saison. Le soleil se trouve en ce quartier du ciel (le palais oriental) en automne et non pas au
printemps; mais d’après les principes chinois ce palais oriental ne
1) Chalmers ajoute: «This symmetrical position of the Great Bear, or «Northern Bushel», with reference to the seasons, is essential to the Chinese creed ; and hence to this day, maugre the precession of equinoxes, it retains its position in the estimation of almost all Chinese, learned and ignorant. The seasons still arrange themselves round the dial in exactly the same way, Winter going to the north, Spring to the east, Summer to the south, Autumn to the west».
correspond pas à l'automne mais au printemps; et la Grande Ourse indique l'époque du printemps, non parce qu'elle pointe sur le palais oriental (ce qu'elle fait en toute saison), mais parce qu’elle est tournée vers l'E (= printemps) au crépuscule. Le sens du mythe chinois est que le manche du Boisseau est, par prédestination, dirigé vers le signe sidéral du printemps et qu'il indique en outre l'époque du printemps lorsqu'il se trouve orienté le soir vers l'E. C'est dire que la situation typique qui caractérise cette loi astronomique est celle où le manche du Boisseau pointe vers l'E. Je ne comprends donc pas bien pourquoi Chalmers choisit comme exemple la position où il pointe vers l'O; il semble difficile de dire si, dans la dernière phrase, il entend exprimer une idée chinoise ou une notion européenne., Mais si ce dernier alinéa est un peu ambigu le précédent l’est bien davantage.
Que signifie en effet cette figure? D'après les explications de l’auteur, elle représenterait la surface de la terre (the earth's surface) dont la forme est carrée selon l'idée chinoise (square of course). Les lettres N, E, $S, O, sont en ce cas les points cardinaux de l'horizon et le point central de la figure est le zénith. Mais la Grande Ourse, sauf dans la région arctique, ne tourne pas autour du zénith: elle tourne autour du pôle céleste. Il ne s’agit pas ici des Hyperboréens, mais bien des Chinois qui vivaient sous une latitude de 35°, où le pôle se trouve à 55° du zénith, ce qui rend inadmissible la figuration de Chalmers.
D'autre part, la Grande Ourse est représentée ici telle que nous la voyons dans la concavité de la voûte céleste et non pas telle qu’elle est représentée sur la convexité des globes célestes pour le spectateur supposé en dehors du firimament. Nous devons donc regarder la figure de Chalmers de bas en haut en la portant au dessus de notre tête, le N tourné vers le nord. Mais alors il apparait
qu’elle est fausse, car l'E devrait être à la place de l'O et réciproquement.