VI. L'interprétation de M. Chavannes
Dans son article sur le calendrier des Yin, M. Chavannes a eu l’occasion de formuler une interprétation de la règle des Cho-t1. Cette étude, parue dans le Journal asiatique de 1890, est une des premières publications de l'éminent sinologue et ne représente peutêtre pas exactement sa pensée actuelle sur cette question spéciale. Il y renvoie cependant le lecteur, dans sa traduction des Che ki, sans autre restriction que celle qui concerne la supputation de la date de naissance du poète X’iu Yuan. Quoi qu'il en soit, notre but étant ici d'examiner toutes les hypothèses formulées au sujet de la règle des Cho-t'i, nous devons analyser avec soin ce document
qui est un des seuls où se trouve une vue d'ensemble de la question:
«Le mot Cho li peut avoir deux sens, au dire de Sseu-ma Ts’ien lui-même: d’une part il désigne la planète Jupiter, d’autre part deux astérismes composés l’un des étoiles #, 7, v du Bouvier, l’autre des étoiles £, , & de la même constellation. Lequel de ces deux sens est impliqué dans l’expression Cho-Pi-ko? La solution nous est fourni par le mot ko. Dans le Tien kouan chou, Sseu-ma Ts'ien dit en parlant de la constellation Cho-f'i: «Le Cho-fi est la constellation que désigne en ligne droite la dernière étoile de la Grande Ourse; aussi fixe-telle les époques; c’est pourquoi on l’appelle Cho-l’i-ko». En effet, ko signifie règle, limite. La constellation Cho-l’i est la règle au moyen de laquelle on détermine les époques, C’est donc de la constellation et non de la planète qu'il est question, Maintenant, pourquoi la première année du cycle est-elle appelée Cho-li-ko? Sseu-ma Ts'ien nous dit qu’en cette année-là, au mois initial, la planète apparaît de bon matin à l’est dans l’astérisme K'ien nieou [qui fait partie de la Grande Ourse. D’autre part cependant nous venons de voir que la constellation Cho li était désignée en ligne droite par la dernière étoile de la Grande Ourse; on peut donc marquer la place qu'occupe à ce moment Jupiter
en disant qu’il se trouve en droite ligne de la constellation Cho-f'i, c’est-à-dire
1) Il est à remarquer, d’ailleurs, que Sseu-ma Ts‘ien semble donner ces formules comme une sorte de commentaire à ce texte du CAou king qu’il vient de citer (M. H. I, p. 341).
pt mn
que cette époque sera appelée Cho-t'i-ko. Comme d’ailleurs Jupiter fait le tour du ciel en douze ans, il se retrouvera tous les douze ans dans la même situation et on aura tous les douze ans une année Cho-li-ko]. (p. 488.)
M. Chavannes, depuis lors, s’est aperçu que la dernière partie [mise ici entre crochets] de ces explications est erronée, car il s’est abstenu de la reproduire dans sa traduction de Sseu-ma Ts'ien ‘), Elle repose en effet sur une confusion entre le Boisseau boréal AL ÿe (la Grande Ourse) et le Boisseau méridional F3 © (le sieou Teou)*). Cette méprise n'a d’ailleurs pas grande importance car en définitive il semble bien que l'application des termes Cho-t'i et Cho-t'i-ko à la planète et au cycle de Jupiter soit fondée sur l’analogie du retour périodique du printemps (après 12 mois) et de Jupiter (après 12 ans) au point de départ commun des deux révolutions duodénaires *). Quoi qu'il en soit, le lien des Cho-t'i avec le cycle jovien n’est qu'une application secondaire et dérivée: l’essentiel dans la règle des Cho-t'i est son rapport avec les mois. Sur ce point l'interprétation de M. Chavannes semble inspirée par les commentaires chinois dont nous avons déjà perçu les échos chez
Chalmers et Schlegel:
«La constellation Cho-fi est à une telle distance de l’étoile keng de la Grande Ourse qu’elle marque toujours celui des douze points de l'horizon qui
est immédiatement antérieur à celui que marque cette étoile (p. 490).
M. Chavannes à développé cette théorie jusqu'à en faire, en quelque sorte, la raison d’être de la série duodénaire FX qui, dit-il,
repose sur une remarquable observation:
1) Cp. M. H. III, p. 662. — Aux errata (ibid., p. 107) où l’effet de cette confusion est rectifié en ce qui concerne les pp. 366, 368, il y aurait lieu d'ajouter: p. 408, ligne 14.
2) Dans le texte en question (M. H. III, pp. 357—362) qui associe Sirg ki (=) à Teou et K'ien nieou, Sseu-ma suit la répartition duodénaire des séeou : 2 + 3 +H2,2+5+2... (Voy. G). — Dans son dictionnaire, le P. Couvreur fait une autre confusion à propos de ce même sieox Teou: «Le Boisseau boréal, dit-il, est la Grande Ourse e/ Ze Boisseau austral la Petite Ourse».
3) Voir l’article suivant, G.
«Le mouvement des étoiles fait avancer chaque mois d’environ 2 heures leur passage méridien; au bout d’un an le passage est donc en avance de 24 heures, c’est-à-dire qu’il se produit au même moment de la journée que 12 mois auparavant. Ainsi on peut déterminer les divers mois soit par les heures où une certaine étoile passe au méridien, soit par les positions qu’elle occupe à une même heure par rapport au méridien.
«Les anciens Chinois avaient remarqué cette révolution annuelle des étoiles; mais comme ils n'avaient pas la notion du méridien, ils tenaient compte des diverses positions que prend à la même heure, suivant l’époque de l’année, la
projection d’une certaine étoile sur l'horizon, ce qui revient évidemment au même.
Ces anciens Chinois qui, paraît-il, n'avaient pas la notion du méridien, concevaient par contre — et savaient utiliser — les plans verticaux passant par les douze divisions de l'horizon, notamment par les points cardinaux N,S, E, O. Mais qu'est-ce donc que la notion du méridien, si ce n’est celle du plan vertical passant par
le nord et le- sud ?
«Puisque le point de départ des calculs du calendrier est le solstice d'hiver se produisant à minuit, et que, d'autre part le premier signe {seu + de la notation duodénaire correspond au nord parmi les divisions de l’horizon, il était logique de choisir, pour désigner le premier mois tseu (F). une étoile qui, lorsque le solstice d'hiver se produisait à minuit, était au dessus de l'horizon exactement au nord de l'observateur. Le mois suivant, cette étoile étant en avance de 2 heures, le pied de sa hauteur au dessus de l'horizon se sera pour une même heure déplacé vers l’est de 1/4, de la circonférence de l'horizon et tombera sur le point appelé {ch’eou (+). Après 12 mois cette étoile se sera trouvée à minuit successivement au-dessus de chacune des 12 divisions de l'horizon et sera revenue au-dessus du point éseu (F). Ainsi une époque quelconque de l’année peut être fixée par la mesure de l’angle compris entre le nord et le point de l'horizon au-dessus duquel se trouve à minuit une étoile qui, au commencement de l’année, occupait à minuit la position du nord franc.
L'intérêt de cet exposé dépasse les limites de la question des Cho-t'i, car nous y trouvons une nouvelle application de ces principes astronomiques qui semblent avoir été créés à l’usage spécial
de la sinologie: principes dont nous avons récemment contesté la
légitimité, mais que M. Chavannes était alors en droit de considérer comme orthodoxes puisqu'ils avaient été admis, successivement, par nombre d'auteurs compétents parmi lesquels plusieurs astronomes !).
D'après ces principes, les anciens Chinois déterminaient la date des solstices et des équinoxes non pas par le gnomon mais par le moyen des étoiles, ce qui m'a toujours paru un inconcevable tour de force. De ce que telle constellation passait à telle heure au méridien ils savaient déduire, nous dit-on, la date du solstice. J'imagine au contraire que, connaissant au préalable (grâce au gnomon) la date du solstice, ils constataient « posteriori quelle était la constellation passant à telle heure au méridien à cette date.
En outre, d’après ces mêmes principes, les anciens Chinois n’appliquaient pas ce procédé, une bonne fois pour toutes, à un repère fixant annuellement le point de départ du calendrier; mais ils déterminaient successivement les diverses parties de l’année, comme s'ils se trouvaient en chaque saison dans une complète incertitude sur la durée de la saison suivante. Contrairement à cette opinion, je crois qu'ils n’utilisaient qu’un seul repère annuel, le solstice d'hiver, et que, connaissant (au moins à un jour près) la durée de l’année, ils savaient à l’avance la date des saisons en divisant simplement cette durée en quatre parties égales.
De l'exposé de M. Chavannes (comme aussi du texte du Fao tien) il découle implicitement que les Chinois pratiquaient une astronomie équatoriale et solsticiale fondée sur le gnomon, le plan méridien et la clepsydre. Mais l'interprétation de l’auteur (comme
celle des commentateurs du ao tien) est tout autre: il s’agit,
1) Cf. T. P. 1907, n° 3. — Cette singulière aberration semble provenir du fait que Chalmers (astronome et missionnaire) supposait Fao renseigné par Noé sur les concordances sidéro-tropiques. Les auteurs suivants ont cru pouvoir écarter simplement cette hypothèse sans prendre garde à son rôle fondamental et sans s’apercevoir qu’un dilemne s'impose : ou Noé, ou le gnomon. Ainsi s’est constitué, tacitement, cette doctrine astronomique spé-
ciale à la sinologie et dont on peut voir l'épanouissement chez Schlegel.
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d'après lui, d'un procédé sidéral «servant à déterminer» les diverses parties de l’année, en l'espèce les mois. Ces mois sont-ils les mois lunaires ou les mois solaires? S'il s’agit des premiers, il était beaucoup plus simple de les suivre d’après le cours visible de la lune; et s’il s'agit des mois solaires (+- 2 ${) il suffisait de diviser en 12 parties égales l'intervalle de deux solstices d'hiver, puisque
le solstice d'hiver est ici supposé exactement connu.
«L'étoile qui, pour les Chinois, remplissait les conditions que nous venons d’énumérer, était l'étoile heng ] (e de la Grande Ourse). Mais si on voulait faire l’observation à 6 heures du soir et non à minuit, il fallait s'arrêter à l'étoile piao À] (y de la Grande Ourse), qui occupe à ce moment au-dessus de l'horizon la même position que 6 heures après l'étoile heng. De mème, et pour une raison analogue, si l'observation était faite à 6 heures du matin, on devait considérer l'étoile Æ’ouei AL (« de la Grande Ourse) 1). Lors donc qu’à minuit l'étoile heng était au-dessus du nord (+) de l'horizon, c'était le mois initial; si à minuit elle était au-dessus de l’est, c’est-à-dire si elle indiquait le signe mao PP, c'était le quatrième mois à partir de l’origine, et ainsi de suite» (p. 478).
De ces explications résulte que deux étoiles de la Grande Ourse se seraient succédé au méridien à 12 heures d'intervalle (de 6h du soir à 62 du matin); c'est dire que ces deux étoiles se trouvaient diamétralement opposées, ou, en d’autres termes, que le pôle était situé entre elles, ce qui implique que le pôle se serait trouvé alors dans la Grande Ourse. Notre fig. 21 (p. 369) permet de constater que jamais une telle condition ne s'est réalisée. Dans la haute antiquité chinoise le pôle se trouvait précisément au point où sa révolution le rapproche le plus de la Grande Ourse et l’on peut voir que l'amplitude horaire de cette constellation était alors d'environ 90° (= 6h) et non de 180° (= 12h).
Mais laissons de côté cette théorie des trois observations dont
1) M. Chavannes cite ici en note le texte de Sseu-ma Ts'ien que nous avons discuté
plus haut (p. 381).
nous avons donné une interprétation différente, et ne considérons que l'observation d’une seule et même étoile, l'étoile eng. Cette étoile, considérée toujours à la même heure (minuit) se serait trouvée successivement, en chaque mois, au dessus d’un des douze signes de l'horizon: au printemps au dessus du signe nl (=E), en été au dessus du signe 2F- (= S), ete. Une telle condition n'est pas irréalisable mais elle ne se rencontre, comme nous l'avons dit, qu’au pôle de la terre, où le pôle céleste se confond avec le zénith et l'équateur céleste avec l'horizon. Dans cette région singulière, la projection d'une étoile (considérée à la même heure) avance chaque mois d’'/;2 d'horizon ‘); mais à mesure qu'on s’en éloigne, l'obliquité de l'équateur sur l'horizon augmente et les angles horaires cessent d'être proportionnels aux azimuts. Dans l’ancienne Chine notamment, dont la distance polaire était d'environ 55°, l'équateur se trouvait incliné de 55° sur l'horizon, de telle sorte que ce procédé, appliqué à une étoile équatoriale, aurait donné des résultats variant du simple au quintuple. En outre, les étoiles indiquées par les textes (eng, piao et k'ouei) ne sont pas situées sur l'équateur mais dans la Grande Ourse. Ce sont des étoiles circompolaires. Elles ne pouvaient donc être observées au dessus des douze signes de l'horizon puisqu'elles tournent dans un petit cercle autour du pôle et restent
constamment au N, au NE, ou au NO.