CHAPITRE Il
La Découverte du Cap de Bonne Espérance.
A la fin du XIV® siècle, le Portugal renaissait à la vie: la faiblesse de ses derniers souverains, la conduite d’une reine indigne, Leonora TeLLez, avaient fait du Portugal une proie facile pour son puissant voisin de Castille, lorsque retrouvant soudain conscience de sa force, sous la conduite de quelques héros nationaux, à la tête desquels se place le Grand Maitre de l'Ordre d'Avis, le petit royaume, échappant à la fois à la décadence et au joug étranger, commença la plus belle page de son histoire.
Joño, Grand Maître de l'Ordre d'Avis, était fils naturel du roi Dom Pepro 1°, mort en 1367; ce n’est pas ici le lieu de raconter les amours tragiques de ce souverain avec [xës de Casrro et le triste sort de son royaume sous son successeur; qu’il nous suffise de dire que dans ces jours de désespoir, le Portugal, sur le point de devenir une province espagnole, confia ses destinées au Grand Maître d'Avis et celui-ci justifia la confiance de ses compatriotes. Elu roi le 6 Avril 1385 sous le nom de Joäo 1°, le Grand Maître d'Avis écrasa les Castillans dans la terrible mêlée d’Aljubarrota, victoire nationale, qui marque une ère nouvelle dans l'histoire du Portugal et que commémora la fondation du couvent de Batalha. L'alliance avec l'Angleterre, consacrée par le mariage de Joäo avec Paictppa, fille de Joux de Gaunr, — le roi de Portugal fut le premier souverain étranger membre de l'Ordre de la Jarretière — fut bientôt suivie d'une paix définitive avec la Castille. La reine Philippa donna au roi Joäo 1°" une famille nombreuse; le prince qui devait diriger l'énergie portugaise vers la découverte de pays
pire
lointains, était le quatrième des six fils légitimes de Joäo 1°:
Asronso, mort jeune, Duarre, qui devait remplacer son père sur le
La Maison d’A vis.
trône, Pzpro, plus tard due de Coïmbre, tué en 1449 à Alfarrobeira, Henri, dont il est maintenant question, Joäo et Fernaô; une fille, IsaBkice, épousa le puissant duc de Bourgogne, Pairrpre le Box,
en troisièmes noces, et fut la mère de Caarzus le TémÉRatre.
Prise deCeuta. La paix qui régnait après les luttes sanglantes qui donnèrent
Le Prince Henri
l'indépendance au Portugal, laissait inactifs ces princes jeunes et vaillants. Le roi Joäo 1°! au lieu de laisser leur ardeur se dissiper dans les luttes stériles des tournois, résolut de leur donner à combattre un ennemi digne de leur bravoure: les Maures d'Afrique. Les préparatifs guerriers des Portugais ne furent pas sans jeter quelques appréhensions à la cour d'Aragon et chez le roi maure de Grenade, que le roi Joäo rassura d’ailleurs pleinement.
Les Mérinides, qui en 1275, avaient renversé les Almohades, étaient la dynastie dominant au Maroc- et Ceuta, le port principal de ce pays, centralisait le commerce avee la Méditerranée, en particulier avec Acre et Alexandrie. La mort de la reine Philippa, par la peste, le 19 Juillet 1415, n’empêcha pas la flotte portugaise forte de 33 galères, 27 trirèmes, 32 birèmes et 120 plus petits vaisseaux de quitter le Tage, six jours plus tard, le 25, fète de St. Jacques. Malgré la résistance acharnée de son gouverneur, Zalä Ben Zalä, Ceuta tomba au mois d'août entre les mains des Portugais.
La conduite du Prince Henri avait été si remarquable que l'offre flatteuse de prendre le commandement de leurs armées lui fut faite par plusieurs souverains d'Europe: le pape Martin V, l'empereur Sigismond, Juan II de Castille et même Henri V d'Angleterre. Le prince portugais préfera consacrer toute son énergie au service de son pays car déjà était formé dans son esprit le projet auquel il devait consacrer sa vie entière. Malgré sa jeunesse — il était né à Oporto le Mercredi des Cendres 4 Mars 1894 — le Prince Henri qu'on a surnommé le Navigateur, non à cause de ses voyages, Car sa vie à
été très sédentaire, mais pour les entreprises maritimes dont il fut
le patron ardent, avait compris quel avenir splendide s'ouvrait à son pays, dont les ambitions étaient nécessairement bornées en Europe par sa situation géographique, sur ces vastes Océans, dont les flots poussés d'espaces lointains et inconnus venaient se briser sur les côtes portugaises. Pendant son séjour à Ceuta, le prince Heuri avait obtenu des Maures arrivés de l’intérieur de l'Afrique des renseignements précieux sur le continent noir; on lui avait indiqué les routes de caravanes qui conduisaient de la côte de Barbarie, de Tunis plus particulièrement, à Tombouctou et à la Gambie; les marchands en quête de «l'or arabe» ‘) et les récits qui lui furent faits, ne contribuèrent pas peu à stimuler son zèle et à lui donner le désir d’essayer de se rendre par mer dans ces pays connus seulement par les routes terrestres.
Même en admettant que l'antiquité ait su que l'Afrique était entourée d’eau de tous côtés et que le périple en ait été peut-être accompli, ce n’est pas à l’aide de ces traditions que l’on pouvait espérer de retrouver une route depuis longtemps oubliée; il ne fallait guère compter non plus obtenir de grands résultats des voyages qui avaient été accomplis par les Normands. La quintessence de la géographie du Moyen Age est contenue dans le célèbre Atlas Catalan du roi Charles V de France de 1375, qui renferme les résultats des voyages de l'illustre Vénitien Marco Polo; en 1428, le frère même d'Henri, Dom Pedro, qui était allé à Venise, avait reçu en don de la Seigneurie, une Carte contenant l'itinéraire de Marco Polo.
D'autre part, les Portugais étaient alors mauvais marins, bien inférieurs anx Génois, aux Vénitiens, aux Majorquains; eux, qui sous la puissante impulsion de leur prince, allaient devenir bientôt si hardis et si entreprenants, ne connaissaient alors que la naviga-
tion des côtes; il fallait donc créer une marine. En attendant que
1) Diogo Gomes, éd. Schmeller, p. 19.
Madère.
cette marine fut créée, il fallut faire appel au concours des pilotes expérimentés de Gènes et de Majorque, ainsi que de marins d'Allemagne et des Pays-Bas. Etabli à la pointe désolée de Sagres, le Sacrum Promontorium des Anciens, près du Cap Saint-Vincent, dans l’Algarve, dont il fut nommé gouverneur à perpétuité en 1419, le Prince Henri préparait, par l'envoi d'agents, l’exploration et la redécouverte des côtes d'Afrique, ainsi que l'établissement de la foi chrétienne et de la domination portugaise. Il avait fondé à la fin de sa vie à la pointe de Terça Nabal, un peu à l’ouest de Sagres, la Villa do Iffante qu'il appelait Minha Villa, ma ville, et qui tout en devenant la résidence où il continuait ses recherches, ne parait pas avoir été une Ecole de Navigation ou un Institut géographique °).
En 1418, Joño Gonsalvez Zarco et Tristram Vaz TaixeyRa arrivaient à Porto Santo, et deux ans plus tard, Zarco redécouvrait Madère, où une légende qui est probablement de l’histoire à fait atterrir sous le règne d'Edouard III d'Angleterre, les amants infortunés de Bristol, Robert Macxix et Anna d’Arrer ou Dorset. Il est bon d'ajouter que Porto Santo et Madère figurent déjà sur l’Atlante mediceo de 1351.
Toutefois, ce ne fut qu’à la mort de Joäo 1% (14 Août 1433), sous son successeur Duarre, que Gil Eannes doubla en 1434 le Cap Bojador; l’année suivante, Gil Eannes et BarDaya descendirent 50 lieues plus au sud.
Suivant Barros (Dec. I, liv. I, ch. VII, p. 59), le pape MarriN V accorda aux Portugais la concession des terres qu’ils découvriratent depuis le Cap Bojador jusqu'aux Indes inclusivement. Le Prince Henri avait-il déjà l’idée de contourner l'Afrique? N'est-ce pas plus tard qu'elle germa lorsque les Portugais avancèrent plus au Sud?
Et puis cette bulle de Martin V dont on ignore la date exacte
1) Prince Henry of Portugal and the Progress of Exploration. By Prof. Raymond Beazley. (Geog. Journal, Dec. 1910, pp. 703/716).
est-elle bien authentique? Un écrivain portugais dit qu’elle ne peut être postérieure au 20 Février 1431, sans donner de preuves solides à l'appui de son assertion !. Dans le Bullarium je n'ai trouvé de Martin V qu'une bulle «coloniale» du 20 novembre 1423, relative aux Canaries: «Erectio Cathedralis Ecclesiae Fortisventurae in Insulis Canaris quae Ispalensi subjecta declaratur.... Illius coelestis.…. Datum Romae apud Sanctos Apostolos duodecimo Kalendas Decembris Pontificatus nostri Anno Septimo.s En revanche une bulle Romanus Pontifex de Nicoras V du 8 janvier 1454 ne parle que de la Guinée et au delà: «Declaratio, tum soptam tum reliquam Africam a Promontoriis Baradoc, & Nam ad Ghineam usque, vel etiam ultra ad Antarticum, omniaque adjacentia Saracenorum Regna Lusitanae Coronae esse addicta.... Datum Romae apud Sanctum Petrum anno incarnationis Dominicae millesimo quadragentesimo quinquagesimo quarto, sexto idus Januarïi, Pontificatus nostri anno octavo».
On lit en manchette: «Ad Indos conquisitum maximo labore iter». Dans cette bulle, Nicolas V confirme les privilèges accordés par Martin V et Eusène IV.
Les Canaries avaient été conquises au commencement du 15° siècle par le normand Jean de BeragNcourT au nom du roi de Castille; la situation de ces îles fut réglée par un traité signé à Alcaçova le 14 septembre 1479 entre Arroxso V de Portugal et Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille. Il avait été convenu que les conquêtes des terres du Cap Non aux Indes avec les mers et les îles adjacentes seraient possessions portugaises, sauf les Canaries qui resteraient à la Castille.
Les difficultés avec Tanger avaient retardé le mouvement d'exploration; avec Affonso V l'Africain, qui remplace Duarte en 1438,
les voyages sont repris avec vigueur; jusqu’en 1446, 51 caravelles
1) Zadice chronologico, Lisboa, 1841, p. 16.
Canaries.
avaient été équipées par le Prince Henri et avaient descendu la
côte à 450 lieues au sud du Cap Bojador.
Le Cap Vert. Le Vénitien Alvise Ca da Mosto, sur l'initiative du prince portu-
Gomez.
B. Dias.
gais, fait deux voyages sur la côte d'Afrique et découvre les îles du Cap Vert (1455 —6).
La mort du Prince Henri le Navigateur, le 13 Novembre 1460, n'interrompt pas longtemps son œuvre; l'impulsion est trop vive pour être arrêtée complètement; au contraire, les découvertes vont se multiplier et les étapes de la route des Indes être franchies avec une rapidité inconnue jusqu'alors.
En 1469 les expéditions reprennent, Affonso V ayant loué le commerce de la côte Ouest d'Afrique à un bourgeois de Lisbonne, Fernam Gomez, pour cinq ans, moyennant 1000 ducats (500 cruzados) par an et l'exploration de 300 milles de côtes nouvelles par an à compter de Sierra Leone, l'endroit d’où les derniers explorateurs Pedro de Cintra et Soeiro Da Costa avaient rebroussé chemin.
Gomez eut le plus grand succès et son dernier explorateur, Joäo Sequeira arriva au Cap Ste. Catherine à 2° Sud de l'Equateur.
Sous le règne de Joäo II, fils et successeur d’Affonso V, mort en 1481, Diogo Cam pénétra en 1484 dans l'embouchure de la grande rivière le Zaire, que nous appelons le Congo.
Au mais d'août 1486, Bartolomeu Dras et Joïo INrFANTs, avec deux navires de 50 tonnes, suivis d’un navire de provisions commandé par Pedro, frère de Bartolomeu, mirent à la voile. Ils poursuivaient un double but: trouver, si la chose était possible, la route des Indes, et se renseigner sur le Prêtre Jean et son empire. Dias éleva un pilier à Angra do Ilheos (Angra Pequeña) et poussé vers le sud par le vent, tourna, sans s’en douter, la pointe du Cap, arriva dans la baie d’Algoa où il plaça un nouveau pilier dans la petite île qu’il nomma Santa Cruz. Les équipages commençant à
murmurer, Dias leur promit de revenir sur ses pas si dans deux ou
Mont Du. > oo M Se
trois jours il ne voyait pas de raison pour continuer le voyage dans cette direction; il arriva de la sorte au Rio do Iffante (Great Fish River). De ce point extrême de sa navigation, il revint par la même route, fit escale à Santa Cruz et arriva enfin en vue du fameux Cap qu'il nomma «Cabo Tormentoso» à cause des périls courus par ses navires; il érigea un troisième pilier dédié à St. Philippe à l’endroit appelé aujourd'hui Camp’s Bay qui pendant longtemps fut désigné sous les noms de «l’Apôtre» et «les douze Apôtres» qui appartient aujourd'hui à une partie de la chaîne montagneuse qui domine la baie.
Dias était de retour à Lisbonne en Décembre 1487. On ne se rendit pas compte de l'importance de sa découverte et il fallut attendre dix ans encore pour qu’un nouveau voyage ouvrit enfin au Portugais inlassable dans ses efforts la route si longtemps poursuivie des Grandes-Indes. Entre temps, Joïo II était mort en 1495, et Don Maxoer, neveu d’Affonso V qui lui succéda, devait récolter le
fruit des efforts maintenant presque séculaires de ses prédecesseurs.
Vasco da Gama ‘) choisi par le Roi pour commander la nouvelle expédition, mit à la voile de la chapelle de Restello, près de Lisbonne, le samedi, 8 Juillet 1497 *), sur le Sam Gabriel; il était accompagné du Sam Rafael, commandé par son frère aîné Pauro da Gama, et du Berrio, commandé par Nicolao Cozërno *), et d’un petit navire de provisions, dirigé par Pedro Nuñez. Il passa le Cap de
Bonne-Espérance sans aucune difficulté, le 22 Novembre à midi, et
1) «Vasco da Gama, Caualleiro de sua Casa, e de nobre geraçäo, filho de Esteuäo da Gama, que fora Veador da Casa d'El Rey D. Affonso.... Vasco da Gama era homem prudente e de bom saber, e de grande animo pera todo bom feito» (Lendas da India, 1, p. 12).
2) D’après Barros... Correa, p. 15, dit: «E sendo dia da Nossa Senuhora de Março (le 25), todos ouviräo Missa, e logo s’embarcaräo, e deräo 4 vela, e sahiräo do rio...»
3) «Vasco da Gama ia no navio sam Rafael, e Paulo da Gama em sam Grauiel, e
no outro sam Miguel Nicolao Coelho». (ZLendas, p. 15).
Vasco da Gama.
le 25 Décembre, il nomma Natal le point de la côte d'Afrique où il aborda le jour de la Nativité du Christ; il longeait la côte vers le Nord: le 1 Mars 1498, il était à Mozambique, le 7 à Mombasa, le 15 à Melinde. Le 24 Avril, il partait de Melinde en arrachant à son chef le pilote indien Malemo Canaca, et le 20 Mai 1498, Vasco jetait l'ancre à Calicut. Pourquoi faut-il que le séjour du grand navigateur soit souillé par sa conduite? La grandeur du conquérant en est diminuée et dans le triomphe même, Vasco da Gama, a jeté les germes de la ruine de l’empire aussi éphémère que brillant des Portugais.
Vasco da Gama reste aux Indes jusqu'au 5 Octobre; il retraverse l'Océan Indien, passe en vue de Magadoxo, et arrive à Melinde le 7 Janvier 1499; il double le Cap par un beau temps le 20 Mars, et arrive à Lisbonne à la fin d’Août ou au commencement de Septembre 1499 !).
C’est le premier acte de la formidable épopée d’un vaillant peuple, auquel n’a même pas manqué son barde.
Camoëns, en écrivant dans la grotte de Macao les Zusiades, dont il sauvait le manuscrit à la nage, lors de son naufrage au cap Saint-Jacques, non-seulement fixait la langue, mais immortalisait
la littérature de son pays en chantant:
«Les combats et les héros fameux, qui partis des rives occidentales de la Lusitanie et s’élançant à travers des mers jusqu'alors inexplorées, laissèrent loin
derrière eux la Taprobane après avoir surmonté mille obstacles ».
1) D’après Correa, la date de l’arrivée à Lisbonne serait le 18 sept. 1499. — Voir la chronologie du premier voyage de Gama, d’après Correa, pp. LXXIX—LXXX de Zäree Voyages of Vasco da Gama... by the Hon. E. J. SranLey. London, Hakluyt Society, MDCCCLXIX.