CHAPITRE XX
L’Abbé Huc et Mgr. Pellerin à Paris.
S'il est un projet dont la France, si mobile cependant dans sa politique étrangère, ait poursuivi l'exécution avec esprit de suite, c’est celui de créer un établissement permanent dans l’Extrême- Orient: sous Louis XVI, avec l’évêque d’Adran, même sous Napoléon I°', sous Louis XVIII, avec le duc de Richelieu, sous la Monarchie de Juillet, avec M. de Lagrené, nos souverains écoutèrent d'une oreille complaisante les plans d'occupation de territoires qui leur étaient présentés à l’envi par officiers, fonctionnaires, voyageurs ou même aventuriers, quand ils n’allèrent pas jusqu’à un commencement d'exécution. Comment le prince à l'esprit tout à la fois pratique et aventureux qui devait lancer notre pays dans l’expédition du Mexique, serait-il resté insensible aux paroles de conseillers hardis ?
Il y avait alors à Paris un prêtre, l’abbé Huc:?), qui s'était
1) Voir Z’oung pao, 1909, Mars, Mai, Juillet et Décembre. — 1910, Juillet, Octobre et Décembre.
2) Evariste Régis Huc, né à Caylus (Tarn & Garonne), 1% juin 1813; admis au Séminaire interne des Lazaristes à Paris, 5 sept. 1836; voeux, 15 oct. 1838; quitta la
Congrégation, 26 déc. 1852; + à Paris, mars 1860.
fait une grande réputation par le récit du remarquable voyage qu’il avait accompli au Tibet, en compagnie de son confrère l'abbé Gager ‘), appartenant comme lui à la Congrégation de la Mission. Huc écrivait et parlait d’une manière agréable; son succès personnel était considérable: rien de surprenant qu’il eût l'oreille d’une Cour désireuse de conquérir les bonnes grâces de l'Eglise. Huc et Montigny avant son départ pour Siam avaient causé de leurs projets d’établissements lointains avec l'Empereur, et Napoléon III leur avait répondu qu'il leur dirait ce qu'il pensait de leurs idées après la guerre de Russie. Il s'agissait alors de créer une nouvelle Compagnie des Indes française, et de prendre possession pour elle, sous certaines conditions, de la presqu'île de Corée, de la presqu'île de Tourane et de Madagascar. Projet moins chimérique qu’il ne parait à première vue, puisque la République a réalisé une grande partie du rêve de l’Empire, en occupant l’Annam et Madagascar.
En débarquant en France, Mgr. Pellerin ?) allait donc trouver un concours inespéré.
En Janvier 1857, l'abbé Huc remit à l'Empereur la note suivante:
«M. l'abbé Huc, ancien missionnaire apostolique en Chine, a l'honneur de soumettre à l'Empereur les considérations suivantes :
«L’Extrème Orient sera bientôt le théâtre de grands évènements. Si J Empereur le veut, la France pourra y jouer un rôle important et glorieux. Dans la Préface de mon nouvel ouvrage intitulé: Le Christianisme en Chine,
1) Joseph Gabet, né 4 déc. 1808, dioc. de St. Claude; admis au Séminaire interne de St. Lazare, 22 fév. 1834; + au Brésil, 3 mars 1853.
2) François Marie Henri Ayathon PELLERIN, du diocèse de Quimper; Miss. ét. de Paris; parti le 26 déc. 1843; miss. en Cochinchine; évêque de Biblos; premier vicaire apostolique de la Cochinchine septentrionale (chef-lieu. Hué), 1850; + 13 sept. 1862, au collège général de Poulo-Pinang, à 50 ans.
3) Note autographe signée.
Note de l’abbé Huc, Janvier 1857. *)
en Tartarie et au Thibet, *) j'ai jeté un coup d'oeil sur les affaires politiques de la Haute Asie, mais je n'ai pas cru prudent de dire toute ma pensée et d’indiquer les grandes choses que la politique de l'Empereur pouvait entreprendre dans l'intérêt de la France et à la gloire de son règne.
«Voici un fait peu connu et de la plus haute importance. En 1784, Gta- Low, Roi de Cochinchine, fut dépossédé de son royaume par une insurrection. Un Français, l’évêque d’Adran, qui exerçait en Cochinchine une grande influence, saisit cette occasion pour négocier entre la France et la Cochinchine un traité d'alliance. Il se rendit en France avec le fils ainé du Roi Gialong et arriva à Paris en 1786. La guerre d'Amérique venait de donner une grande extension à la puissance maritime de la France, et le projet de l’évêque d’Adran fut accueilli avec empressement par Louis XVI. Le traité d'alliance fut signé à Versailles le 28 novembre 1787, par les ministres de Louis XVI et par le prince Canh, au nom de son père Gia-Long.
«D’après ce traité, la France s’engageait à fournir au roi Gia-Long alors expulsé de la Cochinchine, les moyens de reconquérir son royaume; de son coté le roi Gia-Long faisait cession à la France du port, de la presqu'île et de la province de Tourane.
«L'évèque d’Adran repartit donc pour la Cochinchine avec le fils ainé du roi Gia-Long et un personnel choisi d'officiers français, marins et militaires. Il devait en passant prendre des troupes à Plle de France et à Pondichéry. Mais la nouvelle de la révolution française y mit obstacle. Néanmoins les officiers partis avec l’évêque le suivirent en Cochinchine et ce fut par leur énergique et habile assistance que le roi Gia-Long put reconquérir ses états. Les Chrétiens indigènes organisés par l'évêque d’Adran formèrent la portion la plus solide et la plus dévouée des troupes du Roi.
«La révolution française fit oublier la Cochinchine et l'exécution des conditions du traité.
«Sous Louis XVIII, au commencement de la Restauration, la France essaya de réclamer ses droits sur le Port et la Province de Tourane mais les tentatives furent si maladroites qu’elles n’aboutirent qu’à l’exclusion absolue des Français de la Cochinchine et aux persécutions les plus sanglantes contre les Chrétiens indigènes.
«Aujourd’hui les circonstances sont des plus favorables pour occuper en Cochinchine le territoire auquel la France à un droit incontestable, d'après le traité de 1787 signé à Versailles. L'occupation de la Cochinchine est la chose la plus facile du monde; elle offrirait des résultats immenses. La France a
dans les mers de Chine des forces plus que suffisantes pour exécuter cette
1) Le Christianisme en Chine, en Tartarie et au Thibet par M. Huc, ancien mis-
sionnaire apostolique en Chine, Paris, Gaume, 1857 —1858, 4 vol. in-8.
entreprise et repousser toutes les attaques que le roi de Cochinchine oserait tenter.
«La population, douce, laborieuse, très accessible à la propagation de la Foi chrétienne, gémit sous la plus abominable tyrannie. Elle nous accueillerait comme des libérateurs et des bienfaiteurs. Il faudrait peu de temps pour la rendre entièrement catholique et dévouée à la France.
«Tourane entre les mains des Français serait un port inexpugnable et le point le plus important pour dominer les affaires de la Haute Asie. Le territoire de la Cochinchine est d’une fertilité comparable à celle des plus riches régions intertropicales. Le pays est propre à la culture de toutes les denrées coloniales. Ses principaux produits et moyens d'échange sont actuellement le sucre, le riz, les bois de construction, l’ivoire, etc. .... enfin, l’or et l'argent dont les mines sont riches et exploitées depuis longtemps.
«En résumé, il importe grandement à la France dans les circonstances actuelles d’avoir un établissement riche et puissant dans l'Extréme Orient. A tous les points de vue la Cochinchine est le poste qui nous convient le mieux. Nous avons le droit de l’occuper; l'occupation est des plus faciles. Elle ne coûtera rien à la France; elle ne peut manquer d’avoir de grands résultats en gloire et en richesses.
«Les Anglais ont les yeux ouverts sur Tourane. Ils nous y précéderaient s’ils avaient connaissance de nos droits et d’un projet d'occupation.
«Si ce court exposé est de nature à faire impression sur l’esprit de l'Empereur, il sera facile à M. Huc de donner à Sa Majesté les renseignements les plus détaillés et les plus précis.”
E. Huc 28, rue de Bourgogne.
Napoléon IIT donna cette note au Ministre des Affaires étrangères qui demanda à M. Cinrrar, garde des archives, ancien direc-
teur des affaires politiques, de lui faire un rapport.
«Mr. Pabbé Huc, ancien missionnaire de St. Lazare en Tartarie et en Note, 20 Mars Chine, à fait parvenir sous les yeux de l'Empereur une note dans laquelle il LATE demande que la France profite de la présence de ses forces navales dans les mers de Chine pour occuper la Cochinchine en s’emparant du port et de la presqu'île de Tourane. Il affirme que nous y avons un droit incontestable, aux termes du traité conclu en 1787 entre la France et le Roi de Cochinchine, représenté par l’évêque d’Adran, et d’après la cession de l’isle de Tourane que cet acte stipulait en faveur de la France.
«Deux questions se présentent ici: une question de droit et une question
de convenance ou d'utilité, sans parler d’une troisième: la question d’exécution.
«Au point de vue du droit, il convient avant tout d'examiner la valeur des stipulations du traité signé à Versailles le 28 novembre 1787 par le Cte de Montmorin, Ministre des Affaires Etrangères, et l’Evèque d’Adran, plénipotentiaire du roi Nguyen-anh, qui, dépossédé de ses Etats par une révolte, l’avait envoyé en France, avec le jeune prince son fils, pour solliciter l’assistance du Roi Louis XVI.
«Ce traité contenait de la part du Roi de France, l’engagement de fournir au Souverain de la Cochinchine les secours nécessaires pour l’aider à remonter sur le trône. Ces secours devaient consister dans une expédition de quatre frégates portant un corps de troupes de 1200 hommes d'infanterie, deux cents artilleurs et 250 caffres. De son côté, le Roi de Cochinchine, dans l'attente d’un service si important, cédait éventuellement à la France la propriété absolue et la souveraineté de l'isle formant le port principal de la Cochinchine, appelé hoi-nan et par les Européens Touron. Il cédait également l’île de Pulo-Condor dont la Compagnie française des Indes, après l'avoir fait reconnaître en 1720, n'avait pas voulu prendre possession, et que les Anglais avaient abandonnée après quelques années d'occupation, comme un poste sans importance, et probablement aussi à cause de son insalubrité.
«Le Roi de la Cochinchine nous accordait, en outre, une liberté de commerce exclusive dans ses Etats et la faculté d'y fonder tous les établissements que nous jugerions utiles pour le commerce et la navigation.
«Enfin le traité du 28 novembre 1787 constituait une alliance défensive entre la France et la Cochinchine par l'engagement mutuel que les deux souverains y prenaient de se secourir contre leurs ennemis respectifs.
«La condition essentielle des cessions de territoire et des avantages stipulés à notre profit était, comme on vient de le voir, la prestation effective du secours promis par la France au Roi Nœuyen-anh, mais cette condition ne fut pas remplie. L'expédition qui devait partir de Pondichéry n'eut pas lieu, et le Roi de la Cochinchine ne recouvra ses Etats qu'avec l'assistance de quelques volontaires que l’Evêque d’Adran lui avait amenés de Pondichéry.
«Le traité de 1787 n'ayant donc pas reçu d'exécution de la part de la France, le titre que nous voudrions nous en faire pour réclamer la propriété de Tourane et de Pulo Condor, serait sans valeur. Vouloir occuper par la force ces portions du territoire cochinchinois, ce serait la guerre avec la Cochinchine, une guerre injuste, qui se prolongerait probablement même après la conquête de Tourane, et pourrait nous entraîner dans une suite d'entreprises difficiles et de dépenses ruineuses à d’aussi grandes distances.
«Ainsi, au point de vue de la question de droit, nous ne serions pas fondés à nous prévaloir du traité de 1787 pour revendiquer la presqu'isle de Tourane
ou pour nous en emparer de vive force.
«Quant à la convenance et à l’utilité qu’il y aurait de l’entreprendre, ce côté de la question est tout au moins fort contestable.
«Et d’abord, quand on veut former des établissements si lointains, il faut que la fondation puisse s’en rattacher à une idée d'ensemble, à un système de possessions maritimes et coloniales qui puissent leur servir à la fois de lien et d'appui. Il ne saurait en être ainsi d’un établissement français en Cochinchine depuis la perte de l’isle de France que Mr. de la Bourdonnais, si bon juge en pareille matière, considérait comme la clef du commerce des Indes pour la France, comme le boulevard de ses établissements en Asie, et comme un moyen de conquêtes en devenant le dépôt de nos forces de terre et de mer. Tourane entre nos mains ne serait qu'un poste isolé, difficile à protéger et peut-être encore plus difficile à conserver. En effet, ce n’est ni de Bourbon, ni de Pondichéry, dans l’état présent de ces colonies, que Tourane pourrait recevoir appui et protection, surtout en cas de guerre maritime, L'occupation de cette partie du territoire de la Cochinchine ne serait, on peut le craindre, qu’une source d'embarras pour nous, sans compensations suffisantes. Elle tendrait à diviser et à affaiblir l’ensemble de nos forces navales par la nécessité qu'il y aurait d'entretenir sur ce point de l’Extrème-Orient des stations pour la sécurité de notre établissement. Elle risquerait enfin de nous préparer, sous plus d'un rapport, de fâcheuses et regrettables déceptions, comme en offre déjà l’histoire de nos entreprises coloniales.
«Et à ce sujet, il convient de se demander ce que c’est que la presqu'île de Tourane ou Hoi-nan. Or, voici ce que le gouverneur de Pondichéry, M. Conway, disait dans une dépêche adressée au Maréchal de Castries, Ministre de la Marine, le 20 juillet 1788:
«Je lui ai demandé (à l’évêque d’Adran) des renseignements sur l’isle d'Hoi-nan qui appartient aux Chinois. Il m'a répondu que cette isle, longue de quatre à cinq lieues, formait le port et la baye de Touron; qu'à la vérité, elle ne produisait rien, mais qu'on pourrait y semer du riz. Je lui ai demandé ce que produisait le continent voisin de cette isle. Il m'a répondu que cette partie du continent était inculte et avait été dévastée par les Cochinchinois pour se mettre à l'abri des incursions des Tonquinois. Ainsi, Monseigneur, vous voyez que les cessions faites au Roi, au nom du Roi de la Cochinchine qui n’a rien et ne peut rien, consistent en une isle affreuse, (Pulo Condor) qu'aucune nation n'a voulu habiter, et une autre isle déserte, voisine d’un continent désert.
vil est bon d'ajouter que le commerce extérieur de la Cochinchine est presque exclusivement entre les mains des Chinois; qu’ils en sont, depuis des siècles, en possession, échangeant leurs produits manufacturés contre les produits naturels de ce Royaume; et qu’il serait sans doute bien difficile de supplanter dans des relations si habituelles et si anciennes une nation aussi industrieuse, aussi économe, aussi adroite que le peuple chinois.
«On prétend, disait encore le gouverneur de Pondichéry dans la lettre déjà
citée, qu'il serait avantageux de jeter les fondements du commerce français dans une partie éloignée des établissements anglais en Asie. Mais en jetant les yeux sur la carte, ne voit-on pas que l'établissement fait à la Cochinchine, en le supposant praticable et présentant un avantage réel, est à la merci des Anglais et des Hollandais qui sont, pour ainsi dire, les maîtres des détroits de Malacca et de la Sonde?»
«Les objections qui précèdent acquièrent encore plus de force, si l’on se représente non seulement la presque nullité de notre commerce dans l’Indo- Chine, mais l'absence d'éléments propres à l'y féconder. À cet égard, le présent est misérable, et l’avenir plus que douteux.
«Au total, nous n'avons dans l’Extréme-Orient que des intérêts bien minimes en comparaison de ceux de l'Angleterre, maîtresse de l’Inde et d’autres possessions importantes, des Pays-Bas, maîtres de Java, et des Etats-Unis dont le commerce avec la Chine a pris et acquiert encore tous les jours une si vaste extansion. Nous ne pouvons avoir là qu’une position en rapport avec une telle infériorité: toute illusion à ce sujet pourrait avoir des dangers. Notre mission dans les Mers de Chine se réduit, quant à présent, à un rôle d’observation attentive des évènements qui tendent à s’accomplir, de protection active en faveur de la religion et de l'humanité, — d'influence civilisatrice, comme il appartient à la France d’en exercer, — de surveillance nécessaire par rapport à l'exécution des traités existants, et d'encouragement accordé, dans la mesure du possible, aux faibles et timides essais de notre commerce de même qu’à tout ce qui pourra tendre à en améliorer la situation dans ces régions lointaines.
«Notre légation en Chine, nos Consulats et nos Stations navales paraissent devoir suffire à cette tàche.
«En résumé, la proposition de Mr. l'abbé Huc, tendante à nous faire occuper la Cochinchine, ne parait admissible ni au point de vue du droit et des traités, ni au point de vue de l'utilité et encore moins de la "nécessité.
«Nous avons des intérêts et des questions assez graves à suivre en Europe, en Orient, en Amérique, une tâche assez rude et assez compliquée à accomplir en Algérie, d’autres possessions maritimes assez arriérées en colonisation, à peupler, à cultiver et à faire prospérer, sans nous lancer ailleurs dans des entreprises hasardeuses, sans aller créer, de nos propres mains, au centre des mers de l'Inde et de la Chine, de nouvelles sources de préoccupations, d’embarras et
de charges pour la France.»
J'ai jadis publié intégralement la correspondance de l'évêque
d'Adran avec la Cour de Versailles !); elle indique clairement les
1) La Correspondance générale de la Cochinchine (1785—1791) publiée par M. Henri Cordier, — Ext. du T'ourg pao, — Leïde, E. J. Brill, 1906 —1907, in—8, pp. 236.
causes de la non-intervention de la France en An-nam. Il est bon d'ajouter que Nguyen-anh n'avait aucun droit ni au titre de Roi ni au trône de Cochinchine; il n’était que l'héritier des Nouyen, les maires du Palais à Hué; le souverain légitime était le descendant des princes de la dynastie des Lé; il est impossible que l'évêque d’Adran ait ignoré ce fait que je signale plus loin.
Le 7 Avril 1857, le Ministre des Affaires étrangères prévenait ses collègues de la Marine et du Commerce que l'Empereur, après avoir entendu les observations dont M. Huc l'avait entretenu, avait décidé que la question serait déférée à l'examen d'une commission composée de personnes appartenant aux Ministères des Affaires étrangères, de la Marine et de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, et qu’il avait fait choix en ce qui le concernait du Baron BRrenter ‘), Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Naples, alors à Paris, et de M. Cintrat *), Directeur des Archives et de la Chancellerie des Affaires étrangères dont nous n'ignorons pas l'opinion; le Ministre priait son collègue de vouloir bien lui faire connaître les personnes que de son côté il aurait jugé convenable de désigner; la commission après avoir été constituée se réunirait au Ministère des Affaires étrangères, sous la présidence du B°2 Brenier et aurait à écouter et à apprécier les explications
que M. Huc devait être appelé naturellement à lui donuer.
1) Alexandre Anatole François Tenri BRENIER, baron de la Renaudière (fils de Joseph Henri B., chef de la comptabilité au Ministère des Affaires étrangères) né avant 1819; + à la Lucassière (Indre-et-Loire) le 28 mars 1885; il avait été envoyé à Naples le 7 nov. 1855 comme ministre plénipotentiaire. Cf. Louis FARGES, dans la Grande Encyclopédie.
2) Pierre CiNTRAT, né à Courcelles (Sarthe) le 7 novembre 1793; mort après 1866; entré aux Affaires ctrangères, 1815; Directeur des Affaires politiques (1848—3 mars 1849); garde des Archives (3 mars 1849) (à la place de M. Edouard Carterou) jusqu'à sa retraite (29 oct. 1866).
Commission spéciale.
Pour faire partie de la commission, l'Empereur avait désigné le Contre-Amiral FouricHon; de son côté le Ministre de la Marine, l’Amiral Hamelin, fait choix (11 avril 1857) du capitaine de vaisseau Jaurès, Membre de l’Amirauté; le Ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics délégue M. Fceury, Directeur du Commerce Extérieur; le 22 avril, le Comte Walewski désigne M. de Morras') pour remplir les fonctions de Secrétaire de la Commission.
Le 3 Mai, le Baron Brenier remettait au Ministre des Affaires étrangères le procès verbal de la première séance de la Commission avec une série de questions à résoudre, base d'examen de la question
qui fut approuvé le 11 Mai par le O® Walewski.
Cependant Mgr. Pellerin adressait une lettre au Baron Brenier que celui-ci remettait au Ministre des Affaires étrangères le 29
mai 1857:
1) Eugène Durcor de Morras, né le 4 juillet 1810; chargé de travaux historiques à Madrid (1837); attaché à l’ambassade du due de Fezensac, à Madrid (19 juillet 1838); attaché à la Légation du Mexique (8 oct. 1839); chargé de mission en Californie (nov. 1839); part le 29 mai 1840 de Mexico; s’embarque à Mazatlan le 23 mars 1841; l’exploration dure trois années, et à son retour, il est attaché au Cabinet de M. Guizot; chargé de nombreuses missions politiques et historiques à Madrid (sept. 1844); en Catalogne (sept. 1845), à Londres (déc. 1845), en Navarre et dans le pays basque (mars 1846) à Bayonne (juin 1846), à Berlin (oct. 1846), à ‘Madrid (avril 1847, janvier 1848), à Rome (sept. 1849). — Secrétaire de la Commission de liquidation des indemnités mexicaines (25 mars 1851); de la Commission de délimitation des Pyrénées (14 juillet 1853); de la Commission de l'indemnité de Guatemala (13 janvier 1855); de la Commission de délimitation des Guyanes (14 août 1855); de la Commission du Testament de Napoléon 1 (6 mai 1856); de la Commission d’examen d’un projet d’établissement en Cochinchine conseillé par le P. Huc) (22 avril 1857) — Rédacteur à la direction politique (19 juin 1857); secrétaire de la Commission, de répartition des indemnités aux victimes des corsaires colombiens (1% août 1858). — Sous-directeur à la direction politique (12 déc. 1867); membre du Comité des Travaux historiques (15 fév. 1875); ministre plénipotentiaire de 2° classe (10 janvier 1878); admis à la retraite (11 fév. 1879); membre de la Commission
du Commerce extérieur (11 fév. 1879); chargé de travaux particuliers. — Mort le — 189?
A Son Excellence Monsieur le Baron Brenier. Lettre de Mgr. Pellerin au Baron Brenier,
Monsieur le Ministre,
«Je prie V. E. de me permettre de lui adresser quelques nouveaux renseignements qui pourront être utiles à la cause de la Cochinchine en faisant mieux connaître la triste situation dans laquelle se trouve ce malheureux royaume par suite de la mission de M. de Montigny.
«Je savais déja qu'à peine le Catinat avait paru dans la rade de Tourane et surtout lorsqu'il eût détruit les forts qui entourent cette rade, le roi furieux avait donné les ordres les plus sévères contre les Chrétiens, et par suite de ces ordres tous les mandarins chrétiens avaient été mis à la chaîne et torturés, les principaux de nos néophytes avaient été emprisonnés, nos colléges avaient été détruits, nos maisons religieuses dispersées, partout l’appréhension des plus erands malheurs: une lettre que je reçus de Mgr. le Vicaire apostolique du Tonquin occidental lorsque j'étais à Hongkong me confirmait toutes ces choses ; mais depuis peu de jours j'ai reçu des lettres désolantes de Mgr. mon coadjuteur, et je vais me permettre de transcrire ici quelques passages de ses lettres: [Suit un récit des mauvais traitements infligés aux Chrétiens].
«Voila, Monsieur le Ministre, une partie de ce que m'’écrit mon coadjuteur et qui peut donner une idée du triste état dans lequel se trouve ma pauvre mission. Je l’avais quittée afin d'aider l'expédition de M. de Montigny par les renseignements que j'étais plus à même que personne de donner: j’y étais fortement engagé par les autres vicaires apostoliques du royaume et par mes confrères. Aussi dès que j'ai appris que des navires français étaient dans les mers de la Cochinchine, je m'embarquai avec un de mes missionnaires pour les rejoindre; mais je fus assaill par un horrible typhon, ma barque fut broyée sur le rivage; nous avons été longtemps au fond de l’eau; tout ce que nous avions à été perdu ou pillé par les pêcheur payens; si ce n'avait pas été la nuit, ils nous auraient reconnus et livrés aux mandarins pour obtenir la prime promise et nous aurions eu la tête tranchée; nous pümes cependant nous réfugier dans les montagnes où nous avons erré longtemps mourant de faim, de soif et de misère, et souvent poursuivis par les Mandarins et les soldats. Le missionnaire qui m'accompagnait n’a pu résister à tant de souffrances, et il est mort entre mes bras. Ce n’est qu'après deux mois et demi d’horribles tribulations que j'ai pu arriver exténué et à moitié nu à bord de la corvette La Capricieuse où j'ai trouvé la plus touchante hospitalité.
«Lorsque M. de Montigny arriva à Tourane je l'aidai dans les tentatives qu'il a faites pour obtenir un traité d'alliance en servant d’interprète et en traduisant plusieurs pièces: mais les moyens dont pouvait disposer M. de Montigny étant insuffisants pour en imposer au Roi et vaincre ses mauvaises dispositions, il a fallu partir après avoir éprouvé un déplorable échec, et alors il
m'était impossible de rentrer dans ma mission; j'aurais été pris, coupé en cent
morceaux, et ce que je redoutais le plus c'est que j'aurais compromis les Chrétiens.
«Alors après avoir pris conseil de plusieurs personnes sages, je me suis décidé à venir me jeter aux pieds de S. M. l'Empereur pour la supplier d’avoir pitié de nos pauvres missions, et j'espère tout de son grand cœur.
«Je demande pardon à V. E. de la tracasser ainsi par tous ces détails, mais son dévoñment à toutes les bonnes causes m'est un sûr garant que je serai exCusé.
»Je suis, etc.»
+ Fr. Mar. Hen. Ag. PELLERIN Evèque de Biblos Vic. apost. de la Cochinchine septle.
En juin 1857, la note suivante est rédigée:
Note demandée «Depuis plus de trente années, les dispositions du Gouvernement annamite Ain F8ST: à l'égard des étrangers n’ont subi, en apparence, aucune modification. C’est qu’en effet, si, dans ces derniers temps, l'Empire a changé de souverain, il n’a point changé de maître. Le conseiller intime du cruel Minh-mang, le grand mandarin Long-koué, a gouverné sous son faible et indolent successeur Thieu-tri et occupe encore la place de premier Ministre auprès de l'Empereur actuel Tu- Duc. À la mort de Minh-mang, Long-koué plaça Thieu-tri sur le trône et quand celui-ci ne fut plus, comme il lui fallait un souverain qu'il put conduire au gré de son ambition, il mit la couronne sur la tête de Tu Duc, second fils de l'empereur défunt, au préjudice de son frère aîné An-fong. Sous les règnes de Minh-mang, de son fils et de son petit-fils, les Chrétiens ont toujours été plus où moins persécutés et les étrangers toujours tenus à distance. Long-Koué a tou-
jours été fidèle à sa politique.
«Ce n’est point cependant que cette politique, tout en maintenant invariablement son principe, n'eut cessé parfois d’être aussi active, ni qu’elle se soit toujours signalée par d'aussi sanglantes exécutions. L'un des mandarins les plus haut placés à la Cour, converti récemment au Christianisme, protégeait sousmain ses coreligionnaires et prévenait, autant qu'il était en lui, l’exécution des ordres du premier ministre. L’effroi inspiré par les actes vigoureux du Commandant Lapierre seconda merveilleusement ses généreux efforts. Il ralentit la persécution et si quelque temps après, elle se ralluma, sous l'influence du vieux Long-Koué, plus vigilante et plus inexorable qu’elle n'avait jamais été, si en 1854 et en 1855 les missionnaires Schæffler et Bonnard furent martyrs, si leurs confrères furent toujours contraints de se tenir cachés, les Chrétiens indigènes respiraient depuis deux ans, lorsque M. de Montigny reçut la mission qui l’autorisait à conclure un traité de commerce avec le gouvernement annamite.
«Déjà, le Gouvernement anglais en avait confié une semblable à son représentant en Chine, Sir John Bowring, et celui-çi avait envoyé en Cochinchine,
au mois d'août 1855, le Secrétaire interprète de la Légation britannique, M.
Wade, pour lui préparer les voies. M. Wade conduit à Tourane sur le vapeur de guerre, le Rattler, devait chercher à entrer en rapport avec un des hauts fonctionnaires du royaume annamite, lui remettre une lettre adressée par le gouverneur de Hong-kong au Roi et attendre la réponse. La mission dont il était chargé échoua complètement, il ne put avoir de communications qu'avec des autorités subalternes et rapporta la lettre qu’on lui avait confiée. Cette tentative avait paru toutefois avoir inspiré une inquiétude salutaire et utile
pour des négociations futures au gouvernement annamite.»
Suivent le récit de l'affaire du Catinat et de la mission de Montigny.
D'autre part, l'amiral Rigault de Genouilly donnait son opinion
sur la question:
Le 24 juin 1857, il écrivait à M. de Lesseps, à bord de la
Némésis, de Singapore:
DA te «Je recueille ici que les missionnaires français de Cochinchine se remueraient à Paris pour faire faire une expédition contre le royaume annamite. L'usage des missionnaires est de représenter tout comme facile, et c’est par ce procédé qu'ils ont lancé M. LAPiERRE dans une expédition qui n’a eu d'autre résultat que de nous couvrir de ridicule. Si donc l’on entame quelque chose de ce côté, il faut être décidé à pousser la chose à fond, et que le gouvernement sache bien qu’il y a insuffisance de forces pour faire capituler le gouvernement Cochinchinois, non pas de torces navales, mais de troupes. Il faut au moins 1000 hommes d'infanterie de marine, 2 compagnies d'artillerie et une compagnie du génie pour prendre Tourane, ses forts et occuper le’ tout jusqu’à capitulation du gouvernement d'Hué. On peut tabler là-dessus ou l’on se jette dans des entreprises qui pourront être peu honorables et sans résultats. Je parle d’après la connaissance des lieux car j'ai fait l'expédition de M. Lapierre.»
Le 10 septembre 1857, M. Mocquaro est chargé par l'Empereur de soumettre à l'examen du Ministre des Affaires étrangères la requête par laquelle le Vicaire apostolique de la Cochinchine sollicite la protection du (Gouvernement en faveur des Chrétiens de cette
contrée.
Opinion de PAmiral Rigault de Genouilly.
Requête de Sire,
Mgr. Pellerin
ben «Je prie Votre Majesté de me permettre de lui parler encore de nos pauvres
néophytes de la Cochinchine et des Missionnaires français qui sont dans le royaume d’Annam; leur sang coule à l'heure qu’il est, et leur condition est devenue encore plus horrible depuis la dernière démarche tentée par la France. Si maintenant, on ne fait rien pour nous, il est à craindre que le christianisme ne soit anéanti dans ces contrées qui semblent cependant si disposées à recevoir les bienfaits de la religion chrétienne et de la civilisation.
«Lorsque M. de Montigny quitta le port de Tourane après avoir essuyé le plus déplorable échec, et il ne pouvait pas en être autrement, vu les moyens dont il pouvait disposer, il dit au gouvernement annamite qu’il allait en référer à son gouvernement qui ne laisserait pas les choses là. Il ne m’appartient pas, Sire, d'exposer ici à Votre Majesté les avantages matériels et politiques qui résulteraient pour la France d’une occupation de quelques ports de la Cochinchine sur lesquels la France a des droits: je crois que cette occupation n'est pas nécessaire pour sauvegarder les intérêts des Chrétiens, mais je viens supplier Votre Majesté de ne pas nous abandonner. Ce qu’elle fera pour nous attirera sur Elle et sur son auguste dynastie les bénédictions de Dieu.
«Pour nous obtenir un peu de paix et de liberté, il me semble que les
moyens à employer ne seraient pas très onéreux pour la France.
«Je suis avec le plus profond respect», Sire, De Votre Majesté Le très-humble et très-obéissant serviteur et sujet. + Fr. Mar. Hen. Ag. PELLERIN Ev. de Biblos Vic. ap. de la Cochinchine Sept.le Le 30 Août 1857.
Opinion de la Plusieurs questions devaient naturellement se poser à l'esprit Commission spéciale. des membres de la Commission spéciale. Les attentats répétés contre |
les missionnaires nos compatriotes ou nos protégés justifiaient sans doute les mesures coercitives que nous pouvions être appelés à exercer, mais n’avions-nous pas aussi quelques droits en Annam, stipulés par des traités ou des conventions, en un mot quelle était la valeur de ce fameux traité signé à Versailles en 1787 par l'évêque d'Adran qui était le principal argument — il venait de l'être tout
récemment encore par l'abbé Hue — mis en avant à l'appui de
LA POLITIQUE COLONIALE DE LA FRANCE. dl
nos réclamations en Cochinchine. [Il suffisait d'examiner un instant la question pour la résoudre et s’apercevoir que nos droits n’existaient pas. En effet, le traité de Versailles était un contrat bilatéral: les avantages qui y étaient stipulés ne nous étaient acquis que si nous exécutions nous-mêmes les clauses de ce traité, c’est-à-dire si nous prétions secours au futur Gia-long; or les instructions secrètes envoyées au Comte de Conway ‘), gouverneur de Pondichéry, laissaient cet officier juge de l'opportunité de faire l'expédition de Cochinchine, ce qu'ignorait d’ailleurs l’évèque d’Adran. M. de Conway pensa que dans les circonstances, l'entreprise offrirait trop de risques et peu de profits; l'évêque d'Adran fut donc obligé d'agir par ses propres moyens; lui seul et ses compagnons avaient droit individuellement à la gratitude du prince annamite: la France et son gouvernement s'étant tenus à l'écart.
L'évêque d’Adran qui habitait la Basse Cochinchine ne me parait avoir eu que des notions vagues sur le centre de l’Annam, c’està-dire Hué et Tourane. En outre, il fit preuve d'ignorance, sinon de ruse, en présentant Noœuyên-Anh, le futur Gia-long, comme l'héritie des rois d’Annam: Nœuyên-Anh n'était que le neveu et l'héritier de Dué-tông, chua ou maire du palais et non roi, à Hué, administrant la Cochinchine au nom du Bua, le véritable souverain, Lê Hiên-tông, de même qu'avant la révolution de 1868, les Chogouns de la maison de Tokougawa dirigeaient les affaires du Japon à Yedo, tandis que le Tenno, le véritable empereur, végétait à Kyoto.
Mais la Commission spéciale n’aborda pas l'examen de cette
1) Voir la Correspondance générale de Cochinchine, citée supra.
dernière question; elle constata comme l'avait déjà fait la note citée plus haut la non-valeur du traité de Versailles, mais comme il fallait châtier les persécuteurs de nos missionnaires et satisfaire en même temps au désir secret de l'Empereur Napoléon et de son entourage, elle proposa l'occupation des trois villes principales de l’Indo-Chine: Hué, Ke-tcho [Hanoï] et Saigon.
(à suivre).
PAR
Administrateur des Services Civils de l’Indochine, Correspondant-Délégué de l’Ecole Française d’Extrème Orient.
(Suite). 1)