CHAPITRE XXII
Le Baron Gros et l’Amiral Rigault de Genouilly.
Nous avons vu que le 25 novembre 1857, le Ministre des Affaires étrangères avait donné avis au Baron Gros de la mission que devait accomplir l'amiral Ricaurr de GENouILLY quand auraient pris fin les hostilités contre la Chine; on s'était fait des illusions à Paris sur la durée de la lutte avec l'Empire du Milieu. Mais avant que notre Ambassadeur n'ait reçu les instructions de son ministre, le bruit de l'expédition de Cochinchine s'était répandu en Chine, l’Amiral ayant recu des dépêches du Département de la Marine, en sorte que par suite d’un manque unique de direction des affaires à Paris et aussi de la rivalité qui a toujours existé entre la Marine et les Affaires étrangères, notre Agent ainsi qu’il l'explique par la dépêche suivante, faute d'instructions, se trouvait dans une position fausse non seulement vis-à-vis de son subordonné Rigault de (Genouilly, mais aussi de son collègue anglais, Lord ELcix.
Le 27 Janvier 1858, à bord du Primauguet, le Baron Gros
écrivait au Ministre des Affaires étrangères:
1) Henri Corvise, L'Expédition de Chine de 1857—1858, p. 226.
Lettre du Baron Gros au Ministre des Affaires étrangères 27 janvier 1858.
«Je suis allé voir M. l’Amiral RIGAULT de GENOUILLY au Quartier général, et, dans cette visite, il m'a appris confidentiellement que le dernier courrier lui avait apporté l’ordre de l'Empereur d’aller le plus tôt possible prendre possession de Tourane et d’y faire flotter notre drapeau.
«A mon retour à bord du Primauguet, j'ai été prévenu par les personnes attachées à ma mission, que le bruit était généralement répandu dans le camp et à bord de tous les bâtiments, que l’Amiral allait se rendre bientôt en Cochinchine avec la Némésis, le Phlégéton et le Primauguet, et que la Durance avait l’ordre de se rendre tout de suite à Manille pour y recruter des Tagals, détails d'exécution qui ne peuvent être connus que de l'Etat-Major de la division. J'ai vu dans la confidence de l’Amiral et dans les rumeurs qui l’avaient précédée, une complication d'autant plus fàcheuse pour les affaires de Chine, que Lord ELGIN m'avait déjà parlé d’une dépêche que Lord CLARENDON lui avait écrite exprès au sujet de quelques paroles que V. E. aurait dites sur la Cochinchine à l'Ambassadeur d'Angleterre à Paris, et il ne m'avait pas été difficile de voir que mon collègue d'Angleterre n’avait pas vu avec plaisir que nous fassions à Son Gouvernement des ouvertures dont il semble comprendre la portée. Je me suis rendu de nouveau au Quartier général et j'ai exprimé à l'Amiral les regrets que j’éprouvais de la publicité donnée à une entreprise qui pourrait compromettre, en ce moment, les rapports si confiants et si intimes établis entre Lord ELGIN et moi. L’Amiral a partagé mes regrets tout en m’exprimant, cependant, la singulière idée que les indiscrétions, dont il se plaignait autant que moi, ne pouvaient provenir que des personnes attachées à ma mission.
«Le 921 janvier, mes dépêches m'ont été remises portant le timbre de Macao, et, le même jour, j'ai écrit officiellement à l’Amiral une lettre dont V. E. trouvera ci-joint une copie, lettre que j'ai rédigée de manière à provoquer une communication officielle de sa part au sujet de cette affaire de Tourane; je joins ici une copie de la réponse que j'ai reçue et une copie aussi de la réplique que cette réponse a motivée de ma part. Mais, dans l’intervalle du 29, date de la lettre de l’Amirail, au 26, jour où ma dernière réponse lui a été remise, des communications officieuses et satisfaisantes ont eu lieu entre nous et j'ai dû lui écrire ma lettre du 26 pour mettre, d’une part, ma responsabilité à couvert, et de l’autre pour assurer autant qu’il peut dépendre de moi le succès de la mission que l'Empereur a daigné me confier.
Cet incident n'aura, je l'espère, aucune suite, bien que le départ de la Durance pour Manille, qui, je crois, a déjà eu lieu, puisse faire faire quelques conjectures à bord du Furious sur lequel Lord Elgin a son pavillon.
«Si le Haut Commissaire de S. M. Britannique me parlait des rumeurs qui ont circulé dans le camp, et qui peuvent être arrivées jusqu’à Jui, je lui répondrais que je sais bien qu’après la solution des affaires de Chine, une partie
de nos forces pourront peut-être se diriger sur Tourane où nous avons des
griefs sérieux à faire redresser, mais qu’en ce moment je ne crois pas qu’il soit question d'éloigner de ces parages la moindre partie de nos forces, alors surtout que l'alliance si heureusement consolidée par des succès obtenus en commun a réuni nos deux drapeaux.»
La correspondance suivante s’engageait par suite entre le diplomate et le marin; le Baron Gros avait enfin reçu avis des inten-
tions du Gouvernement impérial:
Primauguet, le 21 janvier 1858.
Monsieur l’Amiral,
«Ce n’est que ce matin à dix heures que j'ai reçu les lettres et les dépéches apportées pour moi par le dernier paquebot d'Europe arrivé à Hongkong. Parmi ces dépèches, il s’en trouve une de M. le Ministre des Affaires étrangères qui me fait connaître la décision prise par le Gouvernement de l'Empereur au sujet de nos affaires en Cochinchine, et je m’empresse de vous en envoyer une copie, à laquelle, je joins aussi une autre copie de la lettre écrite à ce sujet par M. le Comte Walewski à S. E. M. le Ministre de la Marine.
«J'ai déjà eu l’honneur de vous faire connaître la marche que nous nous proposions de suivre, Lord Elgin et moi, pour donner suite à la mission qui nous est confiée, et, dès que nous nous serons définitivement entendus sur l’époque où nous aurons à nous rendre à Chang-haï ou à remonter dans le Pe Tche-li, s'il y a lieu, j'aurai l’honneur de vous le faire savoir, sans perdre un instant, afin que vous puissiez prendre les dispositions qui vous paraîtraient nécessaires pour remplir les intentions du Gouvernement de l'Empereur»,
«Recevez, etc.».
Baron Gros.
Quartier-Général.
Canton, le 22 janvier 1858.
Monsieur le Baron,
«J'ai reçu, avec votre lettre du 21 janvier, les pièces qui y étaient jointes au sujet de nos affaires en Cochinchine, et j'ai l'honneur de vous renvoyer ces documents en vous remerciant de cette communication. Pour que les intentions du Gouvernement de l'Empereur puissent être exécutées, il importe que je sois fixé le plus tôt possible sur la suite que vous devez donner en commun avec votre honorable collégue Lord Elgin, aux affaires de Chine.
«En effet, si les mouvements au Nord sont ajournés pour longtemps, ou si, étant d’un caractère tout pacifique, ils n’exigent pas un grand déploiement de forces, je pourrai, sous un mois, entreprendre et achever la première partie
Baron Gros à l'Amiral Rigault de Genouilly 21 janvier 1858.
Lettre de l’amiral Rigault de Genouilly au Bon Gros 22 Janvier
Le Baron Gros
de la tâche particulière qui m'est confiée. Chang-haï est toujours accessible aux navires, et le golfe de Pe Tche-li le sera à la fin de Février. J'ai donc l’honneur de vous prier de vouloir bien amener M. l'Ambassadeur d'Angleterre à une décision prochaine sur la marche à suivre: il serait important, en effet, que par le prochain courrier je puisse faire savoir à S. E. M. le Ministre de la Marine, quelles mesures je vais prendre, en raison des instructions nouvelles qui m'ont été adressées et à l’accomplissement rapide desquelles l'Empereur parait attacher une extrème importance.
«Veuillez agréer, et.».
RiGAULT de GENOUILLY.
À bord du Primauguet, le 26 janvier 1858.
au Contre- Monsieur l’Amiral, Amiral Rigault Gantr «J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 22 de anvier 2 : , .
dis ce mois en réponse à celle dans laquelle je vous ai envoyé une copie de la
dépèche confidentielle que S. E. M. le Ministre des Affaires étrangères a bien voulu m'adresser le 25 novembre dernier au sujet de la mission que la confiance de l'Empereur vous appelle à remplir en Cochinchine, mission, dit M. le Comte Walewski, que «L'Empereur désire que le Contre-Amiral Rigault de Genouilly puisse remplir le plus tôt possible», mais avec cette restriction, cependant, que «Sa Majesté n’entend nullement modifier ou suspendre le concours que cet Officier Général doit à la mission de M. le Baron Gros, et que les dispositions à prendre par l’Amiral ne pourront en aucun cas, entraver les opérations à poursuivre en Chine, de concert avec les forces navales de Sa Majesté Britannique».
«Permettez moi, Monsieur l’Amiral, de vous soumettre quelques observations qui se présentent à mon esprit au sujet de la complication qui surgit en ce moment et qui, je l'espère, pourra ne pas avoir de suites.
«La dépêche dont j'ai eu l’honneur de vous envoyer une copie a été écrite le 25 novembre dernier, alors que l’on était fermement convaincu, à Paris comme à Londres, que les affaires de Chine forcément ajournées par les graves évènements de l'Inde, ne pourraient être reprises que dans un avenir éloigné et je conçois que pendant l'inaction forcée dans laquelle on supposait l’escadre placée sous vos ordres, le Gouvernement de l'Empereur ait jugé convenable de l'utiliser en Cochinchine. Mais, si je ne me trompe, vous verrez par les dépèches qui nous arriveront avant le 15 février et qui répondront à celles que nous avons écrites au Gouvernement de l'Empereur pour lui annoncer que les forces des deux nations allaient se réunir pour agir de concert et que les deux causes anglaise et française en Chine, étaient devenues solidaires, vous verrez, dis-je, que selon toute [probabilité l'expédition de Tourane devra être remise au moment où la conclusion des arrangements à faire, de gré ou de force avec la Cour de
Pe-king, nous aura rendu notre liberté d’action.
«Ajourner pendant quelques mois encore l'expédition de Tourane dont je comprends, du reste, toute l’importance, n'offre, à mon avis, du moins, aucun danger: il n'y a nul péril en la demeure, tandis que distraire une partie de nos forces de l’action commune en Chine pour les porter ailleurs, pourrait avoir quelques inconvénients dont je vous ai confidentiellement fait connaitre la portée.
«Je vous prie donc, M. l’Amiral, et autant que vos instructions vous permettront de vous rendre au désir que je vous exprime officiellement, de vouloir bien ajourner l'expédition contre la Cochinchine jusqu’au moment où les questions dans lesquelles nos forces sont engagées avec celles de S. M. Britannique auront . reçu une solution définitive, à moins, et il est inutile de le dire, que de nouveaux ordres venus de Paris alors que l’on y connaissait l’action commune des forces anglo-françaises devant Canton, ne pressent l'expédition contre Tourane.
«Le courrier qui est parti de Paris le 10 décembre dernier et qui arrivera dans peu de jours, nous apportera, je l'espère, des réponses aux lettres écrites de Castle Peak le 14 octobre 1857; le courrier du 26 décembre apportera des réponses à nos dépêches du 26 oct. 1857; il arrivera ici avant le 15 février et nous saurons ce que le Gouvernement de l'Empereur, instruit alors de la solidarité établie entre les deux causes, anglaise et française, en Chine, jugera à propos de déterminer sur les affaires de Hué et de Tourane.
«Nous n'avons donc que peu de jours à attendre, et avant l’arrivée du paquebot, c’est-à-dire vers le 15 février, nous serons fixés, Lord Elgin et moi, sur l'attitude que nous avons à prendre et sur l’appui que nous aurons alors à réclamer des forces navales alliées,
«Je vous confierai, M. l’Amiral, que Lord Elgin voudrait conserver l’attitude de belligérants que les évènements de Canton peuvent motiver, si nous le voulons. Je ne partage pas tout-à-fait son opinion et je fais ce que je peux pour séparer encore l'affaire du Commissaire Impérial Yé de celle de son Gouvernement; il est probable qu'un terme moyen sera pris, et j'aurai l'honneur de vous le faire connaître dès que cette question qui a amené un échange de notes entre les deux plénipotentiaires aura été résolue dans un sens où dans un autre,
«J'ai eu l'honneur de vous dire, M. l’Amiral, que nous allions écrire directement à Pe-king, et, pour hâter autant que possible l'envoi des notes des deux plénipotentiaires, démarche qui devrait être faite depuis longtemps, selon moi, j'ai pris le parti de rédiger un projet que j'ai pu terminer hier et qui se trouve entre les mains de mon honorable collégue d'Angleterre.
«Agréez, etc.».
Baron Gros.
La lettre suivante du Ministre des Affaires étrangères, du 24 re
Tr - : NE tres Ce mars 1858 au Ministre de la Marine devait mettre fin à toute a aie Ma.
tn dela part do l'Antral: 1858,
«J'ai reçu la réponse de M. le Baron Gros à la dépèche par laquelle je lui donnais connaissance de la mission que M. le C. A. Rigault de Genouilly aura à remplir en Chine.
«Il est d’une extrême importance, en effet, que M. le Commandant en Chef de la Division navale de S. M. en Chine ne détourne aucune partie de ses forces pour les diriger sur la Cochinchine afin d’y poursuivre le but assigné à ses efforts, tant que les questions que M. le baron Gros est chargé de traiter de concert avec Lord Elgin continueront à rendre indispensable Ja présence de M. l’'Amiral Rigault de Genouilly auprès de l'Ambassadeur extraordinaire de
l'Empereur».
Et le Ministre des Affaires étrangères ajoute de sa main:
«J'ai pris les ordres de l'Empereur à ce sujet. S. M. tient spécialement à ce que l'expédition de Cochinchine ne puisse dans aucun cas entraver les opérations à poursuivre en Chine de concert avec les forces navales de S. M. B.».