CHAPITRE XXIIL
Le Siam.
Nous racontons plus loin comment l’Amiral RiGauLr de GENOUILLY put enfin entreprendre son expédition; au moment même où il commençait les hostilités, un incident, heureusement terminé aussitôt,
faillit brouiller nos bonnes relations avec le Siam.
Notre agent à Bangkok racontait ainsi les faits à notre Ministre
en Chine:
Bangkok, le 19 octobre 1858.
Le Gérant du Consulat de
M. le Ministre.
France à Bang- ; ; ; .
Je ? L kok à M. le «J'ai l'honneur de vous informer, que des faits graves et qui auraient pu Du Plénip. avoir pour résultat de porter atteinte dans une certaine limite aux bonnes e l'rance en Chine. 19 oct. relations qui existent entre le Gouvernement de S. M. l'Empereur et la Cour 188 de Siam, se sont accomplis à Bangkok, dans les premiers jours de ce mois.
«Pensant qu'il est du devoir d’un agent de mettre ses supérieurs à même de pouvoir apprécier, d’une manière exacte, sa conduite par un exposé, fidèle et sans restrictions, des motifs qui l’ont déterminée, je vous prie, M. le Ministre,
de me permettre de vous soumettre cette affaire dans tous ses détails.
«Le 2 octobre, les Chrétiens de la Paroisse du Rosaire à Bangkok, se préparaient à célèbrer la fête patronale de leur Eglise qui devait avoir lieu le lendemain; à cet effet un feu d'artifice avait été commandé par M. Duponp, !) Missionnaire apostolique et curé de la Paroisse, et un artificier fut chargé d’informer l'autorité de ces dispositions, ainsi que cela se pratique en pareille circonstance; mais cet artiste ne s’acquitta qu’à moitié de la commission dont il avait été chargé et oublia de mentionner dans sa déclaration que des boîtes pyrotechniques devraient être tirées en même temps.
«La soirée s'était terminée sans qu'aucun incident vint troubler cette fête de famille, lorsque vers minuit, les gens du Roi se présentèrent au presbytère, afin d'arrêter le nommé Nar KLom, Chrétien siamois, accusé d’avoir, pendant la soirée, tiré le canon sans y avoir été autorisé; n'ayant pas pu procéder à cette arrestation, la police se présenta de nouveau le lendemain et se saisit pendant la messe solennelle célébrée par l'Évèque, du Chrétien Nai Klom et de son père, mandarin siamois, chef de la circonscription. Bientôt après le père de Klom fut relâché, mais le fils fut retenu en prison et condamné, par le Roi, à payer une somme de deux livres d'argent siamoises (environ 500 francs).
«Le 4% du même mois sans qu’il ait été possible de connaître les motifs qui ont pu porter S. M. à revenir sur sa sentence, Nai-Klom et l’artificier furent condamnés à recevoir devant l'Église du Rosaire, chacun 50 coups de rotin et à subir, pendant six jours, la promenade infamante au milieu de la population.
«Le 5 octobre, la sentence royale reçut un commencement d'exécution ; Nai-Klom fut battu de verges à quelques pas de son église.
«Le chätiment cruel infligé à ce malheureux et innocent Chrétien était tellement peu en rapport avec la nature du délit, en admettant qu'il eut existé, que toute la Chrétienté indigène, les étrangers et mème les grands mandarins, en témoignèrent hautement leur indignation, et Mgr. PaLLEGoIx, Évèque de Mallos, Vicaire apostolique de Siam, dont la patience et la mansuétude sont bien connues dans ces lointains pays, m’adressa, le 7 octobre, tant en son nom, qu’au nom des missionnaires présents à Bangkok, une protestation à l'effet d'obtenir réparation de l’injure faite à la religion catholique par les ordres du Roi de Siam.
«J'ai pensé, M. le Ministre, qu’en présence de ces faits, il était de mon devoir de donner immédiatement suite à la protestation de Mgr. Pallegoix, afin d'éviter de plus grandes avanies, et je fis, le jour même, demander une audience au Chao Phaya Phra Khlang, Ministre des Affaires étrangères. S, E. me fit savoir qu'elle me recevrait le lendemain à quatre heures du soir.
1) Ferdinand Aimé Augustin Joseph Duponn, du diocèse d'Arras; Missions étrangères de Paris; parti le 28 avril 1839; missionnaire au Siam; évêque d’Azoth; vicaire apostolique du Siam après Mgr. Pallegoix (1864); + à Bangkok, le 11 déc. 1872, à 63 ans.
«A l'heure indiquée, je me rendis, assisté de deux interprètes, au palais du Ministre, lequel, contre l'habitude, m'attendait; je le trouvai fort bien disposé et le priai d'abord, de me faire savoir s’il avait été chargé par le Roi d'entendre mes réclamations; S. E. me répondit que l'affaire étant grave, Elle avait reçu les instructions de Sa Majesté.
«Je n’entretiendrai pas V. E. de toutes les particularités de cette audience qui se prolongea jusqu’à la nuit, mais ce que je dois lui faire connaître, c’est la facilité avec laquelle, j'ai pu amener le Phra Khlang à reconnaître: que le 4er Roi avait, en cette circonstance, agi avec précipitation; que l’article VI, du traité, portant que les Siamois au service des Français, jouiront de la même protection que les Français eux-mêmes, avait été violé; qu’enfin, la religion chrétienne avait été outragée.
«Des satisfactions me furent offertes, mais telles que les comprennent les Siamois; elles consistaient :
«19, A faire ériger sur le lieu-même où Nai Klom avait été frappé injustement, un théâtre chinois et y à faire jouer la comédie, pendant un certain nombre de jours, pour la récréation des habitants du lieu.
«20, À faire préparer, dans le même endroit, un feu d'artifice royal, qui aurait duré pendant trois nuits consécutives.
«30, À payer à la Mission, une somme dont le chiffre aurait été réglé ultérieurement.
«Je répondis au Phra-Khlang, que des satisfactions de cette nature ne pouvaient s’accorder avec nos habitudes, qu'elles étaient, au point de vue des convenances, complètement inadmissibles: et à mon tour, j'exigeai:
«1°. La liberté immédiate du Chrétien Nai-Klom.
«20, La remise entière de l'amende qu'il avait déjà payée, ainsi que des frais de justice occasionnés par les diverses condamnations qu’il avait subies.
«30, La cession, à titre gratuit, au profit de la mission apostolique française de Siam, du terrain sur lequel avait été mise à exécution la sentence royale, en vertu de laquelle Klôm avait été battu de verges.
«Je déclarai, en mème temps, que si dans les 24 heures, le gouvernement siamois n’avait pas pris une résolution à ce sujet, j’en réfèrerais à la Légation de S. M. l'Empereur en Chine.
«Le lendemain, 9 octobre, le grand Conseil s’assembla; il se composait de:
«S. À. Krôm Hluang Wongsa, Prince Royal, Président.
«Chao Phaja, Kralahom, Ministre de la guerre, et premier Ministre.
«Chao Phaja, Phra Khlang, Ministre des Affaires Étrangères.
«Chao Phaja Jomarat, Ministre de la Justice.
«On y décida à l’unanimité, que la satisfaction demandée par le Consulat de France serait accordée sur tous les points, et, le Ministre des Affaires étrangères dépêcha, dans la même soirée, le grand mandarin Chrétien, Phaja Viset, pour me faire connaitre au nom de Sa Majesté, la décision du Conseil. Le
undi, 11 octobre, un Inspecteur Royal fut chargé de mesurer le terrain et on s’occupa de l’expropriation du mandarin Chao Rôt, qui en était propriétaire.
«Ce terrain, dont la mission se trouve aujourd’hui en possession, est situé en face de l’église du Rosaire, sur les bords du Menam; il mesure à peu près cent mêtres de longueur sur trente de largeur; il est d’un rapport annuel de 2500 francs environ.
«Ainsi s’est terminée cette affaire, à la grande satisfaction de Ja population étrangère de Bangkok et de mes collègues, qui ont bien voulu m'adresser quelques félicitations sur son heureuse conclusion.
«Jose espérer, M. le Ministre, que prenant en considération les motifs qui ont rendu nécessaire mon intervention, vous daignerez approuver la conduite que j'ai tenue en cette circonstance,
«Hier, j'ai eu l’honneur de diner chez le Roi à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance; Sa Majesté m’a témoigné une bienveillance toute particulière, et parait me savoir bon gré d'avoir pris sur moi de régler cette affaire qui commençait à lui causer quelque inquiétude.
«J'ai l'honneur, etc.». (sig.) Ch. Pavrox.
À la suite de cette solution heureuse de la difficulté, Mgr. ParrrGoix
adressa à notre Ministre en Chine, la lettre suivante de remerciements:
Bangkok, le 28 Octobre 1858. L’Evêque,
Vicaire apostolique du Siam au Ministre
au Gouvernement de S. M. l'Empereur, le faible tribut de sa gratitude à l’oc- Plénipoten-
tiaire de France en Chine.
M. le Ministre.
«La Mission de Siam dont je suis le chef, a l'honneur de vous transmettre
casion des faits qui ont eu lieu à Bangkok les 3 et 5 du présent mois.
«Vous avez sans doute été instruit des circonstances de cette affaire, M. le Ministre, et il serait superflu d’y apporter de nouveaux détails. Notre sainte religion avait été outragée; mais Dieu n’a point permis que l’offense demeurût impunie. Heureusement, il s’est trouvé ici un agent qui, s'inspirant des nobles sentiments du Gouvernement qu'il représentait, a su par sa fermeté, pleine de convenance, faire tourner au profit de la Chrétienté l’injure dirigée contre elle, En un mot, en exigeant et en obtenant de S. M. le Roi de Siam une prompte et complète réparation, Mr. Pavion, notre Consul, n’a pas seulement opéré dans l'intérêt d’une Religion éminemment civilisatrice, il a fait plus, il a laissé dans ce lointain pays un chemin tout tracé à ses successeurs.
«Permettez-nous, M. le Ministre, d'espérer que vous daignerez signaler à la haute bienveillance de S. E. M. le Ministre des Affaires Etrangères la conduite honorable tenue par son Agent à Bangkok.
«Je vous prie d’agréer, etc.».
(sig.) J. Bapt. PaLLeGoix, Evèque de Mallos, Vicaire apostolique du Siam.