‹ Tunis et KairouanChapitre 16 sur 17 · II.1 K Al ROUAN · texte numérisé non relu

II.1 K Al ROUAN

porte d'Abou Rebia et de Kasr el Kadim.le porche et la coupole du sudouest de la grande mosquée. D'autres citernes avaient été construites sous Ilicham-ibn-abd-el Melek (724-743 J.-C). Yézid bel el Hatem en 771 avait séparé les bazars de Kairouan par spécialités ; leurs rues furent couvertes d'un toit.

La cour des sou\-erains aglabites se tenait à Kairouan où les fonctionnaires et les vizirs construisirent à l'envi des palais magnifiques. A ce moment ', Kairouan comptait quatorze portes, sept iiiûhrc^ ou postes fortifiés (c'était de petits fortins analogues à celui qu'on nomme Kars-er Kibat à Sousse et dont la fondation est due à l'aglabite Ziadet Allah I"'i ; quatre se trouvaient dans la ville même, et trois en dehors de ses murs. Les murs de la ville avaient autrefois été construits en briques par 3lohamed ibn el Achath en 146. H., et avaient dix coudées de large ; au sud-ouest, dit el Bekri, se trouvait une porte, au sud-est celle d'AJîOu Rebia, à l'est celles d'Abdallah et de Nafé, au nord celle de Tunis, à l'ouest celles d'Asrem et de Selm. En 209 (824), Ziadet Allah I"', fils d'Ibrahim el Aglab, abattit cette muraille; plus tard, après la chute des Aglabites (en 444. H.), el JMoezz le Sanhadjien, fils de Bâdis et petit-fils d'El J^lansour releva ces murailles et leur donna une longueur de 22.000 coudées. Vers Sabra, une double muraille réunissait la ville à ce faubourg.

Comme tous les premiers musulmans, les aglabites préférèrent bientôt à leurs palais de Kairouan les résidences qu'ils élevaient dans les environs de leur capitale. Les principales sont décrites en détail par les historiens.

Ce fut d"al)ord el Abbassia, ou Kasr el Kadim, fondée en 844 après J.-C. par Ibrahim el Aglab et qui fut pendant soixante-quinze ans la résidence de ses successeurs. Elle se trouvait à trois milles au sud-est de Kairouan. C'est là que Charlemagne couronné empereur, l'année même où Ibrahim fut investi du gouvernement de l'Ifrikia, lui envoya des ambassadeurs pour lui réclamer les reliques d'un saint martyr enterré à Carthage ; c'est cette résidence princière qui, dans les Annules d'Eginhard, est appelée la citadelle du Fossé. Une ville s'était formée autour du château avec ses mosquées, son enceinte fortifiée, ses portes, ses bains, ses caravansérails, ses réservoirs, ses cimetières. Tout à côté se dressait un château nommé er-Rosâfa, en souvenir des Rosâfas des Abbassides.

' Dapris el Bekri.

En Sàfar, 263 (873}, un autre prince aglabite avait construit à quatre milles au sud-ouest de Kairouan le château de Raccada (la dormeuse), il avait 14.000 coudées de tour et la ville qui s'était construite à côté en mesurait 24.000. Ibrahim ben Ahmed ibn el Aglab en fit sa capitale et abandonna pour elle Kasr el Kadim.

Elle allait de pair avec Bagdad, rapporte .Marmnl. La pureté de

Mosquée de Sidi Okba. Portiques.

l'air qu'on y respirait et son climat tempéré en faisaient une résidence délicieuse, et la légende qui en raconte la fondation rapporte que le souverain qui ne pouvait dormir dans son palais de Kairouan ne put trouver le sommeil que dans sa nouvelle résidence, de là son surnom Raccada, la dormeuse, comme je l'ai déjà rapporté plus haut..

La ville possédait des caravansérails, des fondouks, des bains, une mosquée et des jardins délicieux. Ziadet Allah II l'abandonna quand il s'enfuit devant Abou Abdallah ech Chii ; Obéïd Allah v séjourna jusqu'en 308 (920).

! Abandonnée, puis pillée en 333 (9-14), elle fut rasée par Maad el

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Moezz, fils dismaël el 31ansour. qui fit même passer la charrue sur son emplacement. Seuls les jardins furent épargnés.

Un des derniers aglabites, Abou Abdallah Mohammed, surnommé

Cliclie NeurJe

Mosquée de SiJi Okba.

el Garanic, à cause de la passion qu'il avait pour l'élevage des grues, avait dépensé 30.000 dinars pour construire le château d'Es-.Schlein où il se livrait à son sport favori.

Le dernier aglabite Ziadet Allah II après av(jir été vaincu à Tunis par Aliou Abdallah le Chiite, s'enfuit à Kairouan. puis à Raccada; il

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emballa ses trésors, ses pierreries, ses armes, ses objets précieux, choisit mille de ses esclaves les plus fidèles qu'il chargea chacun d'une ceinture contenant mille pièces d'or. Il profita de la nuit pour s'enfuir de Raccada, c'est alors que le sac de la ville et du palais fut fait par les habitants de Kairouan outrés de la lâcheté de leur souverain. La ville, le palais, tout fut pillé, on fouilla partout, on arracha les serrures et les portes, on enleva les divans de parade et on emporta tout le mol)ilier.

Portes en bois de la grande Mosquée sur le portique nord.

En 944. II., Kairouan avait été pillée par les kharedjites d'Abou Yézid (l'homme à l'àne), mais Ismaël el 31ansour. le fatimite, après avoir vaincu ce dernier, fonda près de Kairouan, Sabra ou el Mansouriya (ibn Haucal, p. 141. Il y établit sa résidence en ;,36 '947) et l'embellit de magnifiques bazars où se trouvaient de nombreux ateliers. La ville proprement dite avait cinq portes, elle fut abandonnée en 1154 de notre ère.

En 362 H. (973), el Moezz partait pour le Caire qui allait devenir dès lors la capitale de l'empire fatimite, il laissait pour gouverner l'Ifrikia, Bologguin ilm Ziri. fondateur de la petite dynastie des Zirides dont

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la cour eut un éclat splemlide mais éphémère. El Moezz-ibn-Bàdis. arrière-jietit-fils de Bologguin ibn Ziri reçoit à Kairouan avecle luxe le plus extraordinaire Zaouï frère de Bologguin et fils de Ziri ibn Menad (410. loig). On peut juger de la délicatesse à laquelle l'art était alors arrivé à Kairouan par la magnifique iMaksoura dont je donne plus loin la photographie et que sa grande inscription attribue à Abou Temmim el Moezz-ibn-Bàdis.

Le souverain ziride attira sur lui la colère du calife fatimite Mostancer qui régnait au Caire, en rompant les liens de vassalité qui le liaient à lui, et en rendant hommage au calife Abbasside de Bagdad. Aussi Mostancer lance-t-il sur l'Afrique les tribus arabes des Beni-Hilal et des Béni Soleim. El 31oezz en 449 H. quitte Kairouan, s'enfuit devant eux et se réfugie à^lehdia. Kairouan est assiégée, prise au bout de huit mois de siège, pillée et dévastée. Depuis ce temps la vieille capitale aglabite n'est plus que l'ombre d'elle-même et il faut aller jusqu'aux Almohades, dont le fondateur, x\bdel Moumen la restaure en partie (.'Nlarmol) pour en retrouver la mention dans les historiens arabes.

Plus tard, en 1347, Abou'l-Hacen le Mérinide se rend à Kairouan.

Au XVI- siècle, la vie semble y revenir, mais en 1701 le bey Mourad en détruit les murailles et les maisons, ne respectant que les mosquées et les Zaouïas; en 1740 (11 vSafar 1153 H) à la suite d'une révolte des habitants, Ali Pacha en rase les murs et la Kasba avec l'aide de renforts étrangers.

Depuis cette époque, la ville s'est repeuplée et rebâtie peu à peu, grâce à l'attraction qu'exerçait sur tous les habitants de la Tunisie la renommée de ses sanctuaires et surtout de sa célèbre mosquée.

Kairouan n'était pas seulement, grâce à l'Université constituée par les savants qui se réunissaient dans sa mosquée, un centre d'instruction et de lumières purement musulmanes, assimilable, comme Marmol l'a si justement fait sentir, à ce qu'était l'Université de Paris au moyen âge. Il s'y était formé aussi des savants d'une grande renommée dans les sciences profanes. On a gardé par exemple le souvenir de deux célèbres médecins juifs de Kairouan', nommés tous deux Ishaq ben Amran, attachés l'un à la personne de Ziadet-Allah 1", l'autre à celle de Ziadet- AUah II. Le dernier Ishaq ben Amran sous Ziadet Allah II fonda la célèbre école de médecine de Kairouan; à sa mort, son disciple Ishaq ben Suleïman lui succéda à la cour de Ziadet Allah III le dernier aglabite et

^ Recueil Je (^oiisLiitliiie, 1867, p. 122.

LES MOSQUEES

fut attaché à la personne d'Abou Abdallah, fondateur de la dynastie des Obeïdites ou fatimites; il vécut sous Ismaël el .Mansour'.

La grande mosquée qui couvre un espace de 124 mètres sur 74 mètres

Vue intérieure de Sidi Okbasurla porte Lella Rejana.

environ, estcommeonlevoitunédifice considéraljle. Elle se compose comme toutes les grandes mosquées malékites d'un sanctuaire formé d'un certain nombre de nefs parallèles, d'une grande cour découverte entourée de portiques, et d'un minaret.

' Sept de SCS traités traduits par le moine bénédictin Constantin de Cartilage au milieu du xi'- siècle ont été publiés à Leyde en 15 15 sous le titre d'Opéra Isaci.

Elle est isolée de trois côtés et bordée d'une rue sur le quatrième, au sud-ouest. Elle est orientée comme le sont toutes les mosquées du Magreb, au sud-sud-est, ce qui n'est que d'une façon bien approximative l'orientation de la Mecque. Les fidèles qui pendant les prières qui s'y prononcent font face au niilirab ou qiiibla se t(iurnent donc vers la Mecque, c'est-à-dire vers la KaaJia qui est, comme on le sait, le véritable et seul sanctuaire musulman.

]^e minaret s'élève dans la direction opposée, au nord-nord-ouest. C'est une grande tour à base carrée surmontée de merlons arrondis et que couronnent deux autres tours carrées de dimensions moindres; la dernière est coiffée d'une coupole ogivale à côtes, et est percée de quatre ouvertures en fer à cheval dont les retombées sont soutenues par des colonnes.

L'aspect extérieur que présente ce vénéraJ^le édifice est plein de sévérité et de grandeur. Bien que les façades latérales ne soient percées que de rares ouvertures (ce sont les portes qui donnent accès soit dans la mosquée proprement dite, soit dans les portiques de la cour) et que les contreforts qui épaulent les murs, tant des faces latérales que des faces postérieures soient souvent disposés maladroitement par suite de consolidations successives, l'ensemble n'en n'est pas moins imposant. Seules, les coupoles de la nef centrale, celles des portes de la face ouest-nordouest et du portail de Lella Réjana se silhouettent avec le minaret, audessus de la crête des murs.

La cour intérieure elle aussi est pleine de majesté, avec ses portiques à deux nefs, bordés d'arcades ogivales à peine outre-passées que soutiennent de nombreuses colonnes de marbres divers, de granit ou même de porphyre qui ont été empruntées comme celles de la mosquée elle-même à des monuments antiques et à des monuments byzantins '.

Le minaret qui se détache sur le ciel avec une majesté presque sauvage s'ouvre sur la cour par une porte rectangulaire dont le chambranle et le linteau sont des fragments antiques, soffites d'entablements d'ordre corinthien.

L'ascension au sommet de ce minaret est fort intéressante car elle permet de se rendre compte des dimensions relatives des différentes parties de l'édifice, des portiques et de la cour a\'ec son petit bassin central où les eaux pluviales qui s écoulent des terrasses de la mosquée se rendent par des pentes ménagées sur le dallage en marbre pour remplir les citernes

'je crois avoir prouve dans la monographie que j'ai donnée de cette mosciuée que la plupart de ces colonnes <-t de leurs chapiteaux proviennent des édifices de Carthage.

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qui ont été disposées sous la cour elle-même et qui sont destinées non seulement à l'usage de la mosquée, mais encore à l'approvisionnement du quartier qui l'environne.

On remarque particulièrement les terrasses qui couvrent la mosquée.

MosquOe de Sidi Ukb.i. — \ uc intérieure sur une des portes de la façade occidentale.

avec les petites murettes de pierre qui en accusent les nefs, la nef jirincipale surélevée au-dessus des autres, les deux coupoles à côtes qui en surmontent les deux extrémités.

Puis ce sont les innoml)rables terrasses des maisons de la ville avec les coupoles des Zaouïas, les minarets et les terrasses des mosquées, les lignes crénelées des remparts au delà desquelles on aperçoit les cinq coupoles de .Sidi-Amor-Alibada, au loin enfin la silhouette indécise de la mos-

,.j KAIKOrA.N

quée du Barbier du Prophète fondée par Abou Zoumat Obeïd Aljah ibn Adam el Belaoui. Au delà encore s'étale la plaine indéfinie; à son extrémité on aperçoit les silhouettes des montagnes du Djebel Trozza qui lorsque le temps est chaud et la lumière aveuglante paraissent, à cause du mirage, s'élever au-dessus de grands lacs ou d'immenses sebkhas.

La mosquée proprement dite se compose, comme je l'ai déjà dit, d'une succession de nefs parallèles formées d'arcades que supportent de nombreuses colonnes de marbre, de granit ou de porphyre. La nef centrale et celle qui est parallèle au mur du mihrab (et qui est de la même hauteur que cette dernière) sont disposées deux par deux et même par endroits trois par trois.

Toutes ces colonnes sont surmontées de chapiteaux de marbre, corinthiens, composites, byzantins de toute forme et de toute grandeur; ils sont ij-eliés entre eux, au-dessus des tailloirs, par des tirants en bois auxquels sont suspendues les nombreuses lampes en verre qui éclairent la mosquée. Malgré la diversité de ces éléments, l'aspect de cette mo.squée présente un ensemble majestueux et presque mystérieux, à cause du demi-jour qui v règne, et de la multiplicité de ces colonnes ou de ces arcs au travers desquels le regard a de la peine au premier abord à s'orienter.

Ces nefs aboutissent à un double portique qui s'ouvre sur la cour par une fort belle façade composée d'un motif central consistant en une arcade robuste surmontée d'un mur crénelé. Derrière ce mur s'élève une sorte de tour carrée qui supporte la coupole antérieure côtelée ; celle-ci repose sur un tambour dodécagonal percé de petites baies rectangulaires que sertissent des arcades à peine défoncées.

De chaque côté de ce motif principal et correspondant aux nets intérieures se déploie une série de six arcades légèrement ogivales et outrepassées à peine. Cette façade porte la trace de nombreux remaniements, mais elle a néanmoins conservé son caractère de simplicité et de force.

Ce portique antérieur était autrefois dallé d'une sorte de ciment coloré en rouge d'un fort bel effet. On y a continué récemment le dallage en marbre dont on a recouvert toute la cour intérieure en remplacement du dallage ancien, irrégulier et tapissé d'herbes folles que j'ai vu en 1882. De place en place, des margelles en pierre creusées dans des bases antiques servent à puiser l'eau des citernes souterraines.

La nef centrale et les nefs secondaires sont fermées sur le portique antérieur par de superbes portes en menuiserie dont les vantaux qui se replient chacun en deux pièces permettent d'ouvrir complètement la mo.s-

quée sur la cour. Cela permet pendant les grandes fêtes musulmanes, aux croyants qui ne peuvent pas se tenir dans la mosquée à cause de Taffluence, d'assister aux cérémonies en se tenant sous les portiques antérieurs.

Intérieur Je la grande Mosquée.

On pénètre dans la mosquée, non seulement par les deux belles portes des portiques latéraux percées dans Taxe des portiques antérieurs, mais encore par des portes qui donnent un accès direct dans la mosquée. Ces deux portes ont été élevées par le sultan Ilafside Mostancer en 793 comme nous l'avons vu (Inscription traduite par M. Hondas et c^ue j'ai reproduite page 108 .

Celle de ces deux |)ortes qui se trouve à l'ouest s'ouvre sous un tort

beau porche, surmonté d"une coupole à côtes, qui date, m'a-t-on dit. du XYii' siècle. Ce porche dont les arcades sont supportées par des colonnes antiques porte le nom de Bab-Lella-Rejana (Lella Rejana est une sainte musulmane dont le petit tombeau se trouve à côté de ce porche).

La nef centrale de la mosquée, comme je l'ai dit plus haut, est plus large que les autres, car c'est celle qui correspond au mihrab, c'est-à-dire à la niche sainte vers laquelle tous les musulmans se tournent au moment

Mosquée de Sidi Okba. Angle de la Maksoura d'Abou 'iVniuiini cl Moezz.

de la prière. Cette net est décorée de plusieurs énormes lustres en bronze sur lesquels sont appliquées d'innombrables petites lampes en verre.

Le mihrab qui a été refait par ordre de Ziadet Allah I" est en dalles de marbre sculptées et pour la plupart percées à jour. Elles sont ainsi disposées, pour permettre aux fidèles de voir l'ancien mihrab de Sidi Okba, sans toutefois pouvoir le toucher, car dans leur dévotion un peu indiscrète, ils allaient jusqu'à en détacher des fragments qu'ils emportaient comme des reliques.

Ce mihrab est fort beau avec ses sculptures sur marbre (malheureusement badigeonnées de vert et de rouge d'un goût douteux) et ses colonnes

de brèche multicolore surmontées de chapiteaux b3'zantins et de robustes lailloiirs sur lesquels se lisent des versets du Coran. Autrefois tout ce mur du mihrab était revêtu de faïences à reflets métalliques dont je raconterai plus loin la légende. Ces faïences déposées par el 3loezz qui voulait modifier le mihrab furent brisées en partie lors de leur dépose, et quand le souverain fut forcé, devant le mécontentement des habitants de Kai-

Le mimber et le mihrab de la Mosquée de Sidi Okba.

rouan de renoncer à son entreprise, il ne put que faire reposer celles de ces faïences qui étaient restées intactes, c'est ce qui explique leur disposition un peu singulière.

Les colonnes du mihrab ont leur légende. Elles auraient été arrachées à une église chétienne (de Carthage probablement), et l'empereur de Constantinople aurait demandé de les racheter pour leur poids d'or, au sultan aglabite qui en avait orné le milirab de la grande mosquée de Kairouan.

Les colonnes de porphyre, de marbre et de granit qui soutiennent le dôme élevé au point de croisement de la nef centrale et de la nef parallèle au mur du mihrab, sont de toute beauté ainsi que la décoration

AIROUAN

intérieure de ce dôme ([ui repose sur quatre grandes trompes en quart de sphère sculptées en forme de coquilles à côtes ; près du mihrab se trouve le fameux mimber, ou chaire à prêcher, monument unique de l'art de la sculpture sur bois au ix" siècle de notre ère.

11 serait trop long d'en donner ici la description, chacun des panneaux dont cette chaire est composée mériterait une description spéciale et je ne

1 liilie Sa.luuv

Détail de la face latérale gauche du mimber ou chaire de la grande Mosquée.

puis que renvoyer mes lecteurs à l'étude que j'en ai donnée dans ma monographie de la grande mosquée de Kairouan.

Qu'il me suffise de dire qu'on y trouve les motifs les plus variés d'ornementation rectiligne ou curviligne et que si certains de ces panneaux ressemblent étrangement à certaines œuvres antiques comme tracé et comme dessin, d'autres rappellent certaines sculptures romanes de nos xi° et xir siècles (qui seraient par conséquent dues à une inspiration orientale, puisque ces panneaux proviennent en tout ou en partie de Bagdad) , d'autres enfin par leur style très particulier rappellent certains motifs d'ornementation sassanide.

3lais voici la légende qui se rapporte au mimber et au mihrab, telle qu'elle m'a été racontée par un des cheicks de la mosquée en 1882 :

Lorsque Ibrahim el Aglab fit reconstruire la mosquée de Sidi Okba, et en particulier le dôme qui surmonte le mihrab, il avait fait venir de Bagdad des carreaux de faïence dont il voulait embellir son pa.lais, ainsi que des cithares en bois de platane sculpté pour les musiciennes qu'il entre-

Clithe Nuunlcm.

Intérieur de la grande Mosquée.

tenait à sa Cour. En même temps, fort probablement, il avait fait venir aussi de Bagdad des artistes pour contribuer à la décoration de sa mosquée, par des sculptures et des peintures.

Quoique bon musulman, Ibrahirn. el Aglab n'en avait pas moins comme beaucoup de ses contemporains une grande faiblesse pour la dive bouteille. Nous savons t^ue les poètes de la cour des AbVjassides ne se faisaient pas faute de célébrer le vin dans leurs œuvres. Les Califes eux-mêmes, tout lieutenants du prophète qu'ils étaient, succombaient souvent à la tentation. Rien d'étonnant que leur vassal. Ibrahim el Aglab en fît autant, du moins en cachette.

Un jour donc, qu'il avait abusé i^lus que d'ordinaire des douceurs du

vin qui. comme on le sait, a été malgré les défenses du Coran, ^un des vices préférés des arabes du califat de Bagdad, il perdit complètement la tête, et l'idée lui vint de se faire adorer comme un dieu, par 'ses femmes.

Porte de la Maksoura de la Mosquée de Sidi Okba d'après une aquarelle de H. Saladin.

Le lendemain, lorsque les fumées de l'ivresse furent dissipées et qu'on lui eût appris ses excès sacrilèges de la veille, il fut pénétré de remords et ne sût quel parti prendre pour expier cette faute qui, pour un bon croyant, était un véritable crime. Il fit mander auprès de lui le grand muphti de Kairouan et lui fît une confession en règle de ce

LES MOSQUÉES

LES ^LVISONS.

LES CIMETIERES

qu'il avait fait en lui demandant comment il devait s'3' prendre pour expier son erreur criminelle.

Le saint personnage, après avoir mûrement réfléchi lui répondit c^ue pour racheter sa faute, c'était à Dieu c[u"il fallait offrir son expiation ;

Zaouïa de Sidi-el-Alleni.

rien ne lui paraissait plus susceptible d'attirer sur lui la miséricorde divine, que d'embellir par de nouvelles largesses la mosquée dont il avait entrepris la reconstruction, en donnant à Dieu ce qu'il avait destiné à l'embellissement de son palais et au luxe de su cour. Ibrahim le comprit si bien c[u'il consacra à la décoration du mur du

ijû K Al ROUAN

mihrab ces merveilleuses faïences à reflets métalliques qu'il avait fait venir de Bagdad, et que, des bois sculptés destinés à faire les cithares de ses musiciennes, il fit composer le magnifique mimber que nous avons admiré chaque fois que nous sommes allé à Kairouan. Les textes que j'ai pu réunir sur ce point ne permettent malheureusement, pas plus que l'examen des monuments, de contrôler l'exactitude de cette légende d'une façon absolue, mais telle c^u'elle m'a été contée dans sa na'iveté, elle peint assez exactement l'état d'âme de ces souverains des premiers temps de l'hégire.

Ce qui pourrait néanmoins donner à ce récit une certaine probabilité, c'est qu'on remarque d'abord la diversité et le manque de régularité de la plupart des panneaux qui composent cette chaire. Malgré Ihabileté avec laquelle ils ont été sertis dans une série de montants et de traverses sculptés avec une délicatesse remarquable, et complétés par des rampes qui sont traitées dans un esprit absolument identique au style des panneaux rectangulaires, ceux-ci présentent un ensemble assez disparate au premier aspect.

Cette chaire, dont l'ossature vermoulue menaçait ruine a été récemment, de la part de l'administration des Habous, l'objet de travaux de consolidation et de restauration qui, nous l'espérons, conserveront à ce vénérable monument son caractère intact, et permettront de le maintenir en place et de le laisser servir de chaire à la grande mosquée, sans que le prédicateur cj^ui }' montera, risque comme autrefois, de le voir s'écrouler sous son poids.

Avec quelques plafonds peints qui subsistent encore de la dernière restauration de la mosquée, mais c^ui à cause de l'obscurité sont assez difficiles à étudier en détail, avec la chaire, le mihrab, la belle clôture à jour ou maksoiira que Abou Temmim el 3loezz ibn Bâdis fit élever près du sanctuaire et qui est encore presque intacte, avec li?s vitraux de couleur qui subsistent aussi, on peut se faire une idée assez exacte de la splendeur que présentait cette mosquée. Aux jours de grandes fêtes la nudité de ses murs disparaissait sous les tentures richement brodées qu'on tendait sur leurs parois; l'éclat de centaines de lamj^es appendues de tous côtés, prolongeait indéfiniment la longueur des nefs et se réfléchissait sur les colonnes de marbre ou de porphjre polis, sur les fa'ïences et les marbres dont le mur du mihrab était revêtu.

Ce n'était certes pas la splendeur des mosquées de Syrie, par exemple de la mosquée des Omeyades à Damas, de celle d'El Aksa à Jérusalem, de la mosquée d'Omar, nommée par les arabes Koubb-et-es-Sakhra dans lesquelles

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LES I\L\ISOXS.

LES ClMETllCRES

la splendeur de la décoration avait demandé à l'art byzantin ses placagesde marbre, ses colonnes aux chapiteaux dorés, ses plafonds peints, et suprême expression de l'art décoratif, ses mosaïques démail et d'or dont nous pouvons encore admirer sur place Téclat merveilleux, l'harmonie, la distinction, l'opulence inouïe. La beauté de Sidi Okba. plus sévère, peut-être même un peu barljare, est surtout impressionnante, elle devait l'être tout à fait lorsque la foule des croyants se pressait sous ses nefs, sous ses por-

Vue de la Mosquée du hev et de Bir-el-Barroutn.

tiques pour entendre la parole enflammée des premiers prédicateurs de l'Islam, encore tout pleins de cet enthousiasme religieux qui avait lancé sur l'Orient et sur l'Occident les armées victorieuses des musulmans.

Les autres mosquées de Kairouan telles que Djama Abd-el-.Melek, Djama el Bey, etc., ne présentent qu'un intérêt médiocre, je dois cependant citer les deux suivantes à cause de leur ancienneté :

L'une, celle des Ansars, ou mosquée de l'olivier, fondée en 47 de l'Hégire par Rouifa ben Tsabit el Ansari, un des Ansars, ou C(jmpagnon.-; du prophète, restaurée en 1060 de l'Hégire, ne m'a pas paru conLCiiir quoi que ce soit de bien intéressant.

L'autre, la mosquée aux irois portes construite par le savant .Mohamed ben Khéiroun el Maaferi el Andoulsi el Kortobi (tué en 301 de l'Hégire par ordre de Obeïd Allah le Mahdi et enterré à Bab es Selam à Kairouan) fut restaurée en 1440 de notre ère et en 1509. C'est probablement

Mosquée des trois portes.

au moment de ces restaurations qu'on a replacé dans un ordre un peu incohérent les divers fragments d'ornements datant de la construction primitive; ils forment actuellement. a\'ec l'inscription commémorative le couronnement de toute la partie supérieure de la façade de ce petit édifice.

Les Zaouïas sont tantôt des écoles attenant à un tombeau d'un saint personnage, tantôt des centres d'études qui sont attachées à la chapelle

LES MOSQUÉES. — LES MAISONS. - LES CIMETIERES j^t,

d'une congrégation religieuse. Elles sont nombreuses à Kairouan et les dômes de leurs nombreuses chapelles sont un des éléments les plus pittoresques de la silhouette de la vieille ville arabe. Je citerai parmi celles de la première catégorie, celles de Sidi Abid el Gahriani. de Si Mohamed el Aouani, de .Sidi Ali el Ouaïchi qui toutes à côté de la tombe d'un saint personnage abritent une école plus ou moins étendue. Celle de .Sidi

Cliché C. Boulciiiie

Cour intérieure de la Zaouïa de Sidi Abid el Galiri.-iiii.

Abid el Gahriani qui est une des plus élégantes, comporte un plan assez compliqué. D'un côté, autour d'un patio à deux étages, on voit une petite mosquée et des salles de cours. Le tombeau de Sidi Abid entouré d'une grille en fer forgé, recouvert d'un catafalque sur lecj^uel sont étendus des tapis et de riches étoffes, est placé dans une salle décorée de faïences, de stucs découpés et de vitraux de couleur, avec un plafond peint d'une délicatesse et d'un goût remarquables, comparable aux plus beaux plafonds peints de Tunis et d'Espagne. D'un autre côté se trouvent le bâtiment destiné au logement du personnel et des étudiants, bâtiment qui se prolonge en partie sur le patio de la mos(|uée. la cour des ablutions et c^uelques dépendances.

La seconde catégorie de ces Zaouïas que IDn pourrait appeler les Zaouïas congréganistes sont celles de Sidi abd-el Khader el Djilani, ou Zaouïa des Khadrias, à l'ouest de la grande mosquée; celle des Tidjaniya; et en dehors de Bab-Djelladin, la Zaouïa de Sidi iMohammed ben Aïssa de Meknès, ou Zaouïa de la confrérie des Aïssaouas dans laquelle j'ai assisté jadis à une séance des singulières cérémonies de ces barbares énergumènes.

Kai rouan qui ne possède pas de sources naturelles était autrefois approvisionnée d'eau par les citernes de toutes les maisons, mosquées ou Zaouïas, et de plus par une série de grands réservoirs clos de murs, en partie découverts, en partie voûtés, comme la fesguia qui se trouve près de la porte de Tunis au nord de la ville, celle qui est nommée Bir el Bey à l'ouest, et la 31sala Darb-et-Tamar au sud, sorte de grande esplanade dallée en ciment qui sert de pluviomètre géant et où les eaux pluviales qui y sont recueillies s'amassent dans une série de chambres voûtées. Cette msala est un lieu île prières car un mihrab a été pratiqué dans son mur de clôture au sud C'est là, parait-il, qu'on porte souvent les civières sur lesquelles sont posés les gens cj^u'on va enterrer et qu'on prononce sur eux les dernières prières. Je ne parle pas des citernes rondes, ou citernes des Aglabites que j'ai déjà mentionnées plus. haut.

Kairouan est entourée de nombreux cimetières dont quelques-uns contiennent des tombes très anciennes couvertes de fort belles inscriptions. x\u milieu de ces tombes sont de petites coupoles qui abritent les sépultures de personnages célèbres dans l'histoire de Kairouan, ainsi par exemple, celle de Sidi Sahnoun, un des plus célèbres jurisconsultes tunisiens qui vivait sous les iVglabites vers le milieu du IX" siècle de notre ère '-h 240 11. 854. ].-C.\

Au delà de ces cimetières, c'est la plaine déserte et nue. Vers le nord-ouest deux édifices doivent cependant attirer n(jtre attention.

Le premier, le plus rapproché de la ville est le tombeau ou mosquée funéraire de .Si .Vmor Abbada. Ce saint musulman est un saint moderne, car il n'est mort qu'en 1871. La mosquée est située à la limite extrême du faubourg des Zlass. Elle est. comme on le voit sur la gravure, couronnée de cinq coupoles à côtes dont la silhouette bien qu'un peu grossière à voir de près, n'en est pas moins très pittoresque.

Cet Amor Abljada qui était fort malin sut feindre la folie et se faire passer pour saint. Il avait été forgeron dans sa jeunesse et se plaisait à graver sur des sabres (qui sont conservés encore près de son tombeau) des inscriptions plus ou moins incohérentes, mais dont l'une, parait-il,

LES MOSQUÉES

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