CHAPITRE II
Dl-SCRIPTION GÉNHRALH DE TUNIS
Autrefois, avant que le port de Tunis ne fût creusé et que le long chenal qui traverse la Bahira pour arriver jus(|u'à la lagune de la Goulette ne rejoignît la mer, l'arrivée à Tunis était fort compliquée. 11 fallait d'abord débarquer à la Goulette après avoir longé la côte et aperçu tour à tour Sidi-bou-Saïd avec ses nomljreuses petites maisons blanclies qui s'étagent sur les pentes rapides de la colline, puis Carthage dominée par la cathédrale qu'y fit construire le cardinal Lavigerie, Carthage d(mt les ruines à peine visibles alors commencent à être dégagées peu à peu par les fouilles patientes du P. Uelattre et du service des antiquités de la Régence, puis Dermèche, Douar-ech-chott, les deux lagunes où l'on croit reconnaître les ports antiques de Carthage, le palais de Khéreddine et la silhouette de la Goulette, l'escale de Tunis, dont les minarets, le clocher et les mais(jns blanches qui s'élèvent sur une longue ligne d'eau
iniroilanlo ne hoiit pas sans rappeler les aspects si classiques des petites îles voisines de Venise. On prenait ensuite le chemin de fer Rubattino qui longeant le lac de Tunis vous débarquait en plein quartier européen. 3Iaintenant l'arrivée moins accidentée est bien plus intéressante, car de loin la ville arabe s'aperçoit. Au-dessus du quartier informe du port et de la ville européenne aux maisons un peu UK^notones de régularité.
on voit s'étager les quartiers arabes dominés par la Kasba.
le Dar-el-l3ey et les minarets les plus élevés des mosquées.
C'est toujours Tunis la blanche, qui apparaît rose et blanche aux ra\-ons du soleil levant, sous un ciel d'un bleu tendre, transparent et légèrement verdàtre.
presque sans nuages et d'un éclat plein de charme.
La ville nnuvelle s'étend presijue jusqu'au port, et s'étale surtiait vers la droite pour rejiiindre la colline du Belvédère qui sera bientôt peuplée de charmantes villas.
Le port qui est de création récente est déjà trop étroit pour le commerce très actif qui s'était; on l'agrandit, on l'agrandira encore et dans quelques années il aura atteint une importance considérable.
La ville européenne compte déjà plusieurs monuments, la Résidence, l'hôtel de ville, le Palais de Justice, celui tles administrations militaires, le Casino-tliéàtre, une cathédrale inachevée et l'hôtel des Postes que j'ai construit en 1893.
31ais nous n'avons pas à décrire une ville européenne, nouvelle, et ses rues bordées de grandes maisons régulières dont plusieurs sont fort belles, cela ne présenterait rien de bien inédit à nos lecteurs.
C'est la ville arabe qui nous attire. Respectée jusc^u'ici par une administration remarquablement intelligente qui a compris qu'il fallait en
Jeune fille nomade.
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conserver autant que possible le caractère, la Tunis arabe a gardé ses rues étroites et tortueuses, ses impasses sombres, ses lourdes arcades qui semblent épauler les maisons qui les 1)i)rdent, ses demeures aux rares fenêtres grillées, aux portes singulièrement orn(-es d'arabesques formées par des tètes de clous, et d'énormes lieurtoirs, ses carrefours abrités d'auvents ou même de couvertures en planches, et ses (^oins intimes où la
Une famille juive dans le Har.i ou quartier juii.
verdure d'un arbre met une ombre fraîche sur des murs éclatants de blancheur.
Les Européens y sont rares, les indigènes musulmans ou juifs, hommes et femmes, y circulent avec animation, avec leurs costumes variés, depuis celui du juif tunisien à mniti('- européanisé, jusqu'à celui du nomade de l'intérieur ou des oasis du sud extrême qui ont l'un et l'autre gardé toute leur originalité. Le quartier le plus intéressant par sa vie intense et son caractère, est celui des souks qui s'étend de la Kasba à la grande mosquée, et de Sidi Mahrez à la rue du Trésor. Nous y reviendrons plus loin dans un chapitre qui lui sera consacré.
La ville indigène se compose de deux parties, la ville proprement dite ou Mrdiiia et les faubourgs ou Ribat. La Mcdiiia est comprise dans l'ancienne enceinte, autrefois tracée par les Aglabites et plus tard réparée et agrandie par les Hafsides. Elle est habitée surtout par la haute bourgeoisie, les fonctionnaires, le clergé indigène. Un quartier séparé ou Harà était autrefois exclusivement consacré aux juifs, tenus à l'écart de la société musulmane actuellement encore comme jadis. Maintenant pour éviter cette sorte de séquestration, la population juive aisée quitte peu à
Jeunes Juives de Tunis.
peu ce vieux quartier et vient de plus en plus habiter les maisons du c[uartier européen.
On a vanté beaucoup, et peut-être un peu trop, la beauté des femmes juives de Tunis. Autrefois le costume indigène, (un peu bizarre peut-être, parce que sans jupes) donnait, il est vrai, un ragoût très piquant à leur beauté, et ces costumes brillants, vus dans ces cours pittoresques des vieilles maisims du llara ne laissaient pas de former des tableaux pleins de couleur et d'imprévu.
Maintenant il n'y a plus guère que dans les familles juives qui gardent fidèlement les traditions locales, qu'on revoit encore ces pantalons aux jambières collantes brodées d'or et d'argent, ces blouses courtes aux couleurs vert pistache, bleu de ciel, rose tendre, jaune abricot, violet lilas, ces ceintures de soie, ces hauts bonnets pointus en velours brodé d'or semblables à nos hennins du moyen âge, qui étaient si jolis à voir sur
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les jeunes filles et les jeunes femmes, mais qui donnaient un aspect si singulier aux robustes matrones dont l'embonpoint un peu exagéré était cependant une beauté très appréciée par leurs compatriotes.
.Maintenant plus européanisées encore que leurs frères, leurs maris et leurs pères, les juives de Tunis s'habillent à la française aussi souvent
Forte d'une nuison de la Médina.
qu'elles le peuvent, et celles qui sont réellement belles ne perdent pas à ce changement de costume, au contraire.
Je ne parlerai guère des femmes arabes, car on ne les voit passer dans la rue que voilées et quelque bien reçu que j aie été chez mes amis arabes, je n'aurais jamais été admis à voir la partie féminine de leur famille ; mais quelc[ues femmes de fonctionnaires ont été reçues dans des familles arabes et ont pu voir que si quelques-unes de ces dames sont d'une beauté singulière, elles ont un type qui diffère si peu du t\-pe des
Italiennes ou des Espagnoles que si. au lieu de leur costume indigène, moins singulier et bien plus seA'ant que le costume des juives, elles s'habillaient à l'européenne, elles se distingueraient peu des élégantes de la S()ciété européenne de Tunis.
Les femmes arabes vivent d'ailleurs beaucoup moins cloîtrées qu'on ne le pense généralement, elles circulent partout, hermétiquement voi-
It'es, il est vrai, mais peut-être bien autant par coquetterie, et pour protéger leur teint, que pour échapper aux regartls des hommes.
Leur costume, je l'ai dit, est assez gracieux, une robe, ou foittû, en soie, à rayures est faite d'une étoffe serrée à la ceinture, mais ajustée seulement, et non pas cousue, une veste ,'c'est le boléro espagnol qui est vraiment une tradition arabe) s'ouvre sur une chemisette en soie claire ou en gaze, un bonnet pointu en velours brodé qu'un voile très transparent couvre en partie, voilà le costume élégant qui, plus ou moins riche, est celui des dames tunisiennes.
Les hommes, avec les culottes courtes un peu bouffantes, des bas bien tirés, des babouches, une veste qui plus ou moins richement brodée à l'encolure et aux manches s'ouvre sur un gilet de même étoffe, portent une djebba ou gandoura, ample vêtement en dra]! léger, ou encore un ha'ik, grande et longue pièce d'étoffe blanche de laine très légère ra3ée de soie ou même toute en soie, dans laquelle ils se drapent avec une suprême élégance. Une troisième pièce du costume est le burnous, en laine blanche plus ou moins fine suivant le luxe qu'on veut y mettre.
Tous ces éléments du costume arabe, sont, ou bien unis, ou bien séparés suivant les ressources, la fantaisie du moment ou les circons-
D.ime TuiiiMenne en tenue de promenade.
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tances, et le turljan plus ou moins volumineux et plus ou moins savamment disposé, indiqui' aussi le rang de celui qui le porte.
Je me rappelle un véritable chef-d œuvre du genre, c'est celui d un des muftis delà grande mosquée, admirablement drapé de la mousseline blanche la plus légère qu'on puisse concevoir et disposé avec une correction telle qu'im aurait pu le comparer très justement à un admirable turban sculpté du marbre le plus fin.
C'est pendant les fêtes indigènes qu'il est intéressant de circuler au milieu de la foule, dans le quartier Ilalfaouine, sur la place qui s'étend devant la mosquée du Saheb-et-Taba, dont tout le soubassement a été construit en pierres d'appareil régulier provenanttoutesde la démolition des monuments de Carthage '.
C'est à travers une suite de boutiques en plein air, de cafés, de jeux divers, balançoires, chevaux de bois, etc., que circulent les femmes voilées avec leurs enfants habillés de couleurs admiralilement assorties, les graves musulmans, les jeunes gens aux gandouras roses, vertes, violettes. De toute cette foule dont la gaité reste calme et digne, se dégage une harmonie
de tons d'une discrétion et d'un charme qui montrent combien le goût et la distinction dans l'assemblage et la juxtaposition des couleurs est resté un sentiment vivace, ici, comme dans tout l'Orient musulman. On ne peut que regretter de penser que dans un temps plus ou moins éloigné, ces traditions se perdront au contact de la civilisation occidentale.
La Médina, ou ville proprement dite, était autrefois enserrée dans une
Tenue de ville d'une femme Arabe de condition moyenne.
' On y voit encoie les trous de louve qui servaient au levage des matériaux. Carthage a été la carrière dont Tunis a tiré tous les matériaux dont elle est bàtic ; son enceinte fortifiée, construite au wn'' siècle par un ingjénieur holl-indais, est entièrement faite de pierres arrachées aux monuments de Carthage.
enceinte de murs épiiis en pisé dont les parties les plus anciennes ont été construites sous l'Agiabite Ziadet-Allah, et dont une porte qui date du Xlir siècle de notre ère, et remonte par conséquent à la réfection de cette enceinte par Ouathec-abou-Zakaria, existe encore, c'est Bab-Djeditl,
Bab-DjediJ
la porte neuve, ainsi nommée parce qu'elle contrastait alors avec la vétusté du mur dans lecjuel on l'avait percée. Ce mur, épais de près de cinq mètres, est construit en tabia ou pisé ; sa masse énorme défiait les coups des béliers, les projectiles des mangonneaux et les travaux des mineurs. La vieille porte dresse encore sa masse sauvage, en façade sur le boulevard. St-s pierres sont ravagées par le temps et roussies par le S(jleil, ses voûtes sont eu partie effondrées, et ses lourds vantaux bardés