‹ Tunis et KairouanChapitre 9 sur 17 · LES SOUKS · texte numérisé non relu

LES SOUKS

LES ARTISAXS

Les tisserands sur des métiers juchés dans des échoppes invraisemblables V fabriquent de charmantes étoffes de soie, ou de soie et laine, ou de coton. Il n'est pas difficile de retrouver dans tous ces procédés des traditions très anciennes dont l'industrie moderne pourrait tirer profit en les

Boutiques arabes.

rendant plus pratiques, elle y aurait parfois avantage, notamment dans l'emploi des couleurs végétales dont la solidité est indispensable pour la teinture des laines destinées aux tapis, car les couleurs modernes à l'aniline sont tellement fugaces qu'elles disparaissent en peu d'années si la lumière les atteint.

Ces artisans ont généralement l'amour de leur métier et ceux d'entre eux dont la profession est un peu artistique comme par exemple les sculp-

teurs t^ut" bois ou sur plâtre, les peintres décorateurs, les menuisiers, mettent un grand amour-propre à faire des ouvrages qui les satisfassent, et ils gardent jalousement le secret de leurs procédés.

J'en citerai un exemple bien tv])ique. J'étais allé autrefois visiter plusieurs de ces sculpteurs sur jîltitre qui font encore de ces découpures ajourées semblables aux fameuses sculptures de l'Alhambra de Grenade, afin de pouvoir en emploj-er quelques-uns dans les travaux que j'avais à exécuter pour la section tunisienne de l'Exposition de 1889. L'un d'eux

habitait près de la place Halfaouïne, une petite maison dont il avait décoré la pièce principale de vitraux sertis dans des réseaux de plâtre, de charmants panneaux en plâtre découpé et de corniches faites de ces alvéoles superposées qu'on a très exactement comparées à des nids d'abeilles ou à des stalactites. Il m'en expliqua la fabrication et me fit voir une collection de dessins fort intéressants qu'il tenait de ses parents, mais qu'il ne voulut pas m'autoriser à photographier. « Ce sont mes modèles, me dit-il, et si vous n'étiez pas architecte, je ne vous les aurais pas montrés, car je ne les fais voir à personne. En serrant de nouveau dans le coffre de bois peint de fleurs bariolées et d'ornements géométriques, toute sa collection d'entrelacs, de rinceaux, de rosaces, de polygones étoiles dessinés d'un trait un peu gros et très ferme sur un papier ancien, il ne pouvait s'empêcher de me dire avec chagrin : voilà ce que m'ont laissé mes parents, ce qu'ils savaient et ce que comme eux je sais exécuter; mais je ne trouve pas comme de leur temps des gens assez riches et d'assez de goût pour m'en faire exécuter toute Tannée: je travaille pour si peu de personnes, cjue je suis réduit la plupart du temps à être maçon, paveur ou badigeonneur pour faire vivre ma petite famille; vous vo3'ez ce que je sais faire, ces vitraux sont aussi mon œuvre, mais les Arabes riches ne savent plus apprécier notre art et ils ont le goût absolument gâté par ce que, vous autres Européens, vous apportez ici ». Et ma foi il ne raisonnait pas trop mal, car j'ai constaté moi-même cette indifférence singulière pour leurs arts d'autrefois chez beaucoup d'indigènes éclairés.

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PLUres sculptés par Ali es Sakka.

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Le vieux ^lohammed Karaborni surnommé Tordjeman, un des derniers survivants de la profession, a bien voulu donner quelques détails sur sa profession à mon ancien élève M. Elie Blondel, architecte à Tunis qui me les a transmis.

Son grand-père, 3Iuhammed Karaborni était d'origine turque et était venu en Tunisie au temps d'Hamouda Pacha; il apprit le métier de sculpteur de son beau-frère Mohammed bel Hadj Younès qui achevait alors la décoration de la Koubbade Sidi erRihaï à Tunis, et qui, comme je l'ai dit plus haut étant mort avant de l'avoir terminée fut remplacé par un artiste marocain de passage nommé Hadj Hassen el Fassi. Je dois faire remarquer que la manière de Si Younès à qui l'on doit une partie des plâtres découpés du Bardo, de nombreux travaux à Tunis, se ressentait un peu du goût turco-persan caractérisé par des arabesques florales dérivées de l'imitation d'étoffes ou de broderies ; on peut attribuer à l'influence du marocain Hadj Hassen le retour à l'ornementation purement géométrique qui a de nouveau prévalu jusqu'à nos jours dans les tracés des panneaux de plâtre sculpté et des vitraux.

J'ai pu voir de près bien d'autres artisans tunisiens, des ébénistes, des menuisiers, des peintres, tous m'cjnt accueilli avec la même affaljilité, heureux et touchés de l'intérêt que je leur témoignais.

On ne croirait pas qu'il existe encore des damasquineurs à lunis. J'en connais pourtant au moins un, Hadj-ali-Jouïbi qui damasquine encore des canons de tromblons, de pistolets ou de fusils, des étriers en fer forgé, des éperons, et (:[ui a jadis damasquiné d'or et d'argent pour M"'° Massicault un coffret d'acier. Cette corporation diminue tous les jours car les beys et les riches arabes ne leur font plus guère de commandes et ils semblent travailler surtout pour les chefs des tribus de l'intérieur.

Reliure en papier doré découpé par Si Younès el Hachaïclii.

Toutes ces corporations ont à leur tète un aminé ou maitre-expert qui tout en exerçant sa profession est désigné comme arbitre pour trancher les difficultés pouvant s'élever entre les artisans et leurs clients.

Les brodeurs sur étoffes et sur selles forment peut-être la plus florissante des corporations d'artisans d'art de Tunis ; pour cette raison ie crois devoir m'étendre avec plus de détails sur cette industrie encore si artistique qui au 3laroc et en Algérie produit encore de fort belles

choses. Les brodeurs de Tunis sont assurément les plus habiles de tous.

D'après Si JMohammed el Hachaïchi, un brodeur n'a droit au titre de maître que lorsqu'il peut composer sans l'aide d'aucun modèle un dessin de broderie de dossier ou de couverture de selle. — Leur art ne se borne pas à ne broder que des harnachements, toutes les broderies d'or sont de leur ressort, AUala Khiari l'un des plus habiles d'entre eux fait des broderies de corsages de femmes dont il compose tous les dessins et il a même brodé pour le feu be}^ iMohammed el Hadi un magnifique costume d'apparat : autrefois comme aujourd'hui l'état-major de l'armée beylicale était le principal client de ces artisans et c'est ce qui explique comment cet art s'est à peu près maintenu jusqu'à nos jours. D'autres broderies fort belles ont été récemment commandées à Allala Khiari par des caïds marocains et coûteront environ 2.500 francs pour chaque harnachement.

Les menuisiers de Tunis suivent les traditions locales de l'art andalou, modifié à la fois par l'influence des broderies, par l'ornementation turques ou persanes, et par celle de l'importation européenne, surtout italienne, depuis le xyiT siècle de notre ère. De là ce faux air rococo de certains détails de sculpture, aussi bien dans le bois que dans la pierre et dans le plâtre. Il y a longtemps déjà un menuisier marocain vint se

Clôture ajourée d'une boutique Ju Souk des chéchias.

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fixer à Tunis et y enseigna le métier de menuisier suivant la mode du Maroc, à un aminé des menuisiers de Tunis nommé ben Ghars- Allah. Celui-ci l'enseigna à son élève Hamda ben Otsmane qui l'enseigna à son neveu 31ohammed el (iharbi, duquel le maître menuisier Ahmed el Ksouri el Andoulsi, de qui je tiens ces renseignements, apprit son métier. On voit donc que la tradition marocaine qui est celle des Maures dTîspagne a encore été amenée à Tunis pour les menuisiers, comme nous avons vu qu'elle l'avait été pour les sculpteurs sur plâtre. C'est à Hamda ben Otsmane et à Mohammed el (Tharhi (|ue l'on doit le beau plafond en coupole du Bardo que je donne plus loin.

Ahmed el Ksouri a exécuté de nombreux travaux à Tunis, il a exposé aux sections tunisiennes des grandes expositions universelles depuis 1884 eta exécuté récemment un fort beau taboiit ou cénotaphe décoratif pour le tombeau de Sidi Ali ben Aïssa au Kef; ce tabou t a été en grande partie exécuté dans le même style que celui de Sidi Mahrez à 'J'unis. : D'autres menuisiers comme Ali-el-Bradhy s'adonnent plutôt à la fabrication de meubles et savent encore C(mcevoir des corniches à stalactites exécutées comme celles des anciens monuments moresques à l'aide de prismes de bois sculptés et juxtaposés, dont tous ceux qui ont écrit sur l'art moresque ont exjîliqué les différentes comljinaisons ^Cf. Owen Jones et Goury, Y Alhainbra de Grenade .

Un art bien intéressant aussi est celui de la peinture des manuscrits. Il n'est plus guère exercé que par un petit nomJire d'artistes, et le plus célèbre d'entre eux. Si Younès el Ilachaïchi dont je donne ici plusieurs œuvres, a exécuté pour la 1)ibliothèque des beys, pour le Kasnadar, pour Khereddine. i)our l'ouzir ."Mustapha Sahelj et Taba, de magnifiques copies du Coran et divers travaux remarquables. .Si Younès dont la famille est originaire d'IIébron est encore malgré son granil âge

Miniature exécutée par Si Younès el Hachaïchi.

8o TUNIS

'quatre-vingts ans passés) en pleine jiossession de son talent. Ses aïeux partis d'ilébron s'étaient fixés à Jaën, en Andalousie, ce sont donc encore des traditions andalouses que celles que Si Younès a reçu de ses ancêtres. Lors de l'exode des Andalous en Tunisie, 31ohammed bou Aziz el Khalili el Taï'i'ii vint se fixer à Tunis, comme peintre calligraphe. et tous ses descendants exercèrent cet art en se le transmettant de père en fils. C'est l'un d'eux, el Hadj Hamouda el Hachaïchi qui écrivit et illustra les :zo volumes des œuvres de Bokhari qui sont à la liililiothèque de la Djama Zitouna, son fils Hamouda el Hachaïchi, imam de la Djama el Bechir exécuta beaucoup d'œuvres d'art pour Hamouda Pacha et écrivit et enlumina plusieurs actes de mariage des bej's enfin le père de Si Younès, le cheick Mohammed el Hachaïchi avait écrit et décoré de nombreux manuscrits pour la bibliothèque du Bach-3lamlouk Husseïn, ministre de Husseïn bey, bibliothèque dont le be}- Ahmed fit l'acquisition à sa mort, pour en faire don à la bibliothèque de la Djama Zitouna '.

Enfin je dois aussi mentionner la corporation des constructeurs, dont les plus habiles sont nommés ûiiiiius et sont de véritables architectes.

Là encore nous retrouvons la tradition andalouse, car Si Sliman EnnioTO et Si Tahar ben Saber ont reconstruit le minaret de la Djama Zitouna, ils l'ont reconstruit comme le disent les Tunisiens, à lu mode andalfliisc. C'est parfaitement exact.

Si Sliman Ennigro qui est mort il y a quelques années a laissé un fils, Si Mohammed Ennigro, son élève, à qui je dois de nombreux dessins de monuments tunisiens. Leur famille originaire de Cordoue se réfugia à Séville. puis à Grenade, et vint à la fin de l'exode douloureux qui vit s'éparpiller de Tanger à Tunis les derniers descendants des .Maures d'Espagne, se fixer à Tunis vers 1610. Architectes de père en fils, les Ennigro travaillèrent toujours pour les beys. Le minaret de la mosquée Hamouda Pacha, le fort Bordj-ben Assal, la porte de France ou Bab-el-Bahar, les Zaouïa de Sidi Brahim er-Rihaï et de Sidi Ali el Hatab, les mausolées des beys, place Tourliet el Bey, les palais de Kassar Saïd et du Barde, le minaret de Sidi Ali .Mohsen, etc., leur sont dus et Si Sliman outre ce dernier travail et le minaret de la Djama Zitouna a exécuté à cette dernière mosquée des travaux de restauration et de consolidation très bien entendus, notamment ceux du portail Est, ainsi qu'un certain nombre de travaux particuliers. Il avait même rédigé

' Je dois tous ces renseignements à M. E. Blondel à c|ui Si Younès les a communiqués.

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à mon intention un ouvriige sur Tarchitecture arabe en Tunisie que la

mort l'a empêché de finir, et que je publierai un jour avec ses dessins.

Un autre architecte tunisien. Si Ahmed Chérif a exécuté aussi de

nombreux tra\'aux remarquables; nommé maître en 1875 et aminé en

Cliché Sal.i.lia

Maison rue Kouîtab el Ouazir.

1893, il a restauré en 1876 le palais Hussein, en 1896 la mosquée el Helek près de Hadjamine, construit en style andaloules écoles coraniques de la rue Bab-Saâdoun et de Kous el Haddouine, restauré avec une grande habileté (je l'ai constaté sur place) le minaret de la mosquée de la Kasba, et reconstruit celui de la mosquée el Béchir qui n'est pas encore totalement terminé.

Si j'ai insisté si longuement sur les cor]3orations et les artistes tuni-

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