CHAPITRE HT
des grandes pluies. Et Pline nous raconte qu’en ce temps-là la province Africa (la Tunisie) donnait des rendements dépassant 1 50 pour 1 . Les prairies y étaient incomparables et le bétail surabondant. Rome réexpédiait dans toxit l’empire les vins récoltés dans la province Africa, et l’on consommait ses builes d’olive jusqu’en Egypte.
L’Arabe pasteur étant venu, les cliévres et les moutons ont couvert le territoire. Dès lors les forêts n’ont pu renaître, étant broutées eu herbe par d’innombrables troupeaux. Là où les chèvres et les moutons ne pouvaient pénétrer, la végétation ayant repris le dessus, les Arabes y mettaient le feu ; parce que l’incendie des broussailles préparait pour les années suivantes des pâturages magnifiques. Le feu et la deut des bêtes eurent raison des jeunes ])lantes. Quant aux vieux arbres, ils passèrent à la longue sons les marmites et dans les feux des douars.
Vers l’an 650, lorsque Okba, le lieutenant du Prophète, fonda en fantaisiste la cité de Kaïrouan, il dut tailler une clairière au milieu d’épaisses forêts pour y bâtir la ville sainte. Aujourd’hui Kaïrouan est au milieu d’un désert nu, sans arbres à idusieurs lieues à la ronde. Cette nudité du sol, œuvre des peuples pasteurs, a changé le régime des pluies aussi bien que celui des sources.
Autrefois l’eau du ciel, reçue par une terre couverte de plantes, s’évaporait en partie pour former des nuages nouveaux, et s’infiltrait en partie dans le sol où elle alimentait les sources. Aujourd’hui, tombant dans un terrain absolument découvert, elle roule avec fracas, ravageant, renversant, ravinant tout sur son passage, pendant ces crues formidables qui ne durent que quelques heures.
En 1888, la sécheresse a été calamiteuse partout où les 2)laines dénudées n’avaient pas pu attirer et conserver l’eau en quantité suffisante. Mais les vallées entourées de montagnes et couvertes de broussailles ont eu de belles récoltes, parce que les nuages passant au-dessus de ces broussailles dans un air chargé de vapeur d’eau, moins dense 2)ar conséquent, s’abaissaient subitement et laissaient tomber leur 2)luie bienfaisante.
D’autre part, eu cette même année 1888, j’ai vu à l’Eufida, à côté de plaines nues, désolées, sans un brin d’herbe, des champs su2)erbes là où l’on avait, à l’exemj)le des Romains, rétabli la dérivation des eaux venant de la montagne.
Toujours en 1888, au milieu d’une 2)laiQe aride où le blé et l’orge n’avaient pu pousser, j’ai vu des récoltes ifiautureuses, des champs de luzerne dignes de la Normandie. C’est que là, à Sidi-Tabet, la Com2)aguie Franco-Africaine a établi une pompe à vapeur qui élève les eaux boueuses de la Medjerda et les réjjaud, avec le limon fertilisant qu’elles portent, dans des champs entourés de petites digues, préparés pour la recevoir.
Il n’est pas un point de la Tunisie qui ne puisse donner régulièrement les merveilleirx résultats dont les auteurs romains jmrleut avec tant d’enthousiasme. Pour cela, il faut rétablir le régime des eaux comme au temps de l’occupation romaine.
D’aucuns prétendent que l’Etat tunisien devrait consacrer une bonne partie de ses ressources à rétablir les digues, les barrages, les canaux, les vannes, partout où le uiveau de l’eau peut dominer des plaines irrigables. Mais ils ne se rendent pas compte de la difficulté pour un gouvernement d’exécuter ici plutôt que là, et de l’impossibilité de commencer partout en même temps, afin de ne favoriser i:)ersouue.
Pour être tout à la fois judicieux et correct, le gouvernement tunisien pourrait prendre la résolution de faire exécuter les travaux de captation, de barrages, d’aqueducs et de dérivation, pour tous les syndicats de propriétaires, ou même pour les propriétaires isolés qui, en retour, s’engageraient à payer une redevance pour l’eau fournie, redevance qui amortirait les avances de l’Etat.
En second lieu, le gouvernement tunisien déciderait que, chaque année, une certaine somme serait distraite du budget dans les limites du possible, pour être donnée en prime aux j)ropriétaires qui, de leur initiative privée, auraient établi des travaux amenant la fertilisation d’une i)artie du territoire. Tant par hectare etfectivement arrosé et fertilisé. On prime bien l’élevage, l’importation et d’autres actes d’initiative privée.
Deux des dessins de ce chapitre représentent les deux grands aqueducs anciens dont les ruines sont visibles aux environs de Tunis.
Les forts de la Nrapta et des Andalous.
Un conteur arabe à Bab-Souika.
CHAPITEE IV
Si Tunis apparaît toute blanche aux yeux du voyageur qui débarque à la Goulette, elle doit cet aspect à l’ensemble des terrasses qui recouvrent les maisons, et aussi à l’habitude qu’ont les Arabes de badigeonner leurs habitations au lait de chaux au moins une fois par an. Cette peinture hygiénique enveloppe les microbes et bouche les fentes et les trous dans lesquels les scorpions et toute la série des vermines que la chaleur fait éclore pourraient se multiplier avec une inquiétante facilité.
Les terrasses forment une sorte de dédoublement des villes arabes. Elles ouvrent au-dessus des rues de nouveaux moyens de communication. C’est par les terrasses que les commères voisinent,- les ménagères ou les esclaves y étendent le linge ; le soir, après les dures journées de siroco, on y monte pour respirer sous un ciel étoilé d’un merveilleux éclat. Mais comme il n’est pas de médaille sans revers, les voleurs d’amour et les voleurs d’argent connaissent également le chemin des terrasses. Aussi l’habitation des villes arabes est-elle doublement close, verrouillée et cadenassée : en haut à l’accès de la terrasse ; eu bas à l’accès de la rue.
Je me suis souvent amusé à suivre les ébats des chats et des chiens qui parcourent ces terrasses avec la plus parfaite liberté d’allures. De loin en loin, sur ces mêmes terrasses, une mule ou un chameau tourne le manège de noria qui monte en grinçant
l’eau cl’uü puits. Enfin, en mars, avril et mai, les terrasses sont transformées en véritables imrterres de fleurs où dominent les éclatantes marguerites jaunes et les rouges coquelicots. La végétation est extraordinairement envahissante sous ce délicieux climat ; et la moindre fissure d’une muraille devient un asile fertilisant pour la graine qui tombe.
Tunis la blanche pourrait quelquefois s’appeler Tunis la verte {Tonnes el Kadra). Telle est en effet l’une des épithètes arabes dont on la décore. Dans les rares années où les pluies sont abondantes et persistantes, lorsque la blanche couverte de lait de chaux est profondément imbibée d’eau, il se produit subitement une petite végétation de cryptogames qui change la couleur des coubas ou des murailles mouillées. Elles apparaissent alors d’un beau vert tendre : mais il suffit de quelques jours de grand et chaud soleil pour réduire à néant cette petite végétation éphémère et parasite et pour ramener à leur beau blanc les murs et les coubas violemment détachés sur le ciel bleu.
Le touriste le moins clairvoyant est frappé par la différence des aspects des divers quartiers de Tunis. Je laisse de côté la ville franque ou européenne qui sera avant peu une magnifique cité, comparable aux plus coquettes villes de France, pour ne m’attacher ici qu’à la ville arabe.
La ville arabe se divise en trois quartiers : la Médina (cité), au centre ; le quartier Bah-es-Souika {Bah-Souikuj par abréviation) au nord, et le Bab-al-BjazBa au
sud. Chacun de ces quartiers a son caractère d’ensemble bien tranché et renferme des parties très distinctes entre elles. Il n’est jJas difficile de s’orienter dans la ville arabe. Il suffit pour cela de procéder méthodiquement. Tout d’abord, lorsqu’on fait face à la porte de France {Bab-el-Bahar),on se trouve à la jonction de deux lignes de tramways qui enserrent totalement la cité {el Médina). Celui de droite conduit à Bab-Souika et laisse à sa droite le faubourg ou quartier de ce nom. Celui de gauche sépare la cité du quartier Al-Djazira et conduit à Bab-Bjedid (porte Neuve). La porte de France est le point autour duquel la ville se développe en éventail.
Bon gré, mal gré, l’étranger attiré par les souks s’engage sous la porte de France. Il se trouve aussitôt sur la place de la Bourse : petite place extrêmement animée, où les camelots arabes, cireurs, marchands de gâteaux, d’allumettes, de bouquets et d’oranges s’égosillent pour attirer le client. C’est à se demander comment, sur une place si j'etite, toujours bondée de monde, les chevaux, les voitures, les ânes et les chameaux i>euvent se mouvoir sans écraser personne. C’est sur cette place que se traitent les affaires : son nom lui vient de là. A droite est le consulat d’Angleterre.
Deux voies s’offrent pour pénétrer dans la ville arabe : en face, la rue de l’Église ; un peu à gauche, la rue de la Kasbah. C’est la première qu’il faut prendre : elle mène directement au milieu des souks.
J’ai conduit plusieurs amis par un autre chemin, par des ruelles arabes qui mettent plus spontanément aux prises avec les souks : mais c’est un peu compliqué. Je reproche à la rue de l’Église d’offrir une transition trop ménagée. Lorsqu’on pénètre dans cette étroite artère, il semble qu’on entre dans une rue de quelque ville du sud de l’Italie. Ce ne sont à droite et à gauche que boutiques d’Italiens et de Français. On y coudoie autant d’Européens que d’Arabes. On rencontre à gauche la petite église des