CHAPITRE V
l’Évangile, livres également sacrés à ses yeux. Il vénère profondément les prophètes juifs et Jésus-Christ. Et j’étonnerai sans doute plus d’un de ceux qui liront ces lignes en rappelant que l’immaculée conception de la vierge Marie est formellement proclamée dans le Coran, et que tout individu qui n’y ajouterait point foi ne saurait être tenu pour un musulman parfait.
Les musulmans sont très religieux, très pratiquants; mais, il faut le dire, leurs pratiques religieuses sont plus matérielles qu’intellectuelles. Ce sont des jeûnes diurnes excessifs entremêlés d’agapes nocturnes ; des récits de chapelets ou dihrs, qui consistent à répéter des centaines et des milliers de fois, en un même jour, une même phrase. Pour certaines sectes, ces pratiques, dikrs, versets du Coran ou prières, répétés à haute voix de trois à cinq fois par jour, occupent la plus grande partie du temps du vrai croyant.
La religion musulmane a été résumée ainsi : les musulmans doivent être gouvernés par un khalife qui ait le droit et l’autorité :
De veiller à l’observation des préceptes de la loi ;
De faire exécuter les peines légales ;
De défendre les frontières ;
De lever les armées ;
De percevoir les dîmes fiscales ;
De réprimer les rebelles et les brigands ;
De célébrer la prière publique du vendredi et les fêtes du Bairam ;
De juger les citoyens ;
De vider les différends qui s’élèvent entre les sujets ;
D’admettre les preuves juridiques dans les causes litigieuses ;
De marier les enfants mineurs de l’un et de l’autre sexe qui manquent de tuteurs naturels ;
De procéder enfin au partage du butin légal.
Toute la partie politique de l’islam est dans ce résumé.
C’est le droit divin résultant du Livre, non incarné dans telle ou telle famille princière ; mais un droit divin dont peut bénéficier tout individu qui parvient à s’emparer du pouvoir. J’ajouterai que les premiers souverains musulmans n’étaient ni princes, ni rois, ni chefs, ni juges... qu’ils étaient prêtres, c’est-à-dire vicaires du Prophète.
On parle souvent à la légère des peuples musulmans. Et il est facile de dire qu’ils sont rebelles aux idées modernes. C’est là un cliché commode. Par malheur, on omet de distinguer les infinités de races — • variant du blanc mat au noir d’ébène — dont les aptitudes sont si diverses quant aux progrès de notre civilisation.
Les Tunisiens, et plus particulièrement les bourgeois de Tunis, donnent un démenti formel à ceux qui entendent confondre dans un même et malveillant cliché les races innombrables qui pratiquent la religion instituée par Mahomet.
Le bourgeois de Tunis est policé, propre, élégant, ouvert à tous les progrès. Il y a chez lui des traces indéniables de cette belle race des Maures d’Espagne dont la civilisation a jeté un si vif éclat sur le monde. Il est airssi resté sous l’influence traditionnelle des civilisations punique, romaine et byzantine.
De la première, il a reçu l’esprit de trafic et une grande finesse dans les transac-
tions ; des autres, il a conservé un état juridique qui le place au dessus des autres musulmans.
La vie privée et publique des Tunisiens est analogue à celle des Byzantins. Malgré de nombreuses déformations, le code de Justinien est encore reconnaissable dans les lois qui régissent en ce pays la famille et la propriété. La puissance j)aternelle* y est aussi redoutable qu'à Borne, et la propriété y est individuelle. Le seigneur tunisien a ses clients — pour ne pas dire ses vers rongeurs — tout comme les patriciens de Borne et de Byzance. Le chef de famille tunisien a sur sa maison l’autorité
terrible du pater familias romain ou byzantin. Combien de femmes
Le liseur du Coran.
sont « supprimées )) dans ces
intérieurs musulmans, dans lesquels la loi ne peut pénétrer et où l’état civil est inconnu ! Le fils ne peut fumer devant son père. Devant lui, non plus, il ne doit ni parler ni s’asseoir sans y être convié, etc., etc. J’ai vu des fils de soixante ans enlever de leurs lèvres la chère cigarette à l’approche d'un père vénérable, et se tenir cois en attendant ses ordres.
Me trouvant un jour en présence du petit-fils, du père et du grand-père, je vis le petit-fils tout rayonnant, et je lui demandai l’explication de ce visible plaisir.
« C’est que, voyez-vous, me ditil, ne pouvant fumer ni parler devant mon père, j’éprouve une vive satisfaction lorsque, là, devant moi, mon père, à son tour, ne se permet ni de fumer ni de parler en présence de son père, mon grandpère I »
C’est nature.
L’iman.
tient sans contredit à l’eau. Aussi l’eau est offerte un
Dans la vie arabe, le grand premier rôle apparpeu partout, à tout venant.