CHAPITRE VII
Le susdit Gemal-Edcliu avait appris en Perse l’usage du café. A son retour dans son pays, à Aden, il trouva des imitateurs. Peu après on voit apparaître l’usage du café à La Mecque, à Médine, en Egypte et, en 1550, à Constantinoide. En France, ce fut Louis XIV qui en but le premier^ en 1644.
En somme, le café est une boisson d’origine arabe, et celui que l’on consomme à Tunis vient en grande partie de notre colonie d’Obock. Ce détail est fort peu connu ; parce que, le plus souvent, le café qui vient d’Obock et d’Abyssinie s’en va prendre son état civil d’Arabie à Aden, avant de faire route pour Tunis.
Si l’usage du café est universel dans les intérieurs arabes, l’habitude de se réunir, de fumer, de jouer, de dormir dans les lieux où l’on débite du café, n’est pas moins universelle en Orient. Les cafés arabes de Tunis sont des plus ])ittoresques. Il y en a partout et de toute sorte : de petits où quatre clients ne peuvent s’étendre sur les nattes, et de grands qui sont comme de petites mosquées. Les Tunisiens sont beaux causeurs et très joueurs. Ils causent et jouent au café.
La boisson n’est pas ruineuse. La tasse coûte une caroube (4 centimes). Pour cette modique somme, l’indigène peut passer des heures au café. Il y peut fumer, dormir, manger même, s’il y apporte quelque nourriture à consommer sur le pouce. Il y entend des conteurs et des chanteurs qui viennent égayer la clientèle moyennant quelques caroubes. Pendant les nuits du Ramadan, on y érige des théâtres de pupazzi, ou d’ombres chinoises dont les représentations sont d’une obscénité révoltante pour des yeux d’Européens. Par un renversement de toutes nos conceptions en fait de morale, on voit ici la mère y conduire sa fille ! Tant il est vrai que ce qui paraît insupportable en tel lieu peut être fort goûté en tel autre.
Le premier café public d’Orient a été ouvert à la Mecque au xvi® siècle. La vogue s’en répandit bien vite : tant l’homme, à quelque pays, à quelque race qu’il appartienne, aime la société de ses semblables. La vogue fut même telle au pays sacré des musulmans, que les austères et les orthodoxes s’eu émurent, le café faisant une terrible concurrence à la mosquée. On en vint même à fermer les cafés, sous ce prétexte que Mahomet ayant interdit de boire le vin eu compagnie, cette interdiction devait s’étendre aux réunions motivées par le café. Mais la subtilité musulmane eut bien vite raison de cette défense. Le ciel, quel qu’il soit, n’allant jamais sans un heureux cortège d’accommodements qui rendent la vie supportable, la finesse des docteurs musulmans en trouva. Ils découvrirent dans les traditions mahométaues que Mahomet avait bu du lait en compagnie, et ils en conclurent que l’on pouvait tout aussi bien déguster en compagnie le moka odorant. Il arriva même cette chose remarquable que, dans ces pays d’excessive dévotion, ce furent des dévots qui eurent tort.
Les cafés furent donc ouverts de nouveau au public, au cœur même de la sainte Arabie : et Dieu sait s’ils se multiplièrent dans les pays qui suivent les lois du Prophète !
Les interdictions coraniqires manqirent soirvent de précision. Il est visible que les législateurs de l’islam ont eu en vue de proscrire toute boisson pouvant causer une ivresse quelconque : mais le Livre sacré emploie l’expression de c< boisson fermentée » ;
et c’est à cette indécision d’expression qne le café doit d’avoir échappé à l’ostracisme. 11 est cnit et non fermenté, ont argué ses défenseurs dans les discussions religieuses absurdes et interminables dont il a été l’objet. Et ils ont eu raison... et, ce qui est mieux encore, ils ont eu raison d’avoir raison : car le café est la boisson par excellence des pays méridionaux, dont tant de contrées sont maremmatiques et insalubres. C’est un fébrifuge.
Si le café est eu réalité une boisson enivrante, il faut reconnaître que l’ivresse
Café des faubourgs.
qu’il procure est si douce, si inoffensive, que les docteurs musulmans qui en ont pris la défense ont eu beau jeu. Son caractère bienfaisant est à ce point marqué, que l’insomnie qif’il occasionne n’est point suivie de fatigue comme celle qui provient des substances stupéfiantes. Emile Souvestre a dit pittoresquement que le café tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle et la nourriture spirituelle.
Le café tunisien, qu’il soit le lieu de la réunion des riches ou celui des pauvres, est le même partout. Devant la jiorte ou sur le seuil de la jforte, des bancs, des chaises, ou des coffres sur lesquels les clients s’assoient. En vedette, à l’entrée, on voit dans tous les cafés un récipient en enivre jaune, sur lequel est placée une jfatène du même métal. C’est la caisse du cafetier. La vie des Orientaux, des Tunisiens surtout, est faite d’économie de mouvements. L’imagination des Européens s’oriente vers le travail ; celle des Orientaux a l’objectif inverse.
CIIAPITEE VII.
Dans nos cafés on n’entend que des cris : « Garçon, une demi-tasse ! Garçon, un mazagran! Garçon, ceci, garçon, cela! » et les réponses : « Boum! versez à l’as ! » Bien de tout cela dans un café arabe. En entrant, le consommateur jette sa caroube sur la patène. La pièce de monnaie produit sur le métal un bruit sonore qui avertit le kaouadji : le client prend sa place sur les nattes sans proférer une parole ; le cafetier sans en dire davantage, apporte la tasse et passe à un autre. Autant de fois il entend sonner la caroube sur la patène, autant de fois le cafetier met une tasse de café à bouillir.
Si le café est fait pour chaque consommateur et servi individuellement, il n’en est pas de même de l’eau fraîche, complément obligé de toute consommation de café. Après chaque tasse de café, le Tunisien boit quelques gorgées d’eau du Zaghouan ; et, cette fois, l’eau est apportée dans un vase unique, quel que soit le nombre des consommateurs. Ce vase, eu fer-blanc, en terre cuite ou en cristal, selon le luxe de l’établissement, passe de l’un à l’autre. Tant pis pour celui qui, étant le dernier, doit porter ses lèvres sur des bords que d’autres ont touchés. Ce n’est pas le cas d’appliquer la prédiction consolante des bonheurs célestes pour lesquels les derniers devront être les premiers. Ici, pas d’erreur! Le dernier n’est pas le premier!
On voit en tête de ce chapitre l’image d’un petit café de la rue des Libraires, et, au-dessus de ces lignes, la porte d’un autre petit café. Ces deux établissements sont presque en face l’un de l’autre. C’est là que se réunissent les libraires, les relieurs et les éditeurs arabes dont les boutiques sont voisines. Tout autour se tiennent, à certains moments, les revendeurs de livres.
Ces petits cafés — et il y en a une quantité de cette importance à Tunis — sont généralement en forme de long couloir, avec un banc d’un côté. Souvent ce siège est fait de maçonnerie. Banc en bois ou banc eu pierre, il est toujours recouvert de nattes et de tapis. Le mur est également garni de nattes très épaisses, qui isolent 2)arfaitement
de la fraîcheur des pierres. De l’autre côté sont les coffres, les réchauds, les étagères et tout rameublement du kaouadji. Une peinture ou plusieurs peintures sur verre, représentant le célèbre sultan Mahmoud sur son cheval noir, queh|ue héros musulman terrassant un lion, ou une centauresse, ou encore l’enlèvement d’une vierge par un guerrier arabe, ornent ce côté du café.
A la porte, le cuveau ou le baril peint en vert, avec cercles rouges, contenant l’eau offerte aux passants. Derrière ces cuveaux, l’on voit généralement un petit coffret peint en bleu ou en vert clair, sur lequel se trouve la tirelire en cuivre du cafetier et à côté, presque toujours, uu vase avec des fleurs : œillets, roses ou jasmins, suivant les saisons.
Le petit café de la rue Souk-el-Belat est des plus intéressants : les bancs, les chaises et les tabourets sont presque tous dans la rue.
Le café du souk des sacs, près de Bab-el-Muara, est bien curieux aussi. Il se compose d’une arrière-boutique et d’une sorte de porche orné de faïences et de peintures. Je le recommande aux touristes. Pour le trouver, il suffit de passer sous la porte que l’on voit en face de soi au sortir du souk des selliers. Passé cette porte, il est à cent mètres sur la droite.
Il importait aussi de montrer un de ces cafés des faubourgs où, d’habitude, les consommateurs sont assis par terre, toujours déchaussés, ayant laissé leurs babouches en dehors des nattes sur lesquelles ils sont accroupis. Cette habitude de se déchausser en quelque lieu que soient les musulmans est absolument logique. Comme ils s’assoient par terre et que leurs mains touchent souvent le sol, il serait désagréable pour eux de les mettre sur les impuretés apjwrtées aux semelles des chaussures.
A la mosquée, la logique de cet usage est encore plus frappante. Le musulman en prière met le visage contre la terre pour s’humilier devant Allah et l’adorer. Que seraitce, si quelque babouche malpro2)re avait touché la natte, dont le fidèle approche la bouche et le front?
Il ne faut pas chercher d’autres raisons que celles de la propreté la iJus élémentaire pour justifier l’interdiction de fouler avec ses chaussures le sol des mosquées, les nattes des cafés et l’intérieur des appartements.
Le plus curieux de tous les cafés arabes est, sans contredit, le Café des Marabouts, qui se trouve à droite en montant le Souk-Ettrouk. On y accède i)ar quelques marches d’escalier et par un long couloir, au bout duquel se trouve une vaste salle, très haute, avec uu grand nombre de colonnes i)eintes eu rouge et en vert, en mirlitons, et soutenant des arceaux. Ce qui donne encore à ce lieu l’aspect d’un édifice religieux, c’est qu’il est éclairé par le haut au moyen d’ouvertures fort élevées au-dessus du sol.
Tout autour se trouvent des bancs en maçonnerie, et le milieu est également occulté par un massif de maçonnerie. Le pourtour et le milieu sont couverts de nattes sur lesquelles sont groupés les joueurs, les fumeurs, les buveurs de café et les dormeurs.
Dans ce café, chose étrange ! se trouvent des tombeaux. Ils renferment les corps de saints personnages, de maral)Outs ! C’est ce qui a fait donner à ce café le nom de Café des Marabouts.