CHAPITRE VII
Ces tombeaux sont surmontés par de grands étendards verts et ronges. Ils ne sont séparés des consommateurs que par une barrière à claire-voie.
Les Tunisiens cultivent la dame de pique avec ardeur. Pour eux, chaque carte a un surnom.
Mais observez-les, et vous remarquerez que, se défiant les uns des autres, ils plient toutes leurs cartes eu deux dans le sens de la hauteur, de façon à ce que nul autre que celui qui les tient ne puisse y jeter un œil indiscret.
Les Tunisiens aiment passionnément une sorte de jeu d’échecs simplifiée. Quelquesuns cependant connaissent notre jeu d’échecs ; ce jeu est d’origine arabe ou persane. El scheich et mat veut dire en arabe : « Le roi est mort. »
Ou fume également au café, et ce n’est malheureusement pas du tabac que l’on y fume : c’est le kijf, un dérivé du chanvre. Le hilf est pour les Tunisiens ce que l’opium est pour les Chinois. Pour n’être pas tout aussi funestes que ceux de l’opium, les ravages exercés par le kiff n’en sont pas moins constants et parfois terribles. Les sei)t huitièmes des aliénés arabes sont des fumeurs de kiff. Comme l’opium, le kiff, jfius connu encore par nous sous le nom de hachisch^ conduit celui qui en abuse à l'imbécillité, au marasme, à la folie, à la mort, à travers des songes agréables, des hallucinations attirantes, des visions fantastiques.
Le kiff se fume dans de toutes petites pipes, eu (juantité minuscule. Le kaouadji ne le prépare pas d’avance. Il le hache au fur et à mesure des demandes des consommateurs, avec un petit hachoir, toujours pendu auprès de l’étagère sur laquelle sont rangées les tasses.
Lorsque le consommateur demande à fumer le kiff, le kaouadji prend une planche sur laquelle il met l’herbe (hachisch), qu’il liache menu.
Le plus souvent, le cafetier amorce la petite pipe et la passe tout allumée au consommateur.
J’allais oublier d’ajouter que, dans les maisons bien tenues, le café est servi dans une double tasse. La petite tasse qui contient le breuvage bouillant peut, sans anse, brûler les doigts : aussi la sert-on placée dans une sorte de coquetier, que l’on peut saisir sans risquer de se brûler. Ces coquetiers font l’office de nos soucoupes. Ils sont le plus souvent en porcelaine fine, comme les tasses : mais on en fait en métal repoussé ou en filigrane d’or ou d’argent, avec ou sans incrustations de pierres précieuses ou de corail. On les appelle des sarph.
L’offre du café est une des manifestations de l’hospitalité chez les Arabes. Autant de fois un hôte franchit le seuil de la maison, autant de fois il est servi.
N’allez pas conclure de là que l’offre du café est invariablement la manifestation d’une intention bienveillante.
Il en est de ce breuvage comme du sabre des Japonais, lequel n’a aucune ressemblance avec celui de Prudhomme, garde national, attendu que le sabre qu’on vous offre aux fins d’éviscération ne saurait jamais passer pour « le plus beau jour de la vie » !
J’entends parler ici de ce que les Arabes appellent « le mauvais café » offert à celui ou à celle que l’on a quelque intérêt de faire passer de vie à trépas. Le café que
nos docteurs recommandent pour faire passer le goût des médecines désagréables à prendre, a souvent pour résultat, comme on dit familièrement,
« de faire passer le goût du pain ».
Dans ces pays d’Orient où l’état civil est inconnu, où les maisons sont calfeutrées, où les suppressions de personnes peuvent se produire dans l’impunité, le (( mauvais café », c’est-à-dire celui qui renferme un poison violent, peut être «utilisé » le plus aisément du monde. C’est la taclie noire de ce beau pays du soleil !
Café de la rue Souk-eTBelat.
Intérieur de hammam.