‹ Tunis et ses environsChapitre 30 sur 97 · CHAPITRE Vlir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlir

Voici du reste une petite histoire fort connue à Tunis, et qui donne la note de la crédulité des Tunisiens et de leur confiance dans leurs docteurs.

L’un d’eux, souffrant de fortes douleurs névralgiques à la tête, était persuadé que cela provenait de ce qu’il avait mangé une poule sur laquelle un juif avait jeté un sort. Voilà pour la crédulité.

Quant à la confiance dans le guérisseur, c’est pire encore. Le barbier qu’il consulta lui démontra par les meilleures raisons qu’une ventouse au cou et l’extraction d’une dent devaient le guérir. Stoïquement, le bon Maure s’assit dans le fauteuil du barbier et lui dit :

c< Arrache, et guéris-moi vite !

Le barbier ayant arraché une dent saine, non sans abîmer la mâchoire du patient, lui demande avec un aplomb imperturbable :

— Cela va-t-il mieux ?

— Oui.

— Eh bien, passons à la ventouse.

— Mais je me sens mieux.

— C’est égal, le mal pourrait revenir. )>

Et la ventouse fut posée.

Pour donner une idée de la valeur du corps médical arabe en général, à la campagne principalement, il suffit de dire que la qualité de tliehib (médecin) est héréditaire. Le thebib passe pour infaillible, aux yeux des nomades surtout. Il faut reconnaître cependant que quelques médecins musulmans de Tunis sont supérieurs, qu’ils ont quelques connaissances physiologiques et qu’ils savent appliquer un certain nombre de remèdes simples. L’un d’eux même, le docteur Si-Kaddour, qui a fait ses études et passé ses examens en France, jouit de la juste estime de ses confrères européens, comme chirurgien et comme médecin.

Au-dessous des thebibs, il y a les m'daoiu, qui sont l’équivalent de nos rebouteurs ou de nos guérisseurs de village.

Quant aux marabouts qui, eux aussi, prétendent guérir les maladies, leur remède unique, universel, infaillible, ne saurait, comme le légendaire « bouillon d’hôpital », faire ni bien ni mal. Ils écrivent quelque sentence magique ou quelque plirase sacrée sur un morceau de papier et l’appliquent, soit sous forme de sachet sur la partie malade, soit — vous aurez peine à le croire — sous forme d’infusion. Le papier est mis dans l’eau bouillante et le malade boit cette infusion de sentence.

Lorsqu’il arrive que la maladie ne cède pas devant une aussi puissante médication, le marabout se tire d’afîaire en déclarant que ce n’est pas de sa faute, la non-réussite ne prouvant qu’une chose, c’est que la sentence infusée, et... avalée, ne devait pas être celle qui était applicable au cas particulier. Et il ordonne l’infusion d’une autre sentence, continuant ainsi jusqu’à ce que mort ou guérison s’ensuive.

Lorsque le thebib prévoit qu’aucun des remèdes connus de lui ne pourra guérir son malade, il prescrit quelque remède fantastique, d’application imj[)Ossible, comme, par exemple, une omelette d’œufs de serpent, une crème de lait de lionne, ou une

infusion de plantes cueillies à minuit sur le sommet du Djcbel-Ressas... de sorte que l’on ne saurait arguer de l’innocuité du remède ordonné au patient. Eu France, cela s’appellerait ordonner de prendre la lune avec les dents en guise de pilule.

Les m’daoiü ou guérisseurs se compromettent moins encore. Les remèdes qu’ils ordonnent sont d’usage exclusivement externe. Ils ne semblent pas plus efficaces pour cela. Ce sont des amulettes. Il y a une amulette spéciale pour chaque maladie : amirlette contre la fièvre, amulette contre la dysenterie, amulette contre les maladies

d’yeux, etc., etc. Le m’daoüi désigne au hasard une amulette.

« Elle est pour la fièvre, »

dit-il.

Si elle ne guérit pas, il s’en tire en disant :

« Il paraît que ce n’est pas la bonne. »

Et il la change.

Ce que le m’daoüi connaît à fond, c’est l’art d’extirper de l’argent et des cadeaux à ces pauvres Arabes, dont la crédulité n’a vraiment pas de limites. M. Casimir Henricy en donne l’exemple suivant :

Un jour, un médecin français fut appelé auprès d’un blessé, qui avait reçu un coup de feu à la jambe. Au premier examen de la blessure, le docteur reconnut que la balle s’y trouvait encore, et il le dit à l’Arabe.

c( C’est impossible, dit celui-ci, puisque avant toi six m’daoüi sont venus me visiter et que chacun m’a extrait une balle.

— Bien, dit le docteur, je m’en vais en extraire une septième, celle, précisément, qui te fait tant souffrir. »

L’opération fut de courte durée et, peu après, le docteur présentait au malade la balle qu’il venait d’extraire. L’Arabe fut ravi ; mais il n’en resta pas moins persuadé que cette balle était la septième, et que les m’daoüi lui eu avaient extrait six autres.

Or chacune des six opérations précédentes lui avait coûté un beau mouton et quelques piastres.

On ne saurait pousser plus loin l’ignorance et la crédulité.

Les maladies réelles rapportent moins encore que les maladies ayant leur siège dans l’imagination, à la masse des guérisseurs interlopes qui pullulent dans ce monde de crédules endurcis.

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