CHAPITRE VIII
Les superstitions sont de tous les pays et de tous les temps. Le nombre 13, les jours néfastes, les mois de guigne et le maiivais œil sont redoutés en Orient aussi bien que dans notre Occident. Le mauvais œil, surtout, inspire aux superstitieux
Barbier populaire.
d’Afrique une terreur profonde; selon eux, il exerce sa funeste influence par le toucher et par la parole aussi bien que par le regard. Si un homme qui a 1 «Le, le mauvais œil, touche un bébé, le pauvre petit est sûrement menacé de (piehpie maladie grave. Si
quelque roumi s’avise, devant des parents fanatiques, de dire qu’il admire la beauté de leur enfant, vite ceux-ci l’emmènent afin de le soustraire aux compliments du mécréant au mauvais œil. Un simple regard d’admiration jeté sur un beau cheval le prédestine à quelque boiterie incurable ou à quelque autre accident.
On croit beaucoup au mauvais œil en Tunisie, en Orient... comme à Paris. A Tunis, c’est une de ces nombreuses traditions léguées par les Grecs et les Eomains, et que les Italiens ont conservées sous le nom de jeüatura. De pareilles superstitions sont pain bénit pour les thebibs, les m’daoüi, les barbiers, et surtout pour les marabouts. Les maladies, les ophtalmies surtout, étant dues à l’infiuence du mauvais œil, les guérisseurs de tout calibre donnent des remèdes... contre la maladie? Erreur ! c’est contre le mauvais œil. La cause conjurée, l’effet doit cesser. Pas de raisonnement j^lns clair. Il n’y a qu’un petit malheur : c’est que les remèdes employés ne font cesser ni la cause ni l’effet !
Une ophtalmie se déclare-t-elle, c’est le mauvais œil qui en est la cause. Aussitôt le guérisseur ordonne au patient de suspendre devant l’œil malade un petit morceau d’étoffe rouge attaché à un fil. Que pensez-vous de cette médication fantaisiste?
J’ai aussi vir, toujours pour la guérison des maladies des yeux, une vieille femme se livrer à une débauche de signes cabalistiques, prononcer force incantations, toucher ses seins et poser ensuite ses doigts sur les yeux de la petite malade, certaine de se livrer à une pratique efficace. Je vous donne également cette recette pour ce qu’elle vaut.
On voit souvent des Arabes dont le front est tout tailladé, coupé de cicatrices méthodiquement tracées dans la peau. C’est encore un remède : le remède contre la névralgie. On entaille la peau afin de causer un mal externe destiné à opérer une dérivation qui, parfois, fait en effet disparaître le mal intérieur ; mais quel supplice pour le malade !
C’est le barbier qui opère dans l’application des coupures. Il opère aussi les tatouages que se font les nomades.
Si la thérapeutique du peuple arabe paraît dépourvue de valeur scientifique, les moyens employés par les guérisseurs n’en sont pas moins innombrables et d’une infinie variété.
Il y a les « infusions de versets du Coran », les herbes, les saignées, les ventouses, les brûlures et les coupures volontaires, les amulettes, les incantations et mille autres procédés d’une ingéniosité naïve.
Il y a aussi les pierres précieuses, dont les innombrables vertus sont hors de doute en ce pays de crédulité à outrance.
Suivant la croyance des Arabes, l’action du cœur est fortifiée par le rubis, dont les feux ronges jîréservent du feu du ciel, de la peste et du choléra. Le rubis apaise aussi la faim, toujours selon les Arabes. Ils n’ont eu garde de parler de la soif, les musulmans ne faisant pas usage de l’exquise boisson dont la dernière goutte tombée du verre est c( rubis sur l’ongle ».