CHAPITRE VIII
La morsure des serpents ou des scorpions est réputée sans danger en présence de l’émeraude. Les aveugles sur les yeux desquels cette pierre précieuse est appliquée doivent recouvrer la vue,... les épileptiques la quiétude.
Le diamant guérit toutes les maladies. Que de maris d’Europe ont guéri leurs épouses avec ce spécifique étincelant, irrésistible, dont 1’ « eau » fait si bien dans la « rivière ».
Encore selon les Arabes, les défauts de la vire et les maladies des yeux ne sauraient résister à l’application de la turquoise, qui a également pour effet de conserver le lait des nourrices.
La sanguine adoucit les gens irascibles, guérit les maux de dents, préserve de la malchance et arrête les hémorragies. Elle procure bonheur et longévité. Tout alors !
L’œil-de-chat rend invulnérable, invisible même, au plus fort des mêlées, dans les batailles.
Pour les affections bilieuses et pour la jaunisse, il y a la topaze.
Lorsque la pierre précieuse est gravée, et que l’un des qualificatifs d’Allah est écrit dessus, c’est un telsem, talisman. Ce sont les marabouts qui gravent sur ces pierres les paroles sacrées.
Les grands seigneurs se payent des chapelets entiers composés de pierres précieuses, avec le nom d’un des qualificatifs de Dieu gravé sur chacun des 99 grains du chapelet. Ces chapelets-là sont d’un grand prix.
A propos des 99 grains portant 99 qualificatifs d’Allah, les musulmans croient que le centième qualificatif est resté inconnu, que celui auquel Dieu le révélera aura la toute-puissance sur l’univers, et qu’Adam, Salomon et Mahomet ont été les seuls à qui il ait été révélé.
On sait que le Coran a fait à la Bible d’innombrables emprunts, les adaptant à la religion nouvelle.
Le règne du roi Salomon est très souvent l’objet de ces nombreux récits merveilleux dont les musulmans ont pris le fond dans la Bible. On y voit les djinns et les anges littéralement embrigadés pour le service du grand roi. Ils construisent pour lui temples et palais merveilleux, remplissent pour lui toute sorte de missions ordinaires et extraordinaires.
La légende de l’origine des sources thermales nous montre les djinns du saint roi à l’œuvre.
Chacun sait que les anciens faisaient grand cas des eaux thermales, et l’on voit des ruines d’édifices romains ou byzantins partout où se trouvent des sources chaudes. Voici la légende arabe.
Le roi Salomon {Sliman) était un roi d’une grande sagesse et fort avisé, comme le prouve certain jugement mémorable. C’était aussi un administrateur plein de sollicitude pour la santé et la propreté de ses sujets. Il ordonna, en conséquence, de construire dans tout son royaume des bains chauds pour le peuple.
Mais, d’autre part, il n’entendait pas que qui que ce soit, serviteur ou autre, pût être le témoin des secrets de son immense harem. Aussi introduisit-il dans le personnel
des bains chauds de vrais génies, des djinns, qui devaient servir les baigneurs... des garçons de bain fantastiques.
Pour plus de sûreté, afin d’éviter toute indiscrétion, le roi Salomon ordonna qire ces djinns fussent aveugles, sourds et muets, afin de les mettre dans l’impossibilité de voir, d’entendre et de répéter ce qui se passait dans les bains, où tout devait être enveloppé dans le plus absolu mystère.
Salomon arriva, comme tout humain, au terme de son existence ; et, au milieu des préoccupations de sa comparution devant l’Éternel, il oublia les djinns... il omit de transmettre aux survivants la manière de s’en servir. Personne n’ayant la clef du langage dont se servait le roi défunt pour se faire comprendre de ces génies triplement infirmes. Extérieur d’un hammam. en résulta que ceux-ci continuèrent h chauf-
fer les bains dans leurs officines souterraines comme si le maître n’était pas allé rejoindre son père David dans un monde meilleur.
Et comme personne n’ayant trouvé, depuis lors, le moyen de se faire comprendre d’eux, ces génies aveugles, sourds et muets, continuèrent de chauffer et chauffent encore les eaux souterraines avec leur zèle accoutumé.
De là les sources thermales... selon les traditions arabes.
Boutique de barbier, place Eab-el-Maar.
Souk des brodeurs. — Branzia.
CHAPITEE IX
Chez les Komains, comme chez les autres peuples de l’antiquité, le travail n’était pas réputé honorable ; les professions manuelles étaient le lot des esclaves et des prisonniers de guerre. Le brillant état des sciences, des arts et de la poésie, le grand patriotisme, le culte de la liberté de l’antiquité classique, n’étaient qu'à la surface. Air-dessous des classes privilégiées, qui en avaient en quelque sorte le monopole, ce n’étaient que des couches déshéritées gémissant sous la plus révoltante oppression.
Les véritables corporations datent d’Alexandre Sévère. En 304, Valentinien confirma leur organisation, qui passa dans les Gaules sous le nom de collegia opificum.
Faut-il rattacher les innombrables associations, professionnelles ou autres, qui couvrent Tunis à la tradition des corporations instituées par les empereurs romains du IV® siècle et que l’on retrouve chez nous à travers le moyen âge? Oui, assurément, parce qu’il est impossible de détacher absolument les associations actuelles des associations analogues que l’on trouve en d’autres temps et en d’autres pays. Comment ne pas trouver d’analogie entre les rues des souks, qui portent le nom de rue des Etoffes, de rue des Orfèvres, de rue des Parfumeurs, et les rues de nos vieilles villes d’Europe
qui portaient des noms analogues, me des Drapiers, me des Cordonniers, me des Orfèvres, etc.? L’analogie est indéniable. Aujourd’bni encore, dans notre grand Paris, certaines professions sont encore localisées. La rue des Jeûneurs est accaparée par le commerce des tissus, et l’industrie des imprimeurs lithograjilies et typographes a envahi le passage du Caire. Aux environs de Paris, ce ne sont qu’hôtels, restaurants, cafés et gargotes ; dans Paris, les journaux sont, pour la plupart, concentrés dans le quartier où se produit la nouvelle, le boulevard, et à petite distance du lieu de leur expédition, la poste. Vous trouveriez peu de boursiers an delà d’un rayon dépassant cinq cents mètres autour du temple de Plntus. C’est que l’homme, qu’il soit coiffé d’un horrible tube noir ou qu’un riche turban ceigne son front, partout pétri de même, est la cause unique qui produit partoirt les mêmes effets.
Il est évident que beaucoup d’associations tunisiennes ont quelque analogie avec ces réunions si fort à la mode dans Paris sous les noms de la Cigale, la Pomme ou la Soupe-aux- Choux, et dont le but est de réunir de temps à autre les enfants d’une même contrée, confondus dans ce tourbillon de deux millions trois cent mille aspirants à la fortune qu’on apjielle Paris.
En y regardant de près, on découvrirait que les coiqiorations de Tunis se sont formées d’immigrations de gens dont le pays avait quelque renom dans telle ou telle profession. J’en donnerai comme exemple les tisseurs de couvertures de Djerba, qui sont représentés dans la capitale par un grand nombre des leurs. Ils y ont monté des métiers et trouvent plus commode de fixbriquer des couvertures de Djerba à Tunis même, où elles ont leur débouché, plutôt que de les grever d’un coûteux transport.
Telle partie de la Tunisie est renommée i)Our ses maçons,... nos Limousins ; telle autre a la spécialité des portefaix et des commissionnaires,... nos Auvergnats ; puis viennent les nombreux Marocains, qui font à Tunis une fructueuse étape de leur pèlerinage à la Mecque ; les nègres du Soudan, qui exécutent des travaux de force ; les Mozabites d’Algérie, à qui l’épicerie et la droguerie sont chères ; les Turcs, les Egyptiens, les Arabes d’Arabie, les gens du Djerid tunisien, de Khroumirie et des autres contrées de la Régence, qui sont attirés ixar la séduisante capitale. Tous sont groujiés et se sentent les coudes. Chaque grou^xe comixte un amine élu, chargé de veiller à la sécurité des personnes et à la défense des intérêts des membres de l’association.
Le mot arabe amine est le même que le mot amen qui clôt les pi’ières latines ou musulmanes. Amine, « ainsi soit-il », caractérise l’arbitrage confié à l’homme élu. Il prononce sa sentence : « Ainsi soit-iD. »
Les membres des associations professionnelles ou de celles qui sont basées sur l’origine commune n’ont d’autre lien entre eux que l’amine. C’est en lui que se résume leur organisation. Les amines sont nommés par décret du Bey. Leurs sentences sont le plus souvent exécutées volontairement par les parties, sans pour cela être légalement exécutoires.
1. Amine est un adjectif qui signifie « honnête, intègre, en qui l’on peut avoir confiance ». Eu Tunisie, l’amine correspond à l’expert, au syndic eu Erance.