CHAPITRE IX
musulmanes devront jeter un coup d’œil sur un modeste petit tombeau de marabout adossé à l’escalier. Il est très ancien et assez curieux.
Des marcliands d’épicerie et de denrées variées à droite ; à gauche, quelques cordonniers. Mais presque aussitôt on se trouve en face de l’une des principales boutiques de parfumeurs. C’est là que l’étonnement commence.
Les marchands de parfums sont les plus riches bourgeois de Tunis, de cette bourgeoisie élégante, raffinée, d’une rare propreté et d’une urbanité irréprochable. Beaucoup de dignitaires de l’ordre civil ou religieux ont passé par la corporation des parfumeurs. Il en est sorti des caïds, des cadis, des généraux, des imams, des muftis et des bach-muftis.
Ce serait une grave erreur que de croire que les boutiques de la rue des Parfums sont proportionnées à la haute situation religieuse, civile ou commerciale des industriels qui les occupent. Ces boutiques sont si petites que le marchand les remplit totalement. La plupart n’ont pas plus de l'",50 de large, autant de hauteur, et parfois moins de profondeur. Elles ne descendent i)as jusqu’au sol ; c’est, à dire vrai, un trou pratiqiré dans le mur à la hauteur d’un mètre environ.
Le marchand, vêtu d’une gandoura aux riches et douces nuances, jaune, abricot, rouge, turquoise, noisette, vert d’eau, gris de fer, saumon ou rose, est assis là, impassible, égrenant son chapelet, immobile comme un dieu dans une pagode, encadré par des cierges pendus tout autour de lui, les plus courts au-dessus de sa tête, les j^lus longs sur les cotés de la boutique, de façon à ce que leurs extrémités dessinent un contour qui a l’air de répéter le contour de sa propre personne. Les boiseries sont peintes en bleu, avec des filets rouges et des fieurs dans les tout petits panneaux qui forment le cadre de la boutique. Au fond et sur les côtés, des bocaux, des fioles, des caisses, des boîtes ; devant la boutique, deux ou trois bancs, sur lesquels sont des couffins (paniers en alfa) pleins de henné en feuilles ou de sébiles remplies de henné en poudre.
Une corde pend au milieu de l’étrange boutique, à l’aide de laquelle le marchand se hisse dans cette curieuse niche.
S’il survient un ami, il s’assoit sur l’un des bancs, ou sur une sorte de rayon disposé devant la boutique.
Il y a quatre-vingts boutiques de ce genre dans la rue des Parfums.
L’amine des parfumeurs {attarinc, de attar, essence) est un personnage. C’est actuellement Si el Hadj-Schadli-Ettemimi, qui aiipartient à l’une des plus anciennes familles de Tunis. Il a sous sa juridiction, outre les j^arfumeurs, tous les épiciers (Djerbiens ou juifs livournais du souk des drogueries, — souk el grana), les droguistes et les Israélites qui vendent en gros aux pharmaciens.
La corporation est une des plus anciennes.
Si Hadj-Schadli a bien voulu me donner quelques détails sur les produits qui se débitent dans ce souk si curieux.
L’ambre est la base de presque tous les parfums arabes. En poudre, mêlé à de la poudre de koumari, bois odorant des Indes, et au musc, il constitue une variété d’encens.
Diverses essences servent aux combinaisons de ce qne, dans le langage des poètes, on a appelé les parfums d’Ai’abie. L’essence de jasmin (ïas?nin) se distille principalement aux environs de Sfax. L’essence de rose {ouarcC), celle de géranium, celle de la violette et celle du musc végétal (plante à petites fleurs jaunes), qu’il ne faut pas confondre avec le musc animal (laissées de gazelles que les nomades ramassent précieusement pendant leurs voyages à travers le désert), se distillent on se préparent également en Tunisie, dans beaucou]) de familles. Ce sont les femmes qui sont
Boutique de parfumeur à côté de la porte de la mosquée Zitouna.
chargées de ce soin. Les antres parfums viennent d’Asie, de Turquie ou de Paris.
Les combinaisons de ces essences premières sont l’œuvre de gens spéciaux, sorte de cliimistes ou ifliitôt d’alcbimistes arabes, qui sont bourrés de secrets qu’ils cachent an public. Trois ou quatre familles musulmanes et une famille juive ont le monopole de cette science.
L’essence offerte couramment aux étrangers qui traversent le sont des parfums est l’essence de rose. Il est rare qu’elle arrive à l’état pur jusqu’au consommateur. Le litre d’essence, suivant son degré de inireté, vaut jusqu’à 3,500 francs. Il faut 400 kilogrammes de feuilles de roses pour faire un litre d’essence. Après la distilla-