CHAPITRE XI
dans sa maison. Parents, domestiques, esclaves, tous furent interrogés avec soin par le bijoutier et minutieusement fouillés. L’on ne put découvrir la bague disparue. De suppositions en déductions et de déductions en suppositions, le bijoutier en arriva à soupçonner un vieux domestique, à son service depuis plus de dix années et de conduite irréprochable jusqu’à ce jour.
Malgré ses dénégations opiniâtres, ce malheureux fut traîné par son maître devant le tribunal du bey. Là, il pleura, nia et prêta les serments les plus solennels. Le bey interrogea à son tour le bijoutier. Celui-ci n’avait aucune preuve. 11 n’avait que ses soupçons et l’attestation de sa fille, âgée de douze ans, qui affirmait qu’elle avait bien vu son père compter dix bagues la veille et qu’il ne s’en était plus trouvé que neuf le lendemain.
Le bey était fort embarrassé. Puis, après réflexion, il dit : « J’ordonne que cinq cents coups de bâton seront distribués entre les deux parties, par séries de cinquante à chacune, alternativement. »
La sentence reçut aussitôt exécution par l’administration de cinquante coups sur la plante des pieds du malheureux domestique, qui, plus que jamais, proclamait son innocence.
Déjà les exécuteurs levaient les bras pour appliquer la « tournée » de la série des cinquante coups suivants au bijoutier jeté face contre terre, lorsque la jeune fille se précipita aux pieds du bey, implorant son pardon. En même temps, elle sortit de sa bouche la bague volée, qu’elle y tenait ainsi cachée depuis la veille au soir.
Impossible de retirer le commencement d’exécution infligé si injustement à l’infortuné domestique. Le bey prit la bague des mains de la jeune fille et la lui donna pour compenser le mal éjîrouvé, et il condamna le bijoutier à recevoir le solde de l’arrêt ; c’est-à-dire quatre cent cinquante coups de bâton, pour avoir exposé son serviteur, par une accusation inconsidérée, à une peine capitale.
Le riche marchand évita les coups de bâton en versant une somme considérable dans la caisse beylicale, et tout le monde fut satisfait : le domestique, d’avoir vu proclamer son innocence et d’avoir reçu une bague de grande valeur ; le bijoutier, d’échapper aux quatre cent cinquante coups de bâton, et le bey, d’avoir notablement enrichi son trésor.
Les cordonniers forment plusieurs corporations. C’est d’abord celle des hlagdjia ou fabricants de babouches, dont l’amine est Si Hamda-ben-Amor. Elle compte à peu près cent cinquante boutiques et près de huit cents patrons, ouvriers et apprentis. C’est une profession en pleine prospérité : ce qui est miracle dans un pays où tant de gens vont nu-pieds.
La babouche (belgha) est une chaussure large, à semelle plate, avec le quartier rabaissé, eu cuir jaune serin chez le plus grand nombre des hommes et chez les femmes de la campagne.
Les cordonniers pour dames... de harem ne sont pas nombreux à Tunis. Ils ne sont pas dix jiatrons qui confectionnent de petites mules sans talon ni quartier ou de petits souliers ornés de houppes ou de pompons de soie et de broderies d’argent ou d’or. Leur amine se nomme Si Hamda-el-Ouafi.
Les procédés des cordonniers musulmans de Tunis sont primitifs. Ils se servent d’une certaine terre jaune pour coller les lames de cuir des semelles, alors qne les cordonniers juifs se servent d’amidon pour le même usage. Dans les chaussures faites de deux épaisseurs de cuir, les deux cuirs sont réunis par une colle dans la composition de lac[uelle entre de la rate de bœuf.
L’Arabe monte à cheval, à âne ou à chameau avec ses babouches. Lorsqu’il chevauche, ses jambes sont presque toujours ballantes, en perpétuel mouvement, comme si le cavalier faisait des pas dans le vide. Et, chose surprenante, ses babouches.
Cordonniers.
suspendues aux orteils, les semelles écartées du pied, pendantes, ne tombent jamais. C’est à n’y rien comprendre.
Les babouches, selon leur couleur et leur forme, sont des marques distinctives de certaines conditions sociales. Jadis le premier venu ne pouvait pas porter les babouches rouges, — sehhat-iamane , — qui étaient réservées aux professeurs des mosquées, théologiens ou savants.
Les faiseurs de babouches rouges sont peu nombreux. De deux cents qu’ils étaient, les patrons sont tombés à vingt environ.
Du reste, qu’elles soient jaunes ou rouges, les cordonniers qni font des babouches sont peu à peu supplantés par les knetria, qni font les souliers noirs à quartiers abaissés ou babouches noires. Leur amine a droit au turban vert, étant de lignée sainte. Son nom est Si Hadj-bou-Abdallah. 11 a sous ses ordres quatre patrons musul-