‹ Tunis et ses environsChapitre 41 sur 97 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

mans et deux cents patrons juifs qui emploient environ quatre cents ouvriers. Leurs boutiques sont en partie dans la rue Sidi-ben-Arrous.

Il y a encore à Tunis beaucoup d’autres cordonniers indépendants, musulmans, juifs ou Maltais, qui font la chaussure européenne et ne sont sous le contrôle d’aucun amiue. Mais l’idéal dans l’art de la cordonnerie est atteint par le savetier en plein vent.

Sook des cordonniers.

installé sur le trottoir, à un coin de rue, ou sous la porte cochère de quelque foudoulc. Il y en a bien une douzaine dans les premiers deux cents mètres de la rue Al-Djazira, qui tous font penser à Gallot. On n’a aucune idée de leur accoutrement, de leur installation sommaire et pittoresque. Ils arrivent au miracle en matière de raccommodage, rendant une vie éphémère à telle savate qui tombe eu lambeaux et dont la valeur n’atteint pas au modeste taux de dix centimes. Ils bouchent les lacunes de la semelle

au moyeu d’uue pièce de cuir vert qui, pour toute tannerie, a séjourné sur le pavé, sous les pieds des passants. Le tout est relié — cousu serait de l’eupliémisme — avec de de la ficelle. La pièce de cuir a encore ses poils. Le raccommodage coûte une caroube (4 centimes) on deux et il dure ce qu’il peut, prolongeant d’un, de deux ou de trois jours l’existence de cette chose indescriptible qui, dans des temps reculés, a pu se nommer une babouche.

Les savetiers sont innombrables à Tunis. Il y en a dans tous les quartiers. Et, je dois le répéter, il est prodigieux de voir tant de cordonniers et de savetiers dans un pays où tant de gens se promènent pieds nus.

On voit dans ce chapitre un « afifùtenr de faucilles ». C’est une singulière profession que celle qui consiste à transformer en une sorte de scie les faucilles qui servent à couper le blé (on moissonne l’orge en l’arrachant).

La faucille arabe est moins recourbée que la nôtre et on lui donne du tranchant au bord intérieirr de la lame avec une sorte de poinçon sur lequel l’ouvrier frappe avec un petit marteau. L’enclume est un tibia de chameau sur lequel la faucille est attachée au moyen d’une lanière tenue et tendue par le pied.

L’affûteur de faucilles, comme le fabricant de fourches, appartient au souk des forgerons, l’un des plus pittoresques de Tunis, que l’on trouve à cent mètres du terminus des tramways de Bab-Djazira à Bab-Djedid.

Quel est le touriste qui n’a pas emporté de Tunis de ces curieuses lanternes arabes en fer-blanc, souvent d’un dessin fort gracieux, temt à jour ? Ce sont des bibelots amusants et peu coûteux, puisque pour cent sous l’on peut en acheter qui sont déjà de belle dimension, de 40 à 50 centimètres de hauteur.

La rue de l’Église, la première que l’on prend pour pénétrer dans la ville arabe, renferme vingt ou trente boutiques de ferblantiers encadrées de lanternes et de pièces en fer-blanc de tonte nature et de toute forme.

Ces industriels, presque des artistes, appartiennent tous au culte d’Israël. Ils font d'assez jolies choses avec des matières premières presque sans valeur.

Je ne voulais pas le croire; les jolies lanternes qu’ils vendent sont faites avec du fer-blanc de boîtes à pétrole découpé. Et telle est leur insouciante sincérité, qu’ils ne jettent pas les morceaux révélateurs sur lesquels les vendeurs de pétrole américain ont imprimé la marque de fabrique de leur company.

Les verres de ces lanternes sont des débris achetés dans les verreries de France ou de Bohême. On y reconnaît souvent des fragments de dessins gravés ayant fait partie de quelque riche ensemble.

Le peu de valeur de la matière première explique le bon marché auquel, pour peu qu’on marchande à fond, on peut acheter des lanternes arabes fabriquées par des ferblantiers tunisiens, avec du fer-blanc d’Amérique et des fragments de verre de Bohême, de Baccarat ou de Pantin.

Le vieux ferblantier représenté dans ce chapitre a son échoppe dans la rue Soukel-Belat.

CIIAPITKE XI.

Je ne connais pas de souk pins curieux que celai des forgerons, auquel se joignent les serruriers et les cliarrons de Bab-Djedid. Ce souk est à l’extrémité de l’avenue Bab-Djedid, là où elle aboutit aux ruines pittoresques d’une antique porte arabe, qui a conservé à travers les siècles le nom de porte Neuve {Bab-Djedid) .

Le souk des forgerons de Bab-Djedid a une centaine de mètres de longueur, il est relativement large et élevé. La noire boutique du forgeron est spacieuse, largement ouverte sur la rue. La chaleur de la forge n’y est pas emprisonnée.

Une poutre, placée eu travers, à trente ou quarante centimètres du sol, barre l’entrée. Au milieu se trouvent l’enclume et, de chaque côté de l’enclume, un trou dans lequel se tient un forgeron. Au fond, deux soufflets qu’un gamin fait marcher alternativement pour obtenir la continuité dans le souffle.

Le forgeron est généralement coiffé d’un turban rayé de rouge. Il porte un gilet de couleur et travaille les bras nus. Sur le devant du corps pend un solide tablier en cuir.

Les forgerons se nomment haddada (de haddid, fer). L’amine des forgerons, que le scheik el Médina a bien voulu me présenter, est un vénérable personnage, âgé de quatre-vingt-dix ans pour le moins : Si Mohammed-Omar. Les forgerons fabriquent les instruments agricoles, les socs de charrues, les essieux et toute la grosse ferraille.

Il y a un autre souk de forgerons au faubourg de Bab-Souïka, dont l’amine est Si Mohammed-Lessir.

La corporation des forgerons est la plus ancienne de Tunis, on peut même dire de tout le nord de l’Afrique. Elle est l’objet d’une vénération curieuse. Car si, au milieu des plus épouvantables massacres, un homme faisait les mouvements de travail du forgeron, il était épargné, quelque sauvages que fussent les agresseurs.

Je ne puis m’expliquer ce fait que par la rareté des gens sachant travailler le fer au milieu des peuplades des confins du désert, grandes coupeuses de routes. Un prisonnier sachant travailler le fer, sachant fabriquer des épées, des boucliers, des étriers, des fers de lance, des chaînes et des mors était un homme trop précieux pour ne pas lui conserver la vie sauve. On me dit bien qu’il y a encore des raisons d’un autre ordre; mais le renseignement est trop peu sûr pour que je le consigne ici.

Les serruriers, kouhajia (de koiiba, cadenas), ne sont pour ainsi dire que des forgerons en fin. Ils confectionnent ces verrous gigantesques et ces cadenas étonnants qui ferment les portes des maisons arabes à l’intérieur. Les serruriers tunisiens formaient jadis la corporation complémentaire de celle des menuisiers; mais elle aussi est à son déclin, succombant en grande partie sous l’importation de la quincaillerie de provenance européenne. L’Allemagne et les autres pays d’Europe lui ont fait une concurrence effroyable. Les serruriers tunisiens se bornent aujourd’hui à mettre en place la quincaillerie importée et à fabriquer le cadenas arabe, koaba el arbi, qui a résisté à la concurrence.

Les chaînes et les cadenas pour le maintien des bestiaux au pacage sont toujours de fabrication indigène : le forgeron faisant la chaîne, et le serrurier le cadenas.

On compte IG maîtres-serruriers musulmans, 25 maltais et 9 juifs.

L’amine se nomme Si el Hadj-Mohammed-el-Amrous.

Il est difficile de parler des forgerons sans parler de lenrs voisins obligatoires, les charrons. Parlant de celui qui fait le soc, on ne saurait passer sous silence celui qui fait la charrue ; cela se tient.

Les charrons, el zabousi (de zahous, bois d’olivier), ont pour amine Si el Hadj- Hasseu-el-Bedouï.

Les charrues les jilus estimées sout en bois d’olivier.

Les charrons arabes font deux sortes de charrues : la charrue arabe proprement dite, qui porte le soc fixé sous le bois au moyen d’anneaux en fer, et la charrue à l’européenne, qui a le soc emmanché au bois. Les charrons fabriquent aussi les jougs, les herses, les bâtis des selles de chameaux et les traîneaux armés de silex qui servent au dépiquetage du blé.

Les forgerons et les charrons habitent naturellement les quartiers excentriques, les faubourgs, pour être sur le chemin des clients de la cami)agne, lorsque ceux-ci viennent en ville.

Affûteur de faucilles.

Boucher de Souk-el-Grana.

CHAPITKE XII

L’alimeiitatioa publique de la ville de Tuuis a été de tout temps l’objet de la sollicitude des beys et de leurs gouvernements. Aussi les Français, en arrivant à Tunis, y ont-ils trouvé, tout établis, une surveillance et un contrôle des industries et du commerce des produits destinés à l’alimentation publique. Et nous avons eu le bon esprit de les laisser subsister dans la ville arabe.

Ce contrôle est exercé par un grand nombre d’amines ayant à leur tête l’amine des vivres principal, le lieutenant-colonel Si Ali-Slema : lequel, comme tous les autres, est subordonné au scbeik el Médina, qui est l’amine des amines de Tunis.

Jadis il n’y avait qu’un seul amine des vivres.

Mais la cité ayant pris un grand dévelox)pement, le général Kheir-Eddin, premier

ministre vers 1876, décida qu’il yen aurait trois, un pour chacun des quartiers de la ville, et qu’ils seraient pris parmi les officiers non pourvus d’emplois.

Les titulaires sont actuellement l’amine principal ou central Si Ali-Slema pour le quartier de Bab-Souika; Si Hasseuna-Djellouli, lieutenant-colonel, pour le quartier de la Médina, et le commandant Si Ben-Lejnef jDonr le quartier El-Djazira.

Au-dessous de ces amines de quartiers, véritables contrôleurs de poids et de mesures et surveillants de la sincérité des produits mis en vente, il y a un certain nombre d’amines inférieurs, que l’on pourrait appeler professionnels, chaque genre de commerce ayant le sien. Je vais citer les plus importants de ces commerces, ceux surtout dont les boutiques sont reijrésentées dans ce livre.

L’amine el hammada, des marchands de pois chiches rôtis on cuits (de homsa, pois).

C’est un régal pour les Arabes de grignoter des pois, des grains de courges, des amandes, des arachides, des pistaches légèrement torréfiées, après avoir passé dans l’eau de sel. Ils en mangent à tout instant ; ils en ont toujours dans les poches. C’est tout à la fois un passe-temps, une nourriture et un remède contre le ténia.

Les hammada ont une grande bassine installée sur un four, dans laquelle ils tournent et retournent avec un morceau de bois des pois secs, afin qu’ils ne se carbonisent pas en s’attachant au métal.

Ces graines rôties ne sont pas désagréables, et il m’est souvent arrivé d’en acheter pour line ou deux caroubes et de les croquer à la façon des Arabes. On s’y accoutume aisément.

Les juifs consomment des pois cuits.

Il y a vingt et quelques boutiques de hammada à Tunis.

L’amine est Si Mohammed-el-Scherif.

Vous sentez de loin la boutique du fetaria, marchand de beignets à l’huile (fctirà).

Les f clair (pluriel) sont, pour le gamin tunisien, ce que le croissant ou la brioche sont pour le gamin de Paris.

Sur un four dont la cheminée s’élève au beau milieu de la boutique, se trouve une poêle pleine d’huile bouillante. Le marchand prend un rond de pâte de semoule tout préparé au bout d’une tringle en fer et le plonge dans cette friture, dans laquelle il reste à nager jusqu'à ce qu’il ait i3ris une belle teinte dorée. Lorsqu’il est à point, le beignet est retiré, toujours au moyen de la tringle, et placé à égoutter sur un grand plat, à moins que quelque gourmet ne l’achète tout chaud au sortir de l’huile. C’est là, paraît-il, le point maximum de délicatesse de ce mets arabe.

La profession de fetaria est généralement exercée par les Arabes de la montagne (Djehelia) , comme celle des hammada., du reste.

Ces braves gens sont renommés à Tunis pour la simplicité de leur esprit. Autant les Arabes aiment les montres (il y en a qui en portent deux et trois), autant les Djehelia semblent ignorer jusqu’à l’existence de cet instrument de chronométrie.

Page 1