‹ Tunis et ses environsChapitre 45 sur 97 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l’ensemble paraît grand comme nne ville. Et cela, jiarce qn’ayant à satisfaire des gens de trois cultes différents, on a dû réunir trois abattoirs distincts en un seul : les musulmans, les juifs et les chrétiens ne voulant, chacun, manger d’autre viande que celle qui a été abattue selon les prescriptions de leurs cultes respectifs.

Il y a plusieurs catégories de bouchers {djazara) : les haghri (qui abattent les bestiaux) et les ralmi (qui abattent les bestiaux et brebis, les agneaux et les chèvres).

Les haghri sont au nombre de quarante-deux, et ils ont deux amines. Les ralmi sont quatre-vingt-dix, également régis par deux amines.

Il y a en outre à Tunis quinze bouchers juifs et vingt-cinq bouchers chrétiens.

Les juifs n’ont pas d’amine des vivres, parce qu’ils payent une redevance à la caisse des israélites pauvres. Ils sont cependant subordonnés à la vérification des poids et mesures.

Les amines des bouchers font de fréquentes tournées pour voir si la viande est saine et surtout si l’on ne vend pas de la viande de brebis pour de la \fiaude d’agneau. Il paraît qu’il se pratique des supercheries sans nombre dans ce genre de commerce.

La viande de brebis étant généralement mauvaise, les bouchers, qui l’achètent à bas prix, sont souvent tentés de faire passer cette viande pour de la viande de mouton. Et, pour tromper le client sur le sexe de l’animal, ils cousent la peau du ventre d’un mouton sur une brebis. Le plus souvent le client exige que le morceau de viande qu’il achète soit détaché de la bête sous ses yeux. De cette façon, le boucher peut difficilement lui vendre de la chair de brebis pour de la chair de mouton.

Mais c’est surtout le marchand de viande corrompue qui est poursuivi par les amines.

Ce délit est puni de la prison et de la destruction de la viande malsaine. Eu cas de récidive, on peut interdire la profession de boucher au peu consciencieux marchand.

Tunis consomme environ cinq cents moutons et quatre-vingt-dix bœufs ou vaches par jour, sans compter les agneaux et les chevreaux dans la saison.

Comme un chapitre tout entier de ce livre est consacré aux cafés maures de Tunis, je n’eu parlerai ici que pour rappeler que ces établissements sont soumis au contrôle des amines généraux des vivres, comme tous ceux qui ont pour objet l’alimentation publique.

La corporation des kahouadjïa a, du reste, un amine particulier.

Récemment encore, chaque kahouadji était frappé d’un impôt égal au quart du loyer payé par lui. Mais, parmi les nombreux Algériens attirés par la bonne réputation dont jouit Tunis dans tout le nord de l’Afrique, beaucoup se sont établis cafetiers. Israélites pour la plupart, ils se sont réclamés de leur qualité de Français pour ne pas payer cet impôt. Et l’on n’avait aucun moyen légal pour les contraindre. Il s’eu est suivi que l’on a cessé de percevoir sur les cafetiers tunisiens un impôt qu’on ne pouvait faire payer par les Algériens, leurs concurrents, souvent leurs voisins.

L’amine de l’importante corporation des kahouadjïa se nomme Mustapha-beu- Abdallah. C’est un des amines les plus vénérables de Tunis. On m’a assuré qu’il était plus que nonagénaire.

Je répare, en terminant ce chapitre, nne omission que j’ai remarquée an chapitre dans lequel il est parlé des hains maures, an moment où il a été mis sous presse.

Les propriétaires de bains se nomment hammamdji (mot à terminaison turque). Les hammamdji sont au nombre de trente-cinq environ, relevant d’un amine, Si Aliheu-Rrahim.

Cette profession est exclusivement exploitée par des Mozabites. Les serviteurs de ces bains s’appellent également hammamdji, à quelque sexe qu’ils appartiennent.

Boutique de souki.

L est l)on d’ajouter à ce qui a été dit de l’amine des vivres, qu’il n’est pas seulement appelé à démêler les questions relatives au contenu ; mais que le contenant, c’est-à-dire la vaisselle, est également placé sous sa surveillance.

Je rappellerai une fois de plus à mes lecteurs que nous sommes en Tunisie, dans un de ces pays d’Orieut dont le caractère est l’immuabilité, et qu’il n’est pas rare de trouver des mœurs, des habitudes et des objets qui ne se sont jms sensiblement modifiés par suite d’une succession des siècles.

C’est dans la poterie que le fait est plus particulièrement saisissant. On peut voir faire à Tunis, à Nabeul et à Sousse des vases, tles ampbores, des cruelles, des pots et des plats dont le profil et l’ornement sont ce qu’ils étaient il y a deux mille ans, du tem2)S des Romains. J’ai vu des vases

trouvés dans des tombes datant de vingt siècles et des vases qui sortaient des mains d’un potier encore en vie, absolument pareils

Les potiers, kallalia (de koulla, pot), forment une corporation assez importante, dont l’amine est Si Ali-ben-Kliemis — {Alij le cinquième fils).

A jiropos de ce nom de ben KhemiSj je vous apprendrai sans doute qu'il est souvent donné par pure 'superstition. Et Dieu sait si la vie arabe fourmille de iiréjugés, de superstitions et de croyances fantastiques !

C’est pour déjouer les maléfices que le nom de Khemis est donné à certains enfants. Le nombre cinq portant malbenr, il s’agit d’éviter qn’on l’applique à l’enfiiut par manière d’interrogation. Mais, du moment que ce chiftre est devenu pour lui un nom, on aura été au-devant du maléfice, qui se trouvera conjuré.

Ce chiffre cinq joue un grand rôle dans la vie des Arabes. Ou montre les cinq doigts ouverts à ceux que l’on croit avoir le mauvais œil ou qui sont jettatores ;

et si l’on voit une main ouverte plaquée sur beaucoup de murailles, comme si l’on y avait appuyé une main trempée dans du sang, ce sont les cinq doigts de Fatma qui entreraient dans les yeux du voleur au moment de l’escalade d'un lieu mis sous la protection de la mère du Prophète. C’est cette main que l’on voit au-dessus de l’encadrement qui orne la page précédente, encadrement composé avec les ornements d’une porte de maison tunisienne.

En Tunisie — et jjareille superstition existe dans bien des villages de France — l’éloge des qualités jiliysiques porte malheur. Aussi ne dites jamais à un Arabe : « Ton cheval est l)eau ; ta vaclie est grasse ! 5) Ce serait mettre le malheureux dans la perpétuelle crainte de quelque accident attiré sur la bête par l’éloge qui en a été fait.

On raconte à Tunis qu’une juive étant allée dans une maison pour demander une fille en mariage, arriva à exalter ses beaux yeux, et que, deux heures après cet éloge imprudent, la malheureuse enfant tomba sous le coup d’une terrible ophtalmie.

Cette digression à propos du nom de l’amine des potiers m’a fait, littéralement, suivant une expression familière, tourner autour du pot.

La poterie est l’objet d’un grand commerce parmi les indigènes, et quelques-uns de leurs vases et de leurs plats sont très décoratifs. Je ne parlerai que par acquit de conscience de ces chandeliers monumentaux en terre vernissée verte, qui se fabriquent à Nabeul. Ils sont lourds et d’une ornementation enfantine.

J’aime mieux ces petites poteries eu terre non vernissée, claires, ornées de dessins noirs, qui servent de gobelets ou de cruches et qui sont vendues partout dans Tunis, aussi bien par des camelots installés dans la rue que dans les boutiques de potiers de Bab-Souïka .

Cette jolie poterie n’est, en réalité, qu’une sorte de suite de l’antique poterie étrusque. Les dessins représentent des arabesques et des fleurs d’ornement sur les petits gobelets. L’artiste dessine des mosquées, des navires et des animaux sur les v’ases de grandes dimensions. Le dessin noir n'étant pas fixé par la cuisson, les potiers l’appliquent sous vos yeux avec une surprenante facilité.

Comme tous ceux qui reçoivent la tradition d’une ornementation, les artistes en question dessinent avec une extrême raindité, usant de toutes sortes de trucs, obéissant

CnAPITRE XIII.

à des liabitiides transmises et prises. J’en ai vn qni commençaient nn dessin par nn bont et le finissaient par l'antre bout sans désemparer, comme un bon nqtaire exécuterait nn parafe compliqué. D’autres fout im dessin noir, au milieu duquel des blancs réservés vous apparaissent soudain comme le motif principal. C’est un vrai plaisir de les voir travailler : aussi m’est-il arrivé de passer des heures à regarder ces braves peintres potiers, mes confrères, après tout; admirant la liberté de leur pinceau, leur habileté inconsciente, faites en quelque sorte d’atavisme.

J’avais déjà constaté ce jfiiénomèue d’exécution graphique traditionnelle dans les ateliers du lac de Tbun, ateliers où se font ces jolies poteries suisses qui ont une si profonde saveur archaïque. Je le constate sur moi-même. Conscrit de 1807, mon père était peintre sur poterie : avant, comme il le disait fièrement, de visiter toutes les capitales de l’Europe avec sou régiment des fusiliers de la garde. Et il était ouvrier peintre-potier à Saintes,... un successeur de Bernard Palissy, s’il vous plaît!

Souvent, lorsque j’étais enfant, il dessinait, pour m’amuser, de ces fieurs naïves dont il ornait la vaisselle an commencement de ce siècle.

Ainsi s’explique ma très vive passion pour la céramique.

Les potiers arabes sont des fantaisistes. Ils donnent à certains vases des formes d’oiseaux, d’animaux et surtout de poissons; et ils s’ingénient à trouver des combinaisons bizarres destinées à émerveiller le public. C’est ce que l’on peut également constater sur toutes les poteries primitives que l’on rencontre dans les collections de céramique européennes.

Les grands i)lats à beignets montés sur un pied, et dont le fond est mi-partie jaune, mi-partie vert, sont très décoratifs. Je recommande aussi les chandeliers à récipient et à bec (pour l’huile et la mèche), les brûle-parfums et les porte-bouquets eu terre vernissée verte. Il y en a de très jolis. Les grands vases vernissés à fond blanc, avec des dessins en noir, jaune et vert, sont parfois fort beaux et fout un grand effet, placés, chez nous, au-dessus des grands meubles, bibliothèques ou armoires. Il eu est dont l’ornement, de pure tradition, est remarquable. Il y a aussi de très grands vases sans base, finissant en pointe de fuseau, comme des amphores anciennes, vernissés, d’un beau jaune, avec des dessins verts très déliés. Je les ai vus employés en France, avec succès, comme porte-cannes et parapluies, dans les antichambres. Avis aux touristes qui veulent rapporter de la Tunisie des souvenirs utiles.

Semblables à des niches bouddhiques, les petites boutiques du souk des parfums sont littéralement remplies par les majestueuses personnes de leurs marchands. L’homme y joue le principal rôle au point de vue décoratif. Il en est autrement dans le souk des selliers. Là mille broderies étincellent, et, au milieu de ce continuel ruissellement d’or et d’argent, l’homme ne joue plus que les accessoires.

Les selliers de Tunis sont en renom dans toute l’Afrique septentrionale et même en Asie. Ou trouve des harnais tunisiens jusqu’en Egypte, jusqu’au Maroc. Et, toujours, ce sont les plus richement brodés et les plus estimés.

La profession est réputée noble et peut être exercée par les fils des meilleures

familles. Comme je l’ai déjà dit, le travail manuel et le commerce sont en g-raud honneur chez les musulmans ; mais à Tunis quelques professions on commerces, ceux des lîarfumeurs et des selliers, par exemple, sont réputés plus nobles que d’antres ; et il n’est pas rare de voir les fils des meilleures familles les embrasser. Il n’est pas rare non jJlïis d’en voir sortir de hauts dignitaires de l’ordre religieux on civil.

Suivant un dicton tunisien, il ne faut répudier aucun gain honnête, si minime qu’il soit : « Celui qui travaille pour une caroube (un son) peut compter son argent ; — celui qui ne fait rien de ses mains ne compte jamais rien. »

Les selliers se nomment sarajine (de se7j — selle). Leur amine est Si Ahmed-hou- Didah. Comme la profession est compliquée et qu’elle exige certaines notions artistiques, elle se trouve circonscrite dans un petit nombre de familles qui se transmettent les procédés de fabrication et les notions de la broderie décorative.

Les harnais brodés d’or, les riches amulettes et les uniformes brodés sont l’œuvre des sarajine.

J’ai fait remarquer que Tou brodait an Souk-Ettrouk ; mais lorsqu’il s’agit de broderie d’or on d’argent, le travail revient aux sarajine. Dans ce cas, le tailleur du Souk-Ettrouk coupe l’étoffe et le sarajine la brode.

A côté de la sellerie de luxe, il y a la sellerie commune et la fabrication de ces petites sacoches multicolores que les étrangers achètent volontiers. Ceux qui exécutent ces travaux de second ordre sont les sakajine.

Pour compléter un harnachement, il faut un certain nombre de pièces en fer. Les étriers d’abord, ensuite les mors, les licous, les brides, etc. Ce sont des industriels spéciaux qui font la ferronnerie du harnachement. On les appelle les haddada (travailleurs du fer — haddid) . Ils n’ont pas d’amine spécial et sont subordonnés à l’amine des forgerons.

Il y a aussi, comme auxiliaire des selliers, et soumise à leur amine, la corporation des glirahsia, dont la spécialité est la confection des bâtis en bois des selles de toutes sortes.

Si la corporation des selliers a encore quelque éclat, il faut avouer qu’elle est bien loin de l’état florissant on elle se trouvait il y a un demi-siècle. Le déveloj)pement des routes carrossables et des chemins de fer a amené la supi^ression des longues chevauchées. Et beaucoup de ceux dont les ancêtres passaient la vie à cheval, se contentent de monter en ^vagou ou en voiture. Toutes les courses se faisant jadis à cheval ou à dos

Boutique de potier de la rue El-Bechir.

BOSTON

PUBLIC

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