‹ Tunis et ses environsChapitre 48 sur 97 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Comme donneur de conseils, Sidi ben Ziad comptait et compte encore une clientèle des plus variées. C’est ainsi que les jeunes gens qui ont des idées de mariage le consultent pour savoir s’il faut ou non persister dans le choix de la personne sur laquelle ils ont jeté leur dévolu.

Une consultation semblable ne serait pas pour étonner, si elle était requise d’un docte et saint jurisconsulte actuellement en vie ; mais vous vous demanderez sans doute comment on s’y prend pour se mettre en communication avec un bienheureux qui siège aux côtés de Mahomet depuis plusieurs siècles, en plein paradis.

Vous avez compté sans l’ingénieuse crédulité des Orientaux.

Un jeune homme a fait choix d’une personne, la plupart du temps d’une enfant dont nul ne peut encore préjuger le caractère. La loterie conjugale s’offre ici doublée d’inconnu.

Que faire ?

Consulter le saint dont c’est la spécialité.

Et comment?

C’est ce que vous allez voir.

Le jeune homme prend deux morceaux de papier. Sur l’un, il écrit une réponse affirmative; sur l’autre, une réponse négative. Puis il les mêle entre ses doigts, de façon à ignorer lui-même lequel des deux papiers sera placé dessus, lequel dessous.

Il se rend alors aux tombeaux de la rue Sidi-Ziad, et il place les papiers sous une pierre, l’un sur l’autre.

Le lendemain il va reprendre les papiers où il les avait placés, et c’est celui qui se trouve en dessus qui décide la question, Sidi Ziad en ayant disi)osé ainsi.

Vous direz sans doute qu’il eût été plus simple de voir tout de suite la position respective des papiers, au moment ou ils étaient placés sous la pierre, absolument comme si l’on avait joué la chose à pile ou face. Mais que deviendrait alors l’intervention de Sidi Ziad, qui colore d’une façon si impressionnante la décision attendue, en lui donnant une origine céleste?

Avant d’entrer sous le souk en tunnel qni termine la rue de l’Église on a, à sa gauche, la plus curieuse petite étude de notaire de Tunis; et, juste en face, la rue des Tamis qui débute par une voûte et se termine de même. A gauche de l’entrée de cette rne se trouve un tout petit café des plus pittoresques, à droite un fabricant de tamis.

Au premier abord, on ne se rend pas compte de la profession de ces industriels. De loin ils ressemblent à des gens pinçant un air mélodieirx sur quelque lyre de forme antique, ainsi qu’on en voit aux mains d’Orphée dans les images mythologiques. En y regardant de près, on aperçoit entre les bras de ce que l’on avait pris pour une lyre une sorte de canevas en crin, très tendu, que l’ouvrier compose fil par fil, chaque fil horizontal étant passé entre les fils verticaux et serré au moyen d’une réglette. C’est l’étoffe du tamis, que l’on tend ensuite sur un cylindre en bois.

Les fabricants de tamis font aussi de curieux tambourins, sur la peau desquels ils peignent des figures d’animaux ou d’hommes des plus baroques. On en fait cadeau aux

enfants aux époques des fêtes. Quoique sommaires et enfantins, ces dessins sont assez décoratifs.

On appelle ghrablia les fabricants de tamis (quelques étymologistes veulent voir dans ce mot un cousin issu de germain de notre substantif c( crible». Je vous les abandonne). L’amine des gbrablia est Si Hassen ben Mohammed Essifanouï.

Ils fabriquent plusieurs sortes de tamis : les tamis en crin pour le blé et le couscoussou, et les tamis en poil de chèvre pour nettoyer la farine ou le café. On en fait aussi en halfa, qui servent pour la semoule du blé.

Boutique de fabricant et petit café de la rue des Tamis.

Place Bab-Souïka. — Marchand de pain. — Marchand de sucreries. — Anes chargés de fruits.

Mosquée Sidi-Mahrez.

CHAPITEE XIY

Dans des chapitres qui précèdent, je me suis appliqué à décrire les professions organisées en corporations rappelant celles que Ton voyait, il y a peu d’années encore, dans bien des pays de notre vieille Europe. Mais, à côté des professions les plus modestes, que de petits métiers qui courent les rues de Tunis, et qui leur donnent une si grande animation !

Musulmans, juifs ou chrétiens, les Tunisiens des classes inférieures ont un penchant tout particulier pour ces métiers de hasard et de pacotille que l’on englobe aujourd’dui sous un vocable général, celui de « camelot ».

Le camelot tunisien en revendrait à son collègue des rues de Paris, pour la vigueur du « coup de gueule », pour l’esprit inventif, pour la découverte des trucs dans l’offre de la marchandise. Aussi les journaux publiés à Tunis trouvent -ils en surabondance les petits vendeurs dont ils ont besoin pour débiter leurs numéros devant les cafés de la Marine et de l’avenue de France et dans les quartiers habités par les Européens.

A peine êtes-vous attablé devant un des grands cafés de l’avenue de France, vous voyez accourir les uns après les autres des industriels et des camelots de tout âge et de tout acabit.

Le défilé commence généralement par le petit cireur. Ce gamin, d’origine maltaise ou même syrienne, si peu qu’il soit vêtu, est vêtu à l’européenne. 11 est cependant Arabe par les mœurs, par la physionomie et par le langage.

L’étranger nouveau débarqué se trouve tout embarrassé devant cette nuée de gamins qui tendent vers lui leurs boîtes à brosses traditionnelles, en criant :

— Cirer ! cirer ! monsieur, cirer !

Il a beau sortir de sa chambre avec des chaussures immaculées, les cireurs sont à ses trousses :

— - Cirer, monsieur ! cirer !

Mais quoi cirer ? se demande-t-il en regardant ses bottines qui reluisent au soleil. Et parfois, de guerre lasse, il prend un siège et abandonne ses pieds à un cirage superflu. Mais mal lui eu prend. La bousculade s’ensuit, les boîtes s’entre-choquent, les injures s’entre-croisent, ou se dispute ses tibias. Enfin le calme se rétablit, il y a des vainqueurs. Je dis des vainqueurs, car l’étranger ahuri s’aperçoit que chacune de ses jambes est terminée par son cireur respectif.

Un coup de brosse sur la boîte l’avertit que l’opération est achevée et qu’il faut donner deux sous à chacun des jeunes opérateurs. Il paye double : mais il ne le regrette pas, s’il s’est amusé de cette petite scène typique.

Il m’est même arrivé, lorsque j’étais pressé, de confier ma paire de bottines à une paire de cireurs. C’est alors une vraie joie pour eux, et c’est à qui fera le plus brillant et qui finira le premier. C’est un moyen facile et peu coûteux d’introduire l’émulation dans cette œuvre de lustre et de propreté.

Vous voilà ciré, mais pas tranquille encore devant le café, le bitter ou le vermout glacés : voici venir le marchand de journaux, un paquet de feuilles sous le bras. Il est nu-pieds et bras nus. Le plus souvent une chemise en loques laisse j^endre de prétendues manches hors des emmanchures d’un gilet qui fut rouge, jaune ou bleu. Une ceinture quelconque retient un pantalon bouffant de couleur grise ou noire.

Ce sont de petits Arabes ou de petits juifs qui font ce métier, et qui le font fort bien, ma foi! Ils offrent avec persistance et reconnaissent avec une grande sûreté de coup d’œil quel est, au milieu de tout ce monde, le « client probable », celui dont l’attitude, dont un geste, un regard furtif peut faire supposer qu’il achètera le numéro du journal qu’il veut vendre.

Lorsque l’heure n’est pas venue pour le débit du papier noirci, le petit marchand de journaux vous offre des allumettes, allumettes italiennes ou allemandes pour la plupart, avec sujets plus ou moins risqués, jusqu’à la pornographie inclusivement. Le commerce des allumettes est excellent dans le pays où l’on fume la cigarette avec passion.

Puis c’est le tour des camelots tunisiens proprement dits.

Un nègre légendaire vous offrira des poignards, des sabres, des pistolets, des tremblons, des miroirs, ou des sacoches brodées, ou des amulettes d’or et d’argent. Ce nègre à barbe grise n’est pas le premier venu parmi ses frères en ébène. Il est le chef de toute

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