CHAPITRE XIV
une association de Soudanais, sorte d’amine. Il est très aimable et très gai et, pour peu que vous l’y poussiez, il chantera devant vous un air empreint de cette gaieté mélancolique qi;i est la gaieté du nègre, et il dansera même une bamboula discrète : tout cela, pour vous inviter à acheter pour quelques francs de sa marchandise. Comme c’est un homme qui passe pour être très honorable et qu’il parle un peu le français, on le laisse pénétrer dans les salles des cafés et des restaurants, où il amuse parfois les convives. Je lui ai gardé un bon souvenir, parce qu’il m’a offert un jour un poignard marocain (en J), le seul ancien que j’aie vu à Tunis, et que j’ai eu la bonne fortune d’acheter pour le placer dans une panoplie.
Ce bon noir a des concurrents, musulmans comme lui, mais de race blanche, qui sont bien moins gais et moins avenants. Eux aussi vous offrent de ces mille petits bibelots qui se fabriquent dans les souks des brodeurs et des selliers surtout. Ils y ajoutent des cuivres estampés de provenance syrienne, ou des objets de tabletterie venant des Indes. Dans ce qu’ils offrent il n’y a, en général, que fort peu d’objets do provenance européenne.
Je n’en dirai pas autant d’un certain nombre de camelots, dont l’éventaire jwrtatif est exclusivement chargé de bimbeloterie d’Europe : porte-cigares, pipes turques, calepins, canifs, boutons de manchettes, jumelles, etc. Ils sont tous Israélites, et presque tous parlent le français. Absence totale de couleur locale.
Les marchands de couvertures de Djerba, de Gafsa ou de Touzer font j^artie du défilé circidant entre les tables des terrasses des grands cafés de l’avenue de France. Ils peuvent être une douzaine qui colportent cette sorte de marchandise, tous très pittoresques d’aspect.
Généralement vêtus d’une gandourah bleue granitée de blanc, coiffés du turban (étant musulmans), ils portent sur la tête un monceau de couvertures ; ces couvertures retombent des deux côtés et forment une sorte d’encadrement à leurs figures qui apparaissent dans l’ombre comme si elles étaient dans des niches. Ils portent également des couvertures sur les bras, et les offrent à tout Européen qui passe à leur portée.
Les rayures blanches, rouges, jaunes ou vertes des couvertures et la gandourah bleire forment un ensemble fait pour tenter le pinceau de l’aquarelliste. Les nécessités de la mise en pages m’ont mis dans l’obligation d’en donner l’image sur un feuillet assez éloigné de celui-ci, la page 176.
Le marchand de bouquets jette des fleurs sur ce défilé trop souvent incommodant. Il s’avance gravement avec un immense bouquet sur la tête et avec un panier plein de fleurs, passé à son bras. Celles-ci sont la marchandise, le bouquet dont il est coiffé est l’enseigne : enseigne mouvante, charmante et parlante, que l’on voit de loin, et qui parfume l’air !
Dans ce pays sans frimas, où les roses s’épanouissent, où les violettes fleurissent pendant tout l’hiver, où l’indigène a la passion des fleurs, où j’ai vu, mi-février, apporter, pour la décoration d’un bal à la Résidence, de pleins tombereaux de fleurs des champs, il était tout naturel que le commerce des fleurs prît des proportions considérables.
Si je place les marchands de fleurs au milieu des industriels en plein veut, c’est que ceux qui ne circulent pas autour des cafés et des restaurants sont également installés eu plein air. Il y a bien, dans le souk de Sidi-Mahrez, sur la place Bab- Souïka, et ailleurs, quelques boutiques de fleurs ; mais le centre des marchands est sur le pavé de la place de la Bourse. Là, le marchand étend quelques tapis ou des nattes au premier endroit venu, s’assoit dessus à la turque, étale autour de lui ses paniers.
Les marchands de fleurs sur la place de la Bourse.
ses pots et ses bouquets, et hèle le bourgeois qui passe. Rien de plus pittoresque que ce groupe de marchands entourés de fleurs éclatantes.
Les fleurs sont pour rien en hiver. J’ai acheté pour quelques sous, je ne dirai pas des bouquets, mais de vraies bottes de roses en branches, en plein mois de décembre ou de janvier.
Dans ce pays curieux, la violette est abondante. Elle y fleurit en janvier et en février. Si elle y garde le délicieux parfum que nous lui connaissons, il n’en est pas de même de sa légendaire modestie. Elle en perd toute notion, s’élançant au-dessus des feuilles de son pied sur des tiges d’une longueur démesurée. J’ai vu des tiges de violettes dont la hauteur dépassait trente centimètres. Aussi les Arabes ne savent pas ce que nous voulons dire, lorsque nous parlons poétiquement de la modeste violette qui se cache timidement sous ses feuilles, et que seul son parfum doux et pénétrant révèle au passant.