CHAPITRE XIV
chameau, animal de construction préhistorique, dont le regard plein de mélancolie, dédaigneux des contemporains qui l’environnent, semble suivre avec tristesse et persistance la ligne de quelque horizon disparu. »
Les marchands de gâteaux, de sucreries et de friandises, remplissent aussi les rues de leurs cris incessants. Sur l’aquarelle où est figurée la rue Souk-el-Belat, et sur celle qui montre la place Bab-Souïka, on voit de ces marchands de sucreries juchés sur une sorte de banc, à hauteur de la table où sont étalés les halloua qu’ils vendent aux enfants. Ce banc tient comme par miracle, car il n’a que deux pieds et un point d’appui contre le mur. Ainsi perché, comme un clown équilibriste qui ferait l’exercice des chaises, le marchand de sucreries secoue philosophiquement un chasse-mouche au-dessus de sa marchandise, afin de la protéger contre les souillures d’innombrables diptères.
Sur l’aquarelle qui représente la place Halfaouïne on voit, à droite, un marchand de petits pains arabes. Le marchand de jiain établit tout bonnement une planche à terre et y étale symétriquement les rangées de pains, qu’il recouvre en partie avec quelque vieille couverture, pour les garantir du soleil et de la poussière. Les marchands de pain arabes sont nombreux sur presque toutes les grandes places de Tunis et dans les grands carrefours. Ils appartiennent pour la plupart aux tribus du sud de la Tunisie. Ils ont pour tout vêtement une sorte de chemise et un jiantalon sommaire, pardessus lesquels s’enroule une large couverture de laine qui les enveloppe tout entiers. Leur coifiùre se résume en une calotte rouge, sans gland ni turban.
A peine entre-t-on en pourparlers avec un des marchands ambulants dont je viens de parler, que de petits commissionnaires s’otfrent pour porter à domicile les objets achetés. On dirait qu’ils sortent de terre. Ils montrent à l’acheteur, avec un large et beau sourire, que le vaste panier en alfa qu’ils portent sur leur dos eu guise de hotte est grand et qu’il peut contenir beaucoup de choses. Et si vous désignez Tun d’eux, il vous suivra pas à pas aussi longtemps que durera la promenade des acquisitions.
Lorsqu’un achat est effectué, le petit commissionnaire tourne Son jianier vers le marchand qui y préciiute l’objet acheté, sans que ni l’acheteur, ni le marchand, ni le petit au.xiliaire, aient à dire un mot : quand ce n’est pas l’économie des gestes, c’est celle des paroles !
Le panier-hotte du petit commissionnaire est supj^orté, non par des bretelles, comme une hotte ordinaire, mais par une courroie passée sur le front. La tête porte donc toute la charge, quelle qu’elle soit.
Ce petit commissionnaire est un élève-portefaix (hammal). Les portefaix de Tunis, comme ceux de Constantinople, sont stujjéfiants. J’en ai vu un qui 2)ortait un jfiano droit sur le dos, toute la charge étant supportée par la tête. C’est pour ces porteurs extraordinaires qu’à dû être faite l’expression « fort comme un bœuf ». Il y en a qui portent des armoires, des bureaux, des lits, des pièces de bois énormes, des barriques, toujours supportés par la courroie qui passe sur le front. Je n’ai pas d’évaluation en
kilogrammes : mais les fardeaux qu’ils peuvent porter à de grandes distances sont invraisemblables.
Taille moyenne, tête relativement petite, cou énorme, jambes fines et nerveuses, tel est l’ensemble de cette race de porteurs étonnante. Ils stationnent généralement à l’entrée de la rue de l’Église, dans la rue de l’Église même à la hauteur de la rue
Sidi-Ali-Azouz , dans la rue Bab-Djazira, aux alentours de l’Hôtel de Paris et en général aux environs des marchés et des souks dans lesquels se vendent oii se louent des objets d’un grand poids ou encombrants.
Les vieux Tunisiens racontent l’accident étrange qui un jour coûta la vie à un hammal , il y a de cela une cinquantaine d’années.
Le portefaix passait dans ime rue arabe auprès d’un hammam, sur la terrasse duquel un hammamdji était en train d’étendre les serviettes et les foutas pour les faire sécher au soleil. Perdant Téquilibre, le hammamdji tomba dans le vide, et si heureusement, qu’il entra sans se faire de mal dans le vaste panier vide que le hammal portait allègrement sur son dos !
Mais, i^ar malheur, la courroie passée sur le front du portefaix fut déplacée par le choc et, descendant d’un cran, elle prit le malheureux par le cou et l’étrangla net. Les hammals racontent encore la fin tragique de ce collègue d’il y a cinquante ans aux novices de la profession. Et c’est pour cela, selon un dire populaire, que les hammals non chargés regardent toujours eu l’air. J e crois plirtôt que s’ils regardent en l’air, lorsqu’ils portent les paniers vides, c’est pour le seul plaisir de changer de posture, étant toujours forcés de regarder la terre lorsqu’ils portent des fardeaux.
L’aquarelle ci-dessus nous fait connaître le type original d’un des nombreux charmeurs de serpents ambulants.
Charmeur de serpents ambulant.