CHAPITRE XIV
Petit hammal.
Le métier de bateleur est très lucratif au milieu d’un peuple avide de surnaturel, et à qui on fait avaler le plus facilement du monde des couleuvres pour des najahs.
La région qui entoure Tunis offre cela de particulier qu'elle ne renferme que fort peu d’animaux nuisibles. Les lions et les panthères sont relégués dans le nord-ouest de la Eégence, dans les hautes montagnes de la Khroumirie ; et l’on ne rencontre les reptiles venimeux, à la morsure mortelle, que dans les régions du sud.
Le sorpion luimême est presque étant de l’espèce
inoffensif dans le nord, claire.
Celui qui rêve de chasses émouvantes dans les contrées qui environnent Tunis en sera pour ses frais d’imagination. De loin en loin, on signale quelques sangliers ou quelques hyènes dans les vallées couvertes de broussailles qui entourent le Djebel-Eessas. On y signale aussi, mais toujours comme des raretés, le raton, le lynx, le renard et le porc-épic ; mais c’est tout.
Je ne ferai pas au chacal, qui pullule partout en Tunisie^ l’honneur de le comprendre petit hammai.
parmi les animaux de chasse. C’est un maraudeur, quelque chose comme le rôdeur de barrière dans la faune tunisienne, digne tout au plus de la boulette strychuinée.
Le badaud tunisien n’en est que plus ébahi, lorsqu’il voit s’élancer vers le charmeur l’un de ces serpents qui sont la terreur des Arabes dans les pays du sud. Et j’en ai vu qui montraient de véritables najahs, c’est-à-dire des serpents dont la morsure est terrible et qui étaient dressés de façon à gonfler démesurément leur tête hideuse à la moindre provocation. J’en ai même vu un, à Bab-Souïka, qui tirait la langue et l’offrait au serpent, qui s’y accrochait en la prenant dans sa gueule. Alors l’enthousiasme des spectateurs était à son comble, et les caroubes pleuvaient dans le tambourin placé devant les musiciens en guise de sébile. Par quel truc d’édentement le bateleur arrivait-il à rendre inof-
Petit ciraur.
fensive à ce point la redoutable mâchoire du najah? je ne saurais le dire : je me borne à constater le fait.
Les vrais charmeurs hantent les faubourgs, et leurs sujets sont vraiment agiles, d’aspect à la fois menaçant et décoratif.
Les charmeurs qui circulent en ville n’ont que des serpents endormis, incapables de se dresser, de gonfler leurs bajoues et de secouer bruyamment leurs écailles. Ces charmeurs dressent aussi des singes ou de petits roquets pour compléter le spectacle qu’ils offrent aux boutiquiers et aux passants.
Quels types curieux que les porteurs d’eau de Tunis, qui vont porter Teau pure du Zaghouan dans les maisons! On les voit sans cosse ou remplissant leurs énormes peaux de bouc aux fontaines publiques, ou parcourant les rues, pliés sous ce lourd fardeau. Ils sont tous musulmans, originaires des tribus du sud. Ils portent le turban par-dessus une espèce de haïk qui encadre leur figure comme une mentonnière. Les uns sont couverts d’une sorte de chemise et d’un épais tablier de cuir. D’autres ont une sorte de robe en bure brune avec broderies blanches. Une sacoche iDOur loger la recette complète ce simple accoutrement. Je ne parle pas des jambes, elles sont toujours nues. Au dur métier qu’ils fout, les portem*s d’eau de Tunis gagnent assez d’argent pour pouvoir, au bout d’un certain temps, s’en retourner dans la tribu natale avec un joli pécule.
La mendicité fleurit à Tunis comme dans toutes les grandes villes, ni jflus ni moins. Les mendiants musulmans psalmodient leurs suppliques avec les mêmes intonations que leurs collègues chrétiens aux abords de nos églises ou sur les ponts de la Seine. Ce sont j^resque exclusivement des aveugles, les ophtalmies purulentes exerçant de terribles ravages au milieu des classes indigentes, si malpropres et si ijeu défendues contre les maladies contagieuses.
Il y a parmi eux des aveugles doués de facultés vocales surprenantes. On les entend, que dis-je? on comprend leurs psalmodies d’un bout de la rue à l’autre, à des distances invraisemblables.
La ville neuve, c’est-à-dire la ville européenne, est bâtie au bas du coteau sur des terrains formés par des marécages remblayés, sur les bords du lac. Il est impossible d’asseoir des fondations normales sur les sédiments vaseux, sans consistance, que l’on y trouve jusqu’à 10 ou 12 mètres de profondeur. Aussi établit-on dans cette partie de la ville des fondations d’une nature spéciale jDOur racheter le peu de résistance du sol. Voici du reste comment ou procède :
On fait des fouilles de 2“,50 à 3 mètres de largeur, poussées à 3 mètres de profondeur environ, niveau auquel on rencontre les infiltrations du lac. On fait alors un mélange intime de la terre sortie avec de la chaux grasse, en poudre, provenant des incuits ou biscuits des fours à chaux du j^ays et qui, abandonnés à l’air, finissent par se pulvériser. Ce mélange est jeté dans les fouilles, par couches de 30 . centimètres environ, et est battu excessivement longtemps par des nègres ouvriers qui ont la spécialité de ce travail : une équipe de quinze à vingt nègres, qui battent à la mesure d’un
CHAPITKE XIV.
chant rythmique que chante le chef d’équipe, ne travaille pas moins de dix à douze jours pour battre les fouilles d’une maison de moyenne grandeur. On arrive ainsi à obtenir une espèce de pisé extrêmement dur qii’on monte à 0“,50 au-dessous du sol : c’est sur cet empâtement artificiel qu’on pose les fondations réelles de l’édifice.
Ce mode de procéder est primitif assurément; mais, après tout, c’est celui qui a donné jusqu’ici les meilleurs résultats pratiques, supérieurs même à l’emploi des pilotis, des bétons et des chaux hydraidiques. Aussi s’y tient-on.
A côté des motifs pittoresques olîerts par les types de la rue, dont quelques-uns, des plus intéressants, viennent de défiler devant nous, on assiste parfois à des scènes plus complètes, comme celles des processions des Aïssaona, des enterrements musulmans, des envois de cadeaux de noces et des cortèges de mariées musulmanes ou juives.
Le transport des cadeaux de noces est une des rares manifestations extérieures de cette vie musulmane si mystérieusement close par un mur plus impénétrable que celui qu’avait rêvé pour ses concitoyens l’inoubliable Guilloutet. Et voyez comme les peuples sont pareils au fond, étant pétris des mêmes éléments ! Rien ne ressemble autant au transport de cadeaux de noces dans ma pauvre Alsace et daus les Vosges, qu’une cérémonie analogue à Tunis.
Mes regrettés amis, les peintres Brion et Haffuer, ont fixé sur la toile ces scènes populaires de mon pays natal. Les meubles sont juchés sur des charrettes, des musiciens précèdent le cortège et des cavaliers entourent les voitures chargées de coffres, d’armoires et de literie, ne cessant de tirer des coups de pistolet et de fusil.
Eh bien, à Tunis, c’est exactement la même chose, lorsqiie le trajet permet l’usage d’un véhicule pour le transport des coffres, des armoires et de la literie. Des cavaliers entourent les voitures, brandissant leurs moukalas et faisant parler la poudre, et des musiciens marchent devant. Rien à changer dans la disposition du tableau, qui est identique. Le costume des acteurs, l’articulation des voix et l’harmonie des chants sont différents, bien entendu.
La gravure qui termine ce chapitre ne représente pas les cadeaux de noces chargés sur des voitures, parce que, le plus souvent, le transport doit se faire à travers des rues et des impasses de la ville arabe, absolument impraticables pour le véhicule le plus exigu. Alors on a recours au chargement des cadeaux de noces sur le dos des chevaux ou des mulets.
De grands coussins longs, recouverts d’étoffes d’or, sont jetés sur les chevaux, et des gamins de la famille sont juchés par-dessus, tenant, en même temps que les brides, autant d’objets de literie qu’ils peuvent en retenir. D’autres chevaux sont chargés de coffres et d’armoires en bois doré et peinturluré, qui renferment les robes et les objets précieux.
Une bande joyeuse de jeunes gens et de joueurs de flûte et de tambourin accom-
pagne le cortège. On s’arrête aux carrefours et devant les demeures des familles alliées ou amies pour entonner des chants d’allégresse dont les paroles braveraient l’honnêteté, même si elles étaient traduites dans cette langue privilégiée, quoique morte, dans laquelle tout peut se braver, paraît-il : le latin.
Le.s cadeaux de noces.
CHAPIIKE XV
Petit marchand d’eau.
Les portefaix ou liammals ne sont pas les seuls qui stationnent sur la place de la Bourse en attendant qu’on les embauche. Il y a aussi les maçons et les goujats assis en rang, au pied du consulat d’Angleterre, vers l’entrée de la rue de la Kasbab. Ils ont devant eux leurs outils.
Les petits métiers de la rue, qui ont été énumérés dans le précédent chapitre, et bien d’autres encore, sont exercés par de braves gens venus en ville pour y chercher fortune. Certains d’entre eux, comme les maçons et les portefaix, appartiennent à des tribus spéciales, qui voient leurs hommes partir pour Tunis avec intention de retour, comme le Limousin envoie ses maçons à Paris, l’Auvergne ses commissionnaires et la Savoie ses ramoneurs. Mais beaucoup d’autres sont des malheureux que les années de sécheresse et de disette ont poussés vers la grande ville, espoir suprême de tous les besogneux du pays.
Ces déshérités, quelles que soient leur provenance et la profession qu’ils exercent, sont confondus sous la dénomination générale de mesquine. Homme de peine, manoeuvre, portefaix, commissionnaire, le mesquine vit de presque rien et dort où il peut, roulé dans sa
couverture ou dans son burnous, sur le Marchand de gâteaux,
pas d’une porte, sous un auvent, partout
enfin où il trouve un rudiment d’abri contre le rayonnement nocturne.
Sa nourriture est d’une simplicité biblique : le matiu, de l’eau claire ; vers midi.
un peu d’orge cuite sous les ceudres, et un peu de couscoussou le soir : et c'est tout. C’est à peine s’il mange de la viaude deux ou trois fois par au, à la Fête du Mouton par exemple. Lorsqu’il est en veine, il achète pour mie caroube (sou arabe de 4 centimes) une ou deux douzaines de figues de Barbarie. S’il a eu quelque bonne aubaine, il se pourléche en mangeant du gâteau ou du pain trempés dans de l’huile d’olive rance. C’est déjà un régal.
Mais le couscoussou garni de viande... c’est là une vraie noce, faite à la loukanda. L’assiette de couscoussou surmonté de morceaux de viaude est ornée avec un certain art de tiges de céleri, de morceaux de carottes et de navets, de betteraves, de jiimeuts et de tomates qui v mettent la note rouge. Ce plat, fortement pimenté et jioivré, coûte de 25 à 30 centimes. Lorsqu’il peut se permettre un pareil luxe, c’est pour le pauvre mesquine une fête gastronomique dont il est question pendant plusieurs jours iiarmi ses confrères eu privations.
Le vêtement du mesquine est aussi simple que sa nourriture : un pantalon et une chemise, que recouvre en hiver un burnous ou uue large couverture.
Le logement est aussi rudimentaire que l’alimentation et rhabillemeut. Uue natte étalée sous un hangar prend déjà les proportions d’une hôtellerie i^oiir des j^auvres diables qui se couchent où ils se trouvent et qui se roulent dans le burnous ou dans les couvertures, lorsque l’envie de dormir les prend.
Eh bien, ces gens qui vivent de rien, s’habillent de rien et s’abritent de rien, possèdent tout, la place publique étant à eux, le soleil étant à eux en hiver et l’ombre en été. Le pavé de la rue, le macadam des avenues, le bitume ou les dalles des trottoirs leur tiennent lieu de lit, de bureau, de salle de jeu, de réfectoire et de salon de conversation.
Un compte à régler, une partie de cartes ou de dames proposée, un i:)eu de pain à grignoter, quelque cancan à raconter, et aussitôt, là où cela se présente, on s’accroupit à terre, eu rond ; ce qui est un « cercle » tout comme un autre, où l’on cause, où l’on joue, où l’on fume et où l’on jurle de ses affaires.
Le mesquine qui n’a pas la caroube nécessaire pour s’asseoir sur les nattes étendues par terre devant les petits cafés des faubourgs, s’assoit pour jouer avec des camarades sur le premier trottoir venu : à l’ombre, par exemple. Il u’a pas de damier, mais il en improvise un en faisant des petits trous en quinconce dans le macadam. Des noyaux de dattes, des péi^ius de co;irges, des fragments de peau d’orange desséchée on des cailloux servent de pions ; la j^eau d'orange surtout, l’un des joueurs montrant le jaune, l’autre le blanc.
Les joueurs forment souvent le centre de cette S2)hère humaine, très pittoresque ; des curieux ou des intéressés couchés sur le ventre les entourent, la tête vers le centre, les jambes allongées aii dehors comme les rais d’une roue.
Les mesquines ont tous la même ambition, celle d’attraper quelque petit emploi à gages, qui leur assure entre \dngt et quarante francs jjar mois, selon la chance et les aptitudes. Alors il devient domestique, aide de cuisine, balayeur, garde-magasin, ou aide-chauffeur chez des Européens. Devenir concierge chez un musulman est l’idéal.