CHAPITRE XV
Mais le mesquine n’est ni sage ni économe. Dès quïl a quelques caroubes dans sa })Oche, il force le couscoussou, boit de l’huile à pleins verres, achète de beaux habits et de belles babouches jaunes. Le plus souvent, c’est le goût de la dépense et le penchant à l’ostentation qui sont les mobiles de ces acquisitions. Témoin ceux qui, ayant acheté de belles babouches jaunes, ne les chaussent presque jamais, se contentant de les porter sous le bras, afin de ne pas les user : mais non sans cette arrière-pensée de montrer à tout le monde qu’ils ont pu acheter de belles babouches jaunes.
Le mesquine est le philosophe par excellence, que les sourires de la fortune ou les coups de l’adversité trouvent également impassible. J’en ai connu un, Ahmet, qui m’a étonné sous ce rapport.
Un jour il se trouva à la tête de deux ou trois cents francs... une fortune !
11 se procura aussitôt de beaux habits, loua une maison et acheta une femme jDour trente francs. La bonne fortune dura un peu plus d’un an. Après quoi, ime année sèche arrivant, les revers assaillirent l’imprévoyant Ahmet. Ses beaux habits, n’étant ni renouvelés, ni raccommodés, finirent par tomber en loques; il se vit forcé de rendre sa femme à ses parents, après avoir divorcé et perdu le i^rix d’achat. Il dut ensuite évacuer le logis loué. C’était la dégringolade la plus complète.
De son passage par cette opulence relative, il lui restait encore de belles et bonnes bottes en maroquin rouge ; mais, si bonnes qu’elles iDuissent être, les bottes ne sont pas éternelles. Ahmet y tenait. Il en arriva à marcher sur les tiges repliées sous les pieds, après le départ des semelles. Puis la botte gauche s’en alla tout à fait, malgré des miracles de raccommodage. Alors je voyais Ahmet conduire la mule au labour, chaussé de ce qui restait d’uue botte unique. Celle-ci résista longtemps. Mais comme toute chose a une fin ici-bas, même les bottes les plus tenaces, Ahmet dut se résoudre à marcher de nouveau, un beau matin, avec les semelles du père Adam. Eh bien, il n’a jamais, à travers les péripéties de ce drame calcéamentaire, perdu son bon sourire d’homme qui a une conscience nette sous les loques de sou burnous.
Aucun spectacle n’est fait pour étonner l’Européen autant que celui des revendeurs, de ceux que l’on peut ajîpeler les « marchands d’habits » ou fripiers de Tunis. Le tableau est particulièrement curieux, le samedi, au souk Ettrouk, et chaque matin dans la rue Kachachiue.
Le samedi, lorsque les tailleurs du souk Ettrouk, presque tous Israélites, ferment boutique, les revendeurs musulmans prennent possession de cette rue couverte, la plus pittoresque de toutes. La cohue y devient alors telle, les gens y sont à tel point serrés les uns contre les autres, que la circulatiou y est à peu près interrompue. Dans le souk même, ce sont des marchands qui portent sur la tête (ils ne pourraient rien porter autrement à cause de la presse) des vêtements d’hommes, vieux et neufs, de toutes les couleurs , brodés d’or, d’argent ou de soie. D’autres agitent des loques éclatantes au-dessus des têtes. Tous crient à vous assourdir.
Au tournant de la rue, vers le Dar-el-Bey, il y a quelques revendeurs de meubles, et un certain nombre d’entre eux cèdent des montres au plus offrant.
Tous les matins, dans la rue Kachachine, ce sont plutôt des revendeurs de vête-
ments de femmes, d’objets de ménage et de tentures d’appartement. Aussi les fripières, vieilles femmes on servantes, sont-elles assises sur le sol, dans la me, tout le long des boutiques, attendant que les revendeurs viennent leur faire des offres en agitant devant elles leur vieille marcbandise, et l’on voit s’amonceler peu à pexr devant ces marcbandes à la toilette d’un nouveau genre des rideaux, des couvertures, des vestes de femme et des gilets brodés, des pantalons, des ceintures, des baïks, des voiles et toutes sortes de friperies aux couleurs éclatantes. Ce tableau est représenté par l’aquarelle bors texte du présent chapitre.
D’autres revendeurs parcourent la rue des Étoffes et d’autres rues des souks, en quête d’acheteurs ou de vendeurs.
Les revendeurs et colporteurs de vêtements dépendent de l’amine des tailleurs.
Le mesquine.
Rue Souk-el Belat. — Marchand de haUouna. — Fontaine.
Il y a une corporation de crieurs ou vendeurs aux enchères, qui ont un amine