CHAPITRE XV
carré revêtu de faïences, est un néflier du Japon. A droite et au fond de l’allée, il y a d’autres portes donnant sur des patios très pittoresipres. Les artistes y peuvent faire
Intérieur de maison israélite, à Tunis.
une ample moisson de motifs, s’ils parviennent à s’y faire accréditer, ce tpri n'est pas toujours facile. Beaucoup de ces familles sont superstitieuses et n’aiment pas qu'on les dessine ou qu’on les poigne. Mais lorsque la confiance s’établit, on finit par y découvrir
des types de fillettes et de jeunes filles admirables, dans des costumes magnifiques. Le plus difficile pour les artistes est de faire poser les femmes dans leur costume de travail, telles qu’elles sont lorsqu’elles vaquent aux soins du ménage. Tout de suite, si elles consentent à poser, — ce qui est encore assez rare, — elles parlent de s’endimancber et de s’orner comme des châsses.
Il y a aussi des intérieurs israélites charmants dans la rue Sidi-Mardonm et dans les rues environnantes, ainsi que dans tout le quartier juif qui est à gauche de la rue des Maltais. Les guides des hôtels peuvent en indiquer.
Comme les intérieurs musulmans sont généralement fermés et que, lorsque le roumi y pénètre, les femmes se retirent dans des coins reculés de l’habitation pour rester invisibles, il faut bien se rabattre sur les intérieurs israélites, dont beaucoup sont fort curieux et où l’on voit souvent, et en grand nombre, des personnes fort belles vêtues avec un grand éclat de couleurs.
Je conseille également, et cela est très facile avec des protections, — surtout lorsque ceux qui vous convient savent que l’on n’a pas d’intentions railleuses, — de rechercher les invitations à des mariages juifs. C’est tout ce que l’Européen peut voir de jdus nouveau et de plus intéressant.
Les jeunes filles juives sont mariées à un âge si tendre que, souvent, elles continuent d’aller à l’école aj^rès le mariage, avec l’autorisation du mari, bien entendu. On en voit qui sont mariées à 12 ou 13 ans. Je dis bien : car ces fillettes ne se marient pas, — on les marie. Lorsqu’une jeune fille juive est fiancée, son futur lui envoie des babouches brodées de soie et d’or, de la parfumerie et du savon de toilette. Quelque tèmps avant le mariage elle va au bain avec ses amies et une oir deux matrones, auxquelles elle doit s’abandonner absolument pour laisser peindre en noir les cils et les sourcils, enduire les cheveux de cosmétique et teindre les ongles aii henné.
Mais la plus curieuse jiréiiaration à l’hyménée est sans aucun doute l’engraissement artificiel auquel on soumet la fiancée. Jadis, même, le fiancé remettait un bracelet d’un calibre choisi par lui et corresi^ondant à l’état d’engraissement du bras droit qu'il souhaitait chez sa future.
Chez les Maures, tout aussi bien que chez les Israélites, la maigreur de la femme est considérée comme une disgrâce de la nature.
Aussi la fille à marier est-elle soumise à un régime d’engraissement des plus curieux. On la condamne à une immobilité relative et on la nourrit de semoule, de miel, de gâteaux et de graines de fenugrec. Lorsque les tissus adipeux de la pauvrette ont atteint le développement désiré, c'est-à-dire lorsqu’elle est arrivée à être ronde à rouler, la famille est ravie. C’est le symbole de la santé, la bénédiction du ciel.
La semaine qui précède le mariage doit être un long supplice jiour la future éjiouse. L’étiquette la condamne au mutisme et à l’inaction. Les mains étant entourées de catajilasmes de henné destinés à fixer la teinture jaune à ses doigts, la malheureuse ne peut s’habiller elle-même. Elle passe à l’état de poupée, entre les mains de ses parents et de ses amies.
CHAPITKE XV.
La veille du mariage, c’est pis encore. La i^auvre créature est assise sur un fauteuil juché sur un tréteau adossé à un mur, souvent sous un dais.
Elle est parée de ses plus beaux habits et chargée de bijoux. Un voile épais la cache à peu près aux regards. Et elle doit se tenir là muette et immobile pendant des heures, tandis que ses parents, ses amis, les parents et les amis du fiancé défilent devant elle. Enfin une des plus anciennes connaissances de sa famille soulève le voile et exalte sa beauté, détaillant ses traits un à un : ses yeux sont des charbons ardents, l’aile du corbeau n’est pas plus noire que ses cheveux, sa bouche est de corail, ses dents sont d’ivoire, son cou et ses seins ont la blancheur du marbre le plus pur.
(( Mais tout cela, s’écrie l’ami, tout cela n’est rien à côté des trésors invisibles, de sa voix pleine de charme, de sa sagesse incomparable, et des mille talents qui en feront une éjiouse accomplie ! Ses qualités morales sont sans limites et sa vertu à toute épreuve, etc., etc. »
Le boniment est interminable; et chaque fois que celui qui le débite rej^rend haleine, les femmes approuvent par ce cri guttural particulier qu’on appelle le « you-you ».
Après ces éloges pompeux, la mariée est descendue de son trône, son voile tombe et le marié est autorisé à lui prendre le premier baiser.
Il met ensuite une pièce d’or dans la main de son épouse, et chaque invité est tenu d’imiter son exemple en plaçant la pièce de monnaie, non pas dans la main de la mariée, mais en la lui collant sur le front, sur les joues, sur le menton et même sur le nez : ce à quoi les Arabes sont très habiles.
Pendant qu’on lui applique une vraie dot sur la figure, la mariée ne doit pas bouger. Cette cérémonie correspond à ce que nous appelons en France la soirée ou le dîner du contrat.
Le mariage a lieu le lendemain. Le mari, dont la tête est fraîchement et totalement rasée, la idonge sept fois dans l’eau froide, selon les prescriptions de la vieille loi juive.
Un cortège se forme chez l’un de ses parents et de ses amis, avec deux rabbins en tête. Le marié se rend, ainsi escorté, chez sa fiancée. Là on le place à côté d’elle, et on les recouvre du voile consacré. Un des rabbins officie et bénit leur union. Le vin sacré est bu, le verre est lancé contre le mur et brisé, les paroles sacramentelles sont prononcées, et le mari passe au doigt de sa femme l’anneau'd’or en disant: cc Tu es ma femme suivant la loi de Moïse et d’Israël. »
Ici vient se placer un incident qui se produit quelquefois et qui se prêterait fort bien à quelque scénario de comédie.
Il jieut arriver, — ces choses se voient partout et se verront toujours, — il peut arriver que la jeune fille soit précoce et qu’elle ait au cœur un amour dont l’objet n’est pas celui à qui ses parents la destinent.
Si elle a trouvé moyen de prévenir son amoureux et de s’entendre avec lui, celui-ci se faufile aiiprès d’elle pendant la confusion qui règne au moment du bris du verre, et passe à sou doigt un anneau d’or, avant que celui avec qui on va la marier ait pu le faire : et le tour est joué. C’est l’amoureux qui est le mari; et le fiancé éconduit s’en va tout penaud, sous les lazzi des assistants, avec sa tête rasée et sept fois lavée pour rien.
Après soQ départ, la fête commence, et l’on considère l’événement comme heureux et d’heureux présage pour cette union cimentée d’une façon si inattendue.
Le soir, après les repas et les fêtes, la jeune femme est conduite par les amis et parents de son mari à la maison conjugale. Ou la soutient sous les bras. Il est convenable qu’elle simule la résistance, le regret de quitter sa famille. Elle doit avancer de trois pas et reculer de deux, ce qui est le symbole du combat des sentiments qui se partagent son cœur. Trois pas vers le mari, deux pour la famille quittée. C’est indiqué î Des porteurs de cierges la précèdent, marchant à reculons. Derrière elle marche un ami qui porte une chaise sur laquelle on la fait asseoir à tout instant, tant cette première marche hors de la famille doit paraître la lasser. Plus la marche est lente, plus les amis accentuent les chants et les prières.
Lorsqu’elle arrive devant le seuil de la maison conjugale, elle doit marcher sur le pied de sou mari : car, aux yeux des musulmans et des juifs, on tient pour un présage fâcheux si le pied de la mariée touche le seuil de la maison la première fois qu’elle y pénètre. A ce moment, les cris et les chants redoublent et bien de la vaisselle est brisée. Le mariage est terminé ; et il convient de baisser le rideau au moment psychologique, comme à la fin de l’acte du jardin, dans Faust.
Chanteuses juives.
CIIAPITEE XYI
Parler de la femme musulmane est chose fort délicate. C’est pénétrer dans des intérieurs clos ; c’est rompre avec une étiquette qui, du fond de l’Asie jusqu’aux côtes du Maroc, commande que l’on ne s’informe pas de la sauté des femmes, même auprès de celui envers qui l’on tient à faire acte de courtoisie.
La femme est supprimée, en dehors du harem, jusque dans les formules de politesse.
On ne peut pas dire cependant que la condition des femmes musulmanes de Tunisie soit chose ignorée et que leurs costumes nous soient iacounus. Les dames européennes out un accès assez facile dans les maisons musulmanes, et nous connaissons, par le costume des juives, quel est celui des femmes tunisiennes dans leur intérieur.
Il convient de faire tout d’a- Fillette juive,
bord quelques distinctions, toutes
les femmes de la Tunisie ne vivant pas dans les mômes conditions. Et ce serait mal juger que de confondre la femme musulmane du grand seigneur, celle du riche bourgeois ou celle de l’artisan des villes, que l’on ne voit jamais à visage découvert, avec la musulmane des tribus nomades ou sédentaires, qui montre très souvent son visage ; cette confusion ne peut pas être fiiite non plus avec la juive, dont on voit toujours la figure.
Beaucouir de personnes croient que la défense de voir le visage des femmes musulmanes s’adresse aux seuls roumis. C’est là une erreur. Elles sont tout aussi peu
visibles pour leurs coreligionnaires, à moins que ceux-ci ne soient des parents ou des alliés à un degré rapproclié.
Tout cela vous exj)lique pourquoi je n’aborde ce sujet qu’avec nue extrême réserve. Comment pourrais-je faire autrement, du moment qu’il s’agit d’un usage consacré, d’un droit que plus de cent millions de fidèles de l’islam croient avoir sur des êtres à qui ils sont bien jmès de refuser une âme ?
Je voyageais, il y a deux ans, avec un vieil Algérien fort au courant des choses d’Europe et parlant parfaitement notre langue. Comme je lui disais que nous trouvions étrange, iujiistifiable même, la claustration à laquelle les bourgeois musulmans condamnent leurs femmes, il me répondit :
<( Vous ne comprenez jias cela ? Eli bien, mon cher monsieur, vous ne ferez pas davantage entrer dans la cervelle d’un bourgeois d’Alger ou de Tunis qu’un mari français, aimant et respectant son épouse, la jiroduise dans le monde aussi décolletée qu'il m’arrive d’en voir chaque fois que j’assiste à un bal on à une soirée. Tous ne ferez pas comprendre non jilus à mes coreligionnaires que ce mari laisse sa femme valser dans les bras du premier venu. Et, convenez-en, du moment qu’on tient à' avoir une femme V tout entière iiour soi, notre système de claustration est de beaucoup plus judicieux que l’abandon de sa femme, presque déshabillée, dans les bras d’un danseur... qu’elle ne connaît pas... ou qu’elle connaît tro^i 1 »
Je me suis gardé d’entamer une discussion avec mon excellent compagnon. Nous n’aurions, du reste, pu tomber d’accord, ayant les antipodes comme points de départ.
Et, tenez, une chose m’a frappé durant cet entretien. Ce musulman civilisé, homme charmant, instruit, beau causeur, ayant « du monde », comme l’on dit, était assis à la turque sur la banquette. Il avait laissé ses babouches sur le plancher du compartiment ; et, comme c’était en plein été, il était jiieds nus.
Pendant qu’il me tenait ce beau discours sur les convenances, il passait successivement l’index entre chacun de ses doigts de pied, en manière de passe-temps.
J’aurais pu lui dire que j)areille posture n’était ]3as de mise ; mais il aurait pu me répondre :
« Chez vous, soit;... mais chez nous, c’est une autre affaire. La chose est reçue. »
Je ne veux pas, à ce propos, m’embarquer dans des citations d'usages admis ici, réprouvés ailleurs : cela me conduirait tro}) loin. Si j’en ai parlé, c’est pour montrer qu’on a mauvaise grâce en critiquant sans mesure et sans réserve des usages i^our lesquels l’esprit n’est pas préparé, et qui vous choquent à jiriori.
Pour la connaissance des intérieurs musulmans j’en suis, ou à peu près, là où en sont tous les Européens du sexe fort. Si j’ai pu cependant, deçà et delà, en Syrie particulièrement, pénétrer dans quelques intérieurs et voir quelques rares femmes musulmanes à visage découvert, sans iiarveuir néanmoins à engager avec elles le moindre brin de conversation, cela ne serait i)as suffisant pour apprécier leur état physique et moral.
Mais nous avons une ressource précieuse : les dames européennes sont admises à
CHAPITKE XVI.
visiter les harems ; et comme quelques-nnes parlent l’arabe, on a pu avoir des récits détaillés et fidèles sur la vie et les habitudes de ces pauvres cloîtrées.
Les plus à plaindre sont les femmes riches. Elles ne sortent que rarement de leur maison. Lorsque cela leur arrive, ce n’est que dans des voitures hermétiquement closes. Que de fois n’ai-je pas surpris un œil curieux se risquant sous un coin de store relevé par une main délicate chargée de bagues! C’est tout ce qu’elles peuvent se permettre. C’est tout ce que l’on peut en voir.
Lorsque les femmes riches ou aisées sortent à pied, ce qui est rare, ce n’est que le visage recouvert d’un voile d’une forme particulière, qu’on appelle hajar. C’est une sorte de longue écharpe fixée par le milieu autour du front et dont les bouts retombent des deux cotés. Cette écharpe est richement tissée aux extrémités. Le milieu est noir : transparent pour celle qui porte le voile, il cache jusqu’à ses moindres traits aux jœux des passants. Comme ce voile tombe presque jusqu’aux pieds et que la transparence est localisée devant le visage, il empêcherait de guider les pas. Aussi les femmes qui s’aventurent sur la voie publique écartent le voile devant elles avec les mains, afin de pouvoir voir où elles j^oseut les pieds, et aussi afin de resjnrer plus librement.
Dans la rue, les femmes tunisiennes sortent recouvertes d’un haïk et de vêtements blancs, et elles passent à côté de vous comme des fantômes.
Elles sont toujours suivies par une servante, le plus souvent une négresse qui porte les acquisitions faites en route, ou le jdat de friandises que l’on va offrir dans une maison amie.
Les Tunisiennes sont ravies lorsque les dames européennes leur font visite. Cela rompt la monotonie de leur captivité. Au dire des dames qui les ont visitées, elles sont fort aimables, très prévenantes et fort curieuses des choses, des mœurs et des toilettes d’Europe. Cette curiosité est tout à fait enfantine.
Les femmes des seigneurs tunisiens ne franchissent presque jamais le seuil du harem; et l’une d’elles, exceptionnellement intelligente, montrait à une dame de mes amies la porte qui la sé2)arait du monde extérieur avec la mimique d’une déses2)érée.
On m’a cité une jeune fille de vingt ans qui n’a jamais quitté le logis où elle est née, qui n’a jamais vu une rue de Tunis 1
Cependant, sous bonne garde bien-cnteudn, les dames musulmanes sont parfois autorisées par leurs maris à faire de jietits j^èlerinages, eu comiiaguie de çiuelques amies, au tombeau de quelque saint vénéré. Mais, eu général, on ne les invite même pas à la lu’ière, une croyance assez réj^andue étant qu’elles n’ont i)as d’àme et que, par conséquent, elles n’ont point besoin de prier.
Il en est beaucoup, néanmoins, qui suivent les pratiques religieuses et qui sont affiliées à des corporations de leur sexe.
Je ne crois pas que Ton jHiisse 2)oser eu ces choses de règles absolues. Il n’est pas rare, en effet, que par son intelligence, i)ar l’autorité qu'elle sait jireudre dans la famille, telle femme s’em2)are de la direction de la maison, et fasse, ainsi que Tou l)Ourrait le dire, jtreuve d’àme.
Ces affranchissements moraux de la femme, pour être assez fréquents, n’en sont 2ias moins difficiles à se réaliser, la femme étant j)resque toujours tenue dans un état de
profonde iguorauce, ue sachant ni lire ni écrire, et ^tassant la vie à s’occuper des soins domestiques, à broder et à bavarder. A bavarder surtout ; et c’est à ce point (j^ue l’iiomnie, ce maître absolu, cet autocrate du logis, compte avec les bavardages de harem. Il sait que bien des intrigues publiques, politiques même, s’y nouent ou s’y dénouent. Et lorsqu’il est sur le point de commettre quelque
acte incorrect, il est souvent arrêté l)ar cette question qu'il se pose à lui-même : « Qu’en diraient mes femmes? »
N’est-ce pas là encore un pâle reflet, mais un reflet visible des mœurs de notre moyen âge, de cette époque chevaleresque où le jugement de la dame était si haut prisé ?
Vous voyez, par ces quelques aperçus, combien ma réserve est justifiée en ce délicat chapitre.
Tantôt c’est l’asservissement, presque de l’abrutissement ; tantôt c’est l’envolée intellectuelle qui place la femme au premier rang. Ici l’on refuse une âme et jusqu’au droit de prier à la pauvre recluse :
là on en fait une sainte vénérée.
En résumé, la situation que la femme peut conquérir dans la famille est d’autant plus importante que le point de départ a été plus petit et plus humble, et la conquête plus pénible.
Femme juive.
On se fait généralement une fausse idée de ce que Tou ai)pelle le harem des Orientaux. C’est, en somme, tout simplement le domicile privé fermé pour ceux qui ne sont pas proches parents. En Tunisie, comme ailleurs, la vie du harem, c’est-à-dire du logis fermé, varie à l’infini, selon la condition du maître. Elle varie suivant qu’il est prince, seigneur, bourgeois ou artisan, riche ou jDauvre, citadin ou campagnard, jeune ou vieux, fanatique ou libéral, que sais-je encore?
En Turquie et en Asie, la porte du harem est percée dans la cloison qui séi)are l’appartement des femmes de celui des hommes. A Tunis, on peut dire que la porte de la maison, cette porte charmante toute brodée d’arabesques formées avec des têtes