CHAPITRE XVI
de clous, est la véritable porte du harem : toute la maison étant le harem dont aucun étranger ne doit franchir le seuil.
Les marchands se font reconnaître par leurs cris ou par des coups frappés d’une
Jeune fille devant le puits de Batéo.
certaine façon; et, lorsqu’ils ont été reconnus, un jeune garçon ou une vieille servante entre-bâille discrètement la porte, prend la marchandise, paye et la referme. Seul, le maître du logis en possède la clef.
L’intérieur tunisien ne ressemble en rien aux intérieurs de Turquie, d’Égypte ou d’Asie. L’architecte H. Saladin en a, avec une extrême fidélité de reproduction, édifié un spécimen à l’Exposition universelle, à l’esplanade des Invalides. C’est la cour, ou, pour employer le mot usité à Tunis, le patio d’une maison riche. Ce patio est le plus
souvent à ciel ouvert, comme celui que M. Saladin a réédifié à Paris. On en voit cependant qui sont couverts de vitrages.
Au milieu de cette cour, une fontaine entourée de jfiautes donne la sensation de la fraîcheur. Les arbres qu’on y élève de préférence sont l’oranger, le citronnier, le néflier •du Japon, le grenadier et aussi le bananier ans larges feuilles. Mais l’oranger et le citronnier ont presque partout la préférence.
Ce patio est entouré d’arcades formant une sorte de petit cloître qui empêche les rayons d’un soleil brûlant de frapper directement les murs du logis et de les échauffer. Grâce à cette disposition, qui rappelle celle de l’atrium des Romains, il y a à toute heure du jour un côté dans l’ombre.
Je vais vous faire pénétrer dans une maison musulmane de Tunis, où vous verrez tout à votre aise les femmes... que je n’ai pas vues. Ce que je vais écrire est la reproduction de ce qui m’a été rapporté par plusieurs dames, qui ont bien voulu faire ces visites avec la ferme résolution de me renseigner. Je leur eu exprime ici ma plus vive gratitude.
On n’entre pas dans une maison tunisienne comme dans un moulin. Il faut d’abord traverser une cour ou des parvis où se tiennent les serviteurs mâles et où l’on voit les remises des voitures et les écuries. C’est là que se tiennent aussi les gardiens marocains et les eunuques noirs, lorsque le maître du logis est assez haut placé et assez riche pour se payer le luxe de ces noirs... exceptionnels.
Puis il faut parcourir des couloirs voûtés et monter des escaliers tortueux, qui protègent bien plus contre l’invasion de la chaleur du dehors qu’ils ne préservent de l’accès des intrus.
On arrive à la porte qui donne sur le patio. Une négresse vient vous ouvrir. Un mouchoir aux vives couleurs entoure sa tête crépue. Elle a pour tout vêtement une veste en soie jaune, verte ou rouge, serrée autour de la taille par une grande pièce d’étofîe rayée, de couleurs vives, qui est nouée sur le devant. Cette pièce d’étoffe, qui porte le nom de fouta, fait l’ofl&ce de tablier et recouvre, comme une jupe collante, les pantalons collants de la noire suivante.
L’entrée dans un joli patio produit toujours la même sensation : celle d’un agréable décor. Très souvent ou y voit d’autres servantes, négresses ou blanches, en train de laver du linge dans d’énormes écuelles en bois, ou de rouler les grains de couscouss sur un tamis, avec la paume de la main.
Le patio est entouré de colonnes de marbre blanc aux chapiteaux élégants. Les arcades sont formées par des claveaux alternés, blancs et noirs. Les murs, jusqu’à une certaine hauteur, sont ornés de faïences superbes et, plus haut, de panneaux en plâtre sculpté, délicats comme des dentelles, que l’on nomme nackcha-haddidaj parce que l’artiste les sculpte avec un couteau à lame de fer.
Mais voici la maîtresse de la maison.
C’est une assez grande et fort belle personne de vingt-cinq ans environ et déjà envahie par l’embonpoint. Elle est maquillée. Ses sourcils sont peints en noir et se rejoignent. Ils ressemblent à ces dessins sommaires par lesquels certains dessinateurs