CHAPITRE XVI
représentent l’oiseau au vol ; ou, pour mieux dire, c’est un accent circonflexe renversé qui tient tout le bas du front. Le bord de ses paupières est noirci à l’antimoine ; et ce cadre noir, qui cerne le blanc de ses grands yeux, leur donne une expression de dureté étrange, qui n’est nullement en barmonie avec le visage doux et avenant qu’ils éclairent.
Les mains sont marquées au henné. Certains doigts et la paume sont jaunes. Les doigts sont surchargés de bagues et les poignets de bracelets.
Le costume est étrange. La coiffure d’abord surprend. C’est un petit cône pointu, noir ou brun, brodé d’or, qui rappelle quelque peu la coiffure légendaire d’Isabeau de Bavière. Ce bonnet pointu est retenu autour de la tête par un ruban noir qui cache les cheveux, dont une petite bande seulement apparaît sur l’un des côtés du front. Ce ruban, à son tour, est à peu près caché par une pièce d’étoffe rayée, blanche ou de couleur vive, qui retombe sur le dos comme un petit manteau. C’est le haïk. Ce haïk est retenu par un foulard qui est noué autour de la tête et dont les bouts retombent, flottants, par derrière.
Une large blouse en soie, d’un rouge éclatant, habille cette belle personne... jusqu’aux hanches, et pas davantage. De là jusqu’aux chevilles, c’est un pantalon collant.
Ce pantalon phénoménal, que les Tunisiennes portent aussi bien chez elles que dans la rue (je parle ici des juives qui, seules, vont à découvert), est un objet d’étonnement pour les Européens et un objet de luxe, de grand luxe même, pour les indigènes. Il en est dont les bi'oderies d’or et d’argent coûtent plusieurs milliers de francs. Il en est d’autres dont les broderies multicolores sont de véritables chefs-d’œuvre d’art.
Une riche ceinture apparaît sous la blouse; et de dessous cette ceinture s’échappent des cordons qui se terminent par d’énormes glands en j^assementerie préciense, où l’or est mêlé à la soie. Ce sont les extrémités du cordon passé dans les coiüisses du susdit pantalon.
J’avais vu des juives se promener avec cet accoutrement extraordinaire par les rues de Tunis. Je ne fus donc pas surpris en apprenant, par la personne qui avait pénétré dans les harems d’un grand nombre de personnages tunisiens, que le costume des musulmanes était à peu de chose près celui des juives.
Mais toutes les richesses du costume des Tunisiennes ne se peuvent embrasser d’un même coup d’œil. Il en est de cela comme des travestissements de certaines écuyères de cirque, qui prennent un aspect nouveau à chaque suppression du vêtement.
Dans la rue, la femme est un fantôme blanc au masque noir, et rien de plus. Dès qu’elle rentre chez elle, elle ôte le voile ou les bandes de crêpe noir qui la masquent ; et son beau visage apparaît tout rayonnant.
Elle ôte son grand haïk blanc : et la voici, telle qu’elle est dépeinte plus haut, avec sa petite blouse.
Mais sous les courtes manches de cette blouse apparaissent des manches anguleuses. Ce sont les épaulettes, plutôt que les manches, d’une veste lourdement brodée d’or, que l’on ne voit que lorsque la blouse est ôtée. Veste au dos plat et aux larges échancrures qui la font passer par-dessous les seins. Sous cette veste, une chemise, courte également, en étoffe légère, transparente même et parfois délicatement brodée.
Le Tunisien, le Maure surtout, est, paraît-il, un mari fort jalonx et faisant bonne <rarde autour de sa femme ou de ses femmes. Mais l’histoire de Bartholo et de Rosine est éternelle et de tous les pays. Tunis connaît les « précautions inutiles » aussi bien que Séville et Brive-la-Gaillarde. Les bains maures, les pèlerinages, les terrasses et
les suivantes complaisantes sont à l’actif des Almaviva de la Régence, comme des autres.
Voici, du reste, une histoire que Ton raconte à Tunis, et qui montre qu’il n’est pas besoin de savoir lire et écrire pour se jouer d’un mari que Ton ne porte pa« dans son cœur.
Il était à Tunis un riche commerçant maure ayant une fort jolie femme. Mais ce volage époux en contait à une jeune et charmante veuve du voisinage qui lui avait ouvert son cœur, et qui avait pris sur lui un certain empire.
En despote qu’il était, le Maure infidèle entendait n’être pas trompé par son épouse. Celle-ci, au contraire, avait écouté avec la dernière complaisance les beaux discours d’un jouvenceau, qui la venait voir pendant que le mari était aux jiieds d’une antre.
La veuve, jalouse à Tendroit de la femme légitime, comptait la iierdre pour prendre sa place et posséder toute seule le cœur du beau Maure.
Ayant découvert l’intrigue de la jeune femme, elle s’empressa de la révéler au mari qui, par amour-propre, se refusa d’abord à croire à son infortune conjugale.
Femme juive. Mais il dut finalement se rendre à 1 évi-
dence, des preuves convaincantes de la culpabilité de son épouse ayant été données par la veuve. Il fit épier avec soin le couple amoureux et, apprenant un jour que le jeune homme était auprès de sa femme, il se précipita pour les surprendre. Mais ce fut lui qui fut surpris. Sa femme était seule, toute seule! Il eut beau fouiller dans tout le logis, pas plus damant que dans les plis de son turban !
Il alla conter sa mésaventure à la veuve. Celle-ci, plus avisée, lui dit :
— As-tu regardé dans le grand coffre doré? Va vite, et regarde.
Le mari retourna sans désemparer au logis qu’il avait fait garder à vue durant son