‹ Tunis et ses environsChapitre 59 sur 97 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

sont des îlots de corail habités par des pêcheurs. Elles servaient jadis de lieu de déportation. Le bey y faisait servir une ration de pain aux déportés ; et le poisson, si abondant dans ces parages, complétait leur frugal menu.

Lorsqu’il arrivait en ces temps-là qu’un mari fût trop scrupuleux pour se débarrasser de sa femme en lui administrant du c< mauvais café », vulgo : du poison, il avait recours à la déportation aux Kerkenah. Et la malheureuse y était envoyée, sous le prétexte de quelque offense grave, sans avoir été ni entendue, ni jugée.

Certes la condition des femmes est améliorée, en ce sens qu’un riche Tunisien y regarderait à deux fois avant d’exercer quelque acte de violence au su et au vu de tous. Mais peut-on répondre de ce qui surviendra dans des intérieurs où la justice ne pénètre pas, et où personne n’a d’état civil ?

Qui donc peut constater la disparition d’une femme qui n’est jamais sortie que voilée, dont nul n’a vu le visage et qui n’est connue que de quelques rares personnes ?

Peu à peu, il faut l’espérer, l’état civil sera imposé dans les villes de la Régence ; et alors chacun devra compte des têtes que renferme le logis dont il est le maître.

Sans enfreindre les lois de l’islam, sans se départir du res2)ect dû à la religion des indigènes, il faudra arriver à rendre impossibles les suppressions de personnes l’institution de l’état civil, c’est-à-dire par une sérieuse constatation des naissances et des décès. Les musulmans honnêtes se réjouiraient avec nous de l’impossibilité où se trouveraient alors ceux qui ne reculent pas devant le crime pour assouvir leur haine ou leurs 2iassions.

Dans f.ous les 25ays du monde, les" mariages sont marqués par des coutumes 2dus ou moins singulières. Les Arabes lèvent les bras vers le ciel et restent confondus lorsqu’on leur raconte qu’il est d’usage, dans certains pays d’Euro2ie, de détacher la jarretière de la mariée pendant le repas de noces. Il y a cependant chez eux des coutumes qui ne nous paraissent guère moins extravagantes. J’en citerai deux.

Il est d’usage que la fiancée juive de Tunis cache une volaille dans un coin de la maison et que le fiaucé, escorté de ses amis, vienne la chercher le samedi qui précède le mariage. Ils parcourent toutes les chambres en faisant un grand vacarme et en fouillant partout. Tant qu’aucun d’eux n’a mis la main sur la poule rôtie le vacarme continue, au point d’incommoder les voisins. Mais aussi, quelle joie lorsqu’elle est découverte ! Alors ce sont mille félicitations pour celui qui l’a trouvée; car c’est pour lui d’uu heureux présage... il se mariera dans l’année.

L’histoire du poisson est tout aussi étrange, mais moins puérile,... car cette histoire, lorsqu’on y regarde de près, a quelque chose de symbolique.

La scène se passe une semaine après le mariage. Les jeunes époux ouvrent la porte du logis conjugal : ils reçoivent les parents et les amis. A cette occasion, un grand poisson cru (un loup de mer généralement) est placé sur une table au milieu du salon. Mais on a eu soin d’introduire préalablement une longue tige de fer ou quelque énorme clou de charpentier dans la gueule du poisson.

Ceci fait, l’on remet au mari un couteau émoussé, coupant le moins possible, et à la jeune femme un couteau coupant comme un rasoir. A un signal donné, le mari doit essayer de couper la tête du poisson, tandis qu’il échoit à la femme de lui couper la ■queue.

Le couteau du mari coupe mal, et de plus il rencontre sous la lame la tige de fer. Tous ses efforts demeurent vains, tandis que, d'un coup, la femme détache la queue du poisson.

Ella s’enfuit alors en brandissant ce singulier trophée, suivie de ses amies, et poussant de grands cris de joie, pendant que le mari sue sang et eau pour arriver à décapiter l’animal.

X’est-ce pas un peu l’image des réalités de la vie, le symbole des peines qui attendent le chef de famille et des efforts qu’il aura à faire pour mener toutes choses à bien ?

Femmes tunisiemies dévidant de la soie.

Fantasia.

CHAPITEE XVII

Fantasia! Ce mot, qui u’a rieu cVarabe, est le i^lus répandu parmi les Arabes. Il dit tout. Il résume l’uuiversalité des plaisirs : depuis l’ardente passion jusqu’aux plus innocentes satisfactions. Demandez à un Arabe pourquoi il porte tel objet doré ou argenté... Fantasia! Demandez-lui s’il a vu sa Fatma chérie. Fantasia! S’il a bien mangé, bien ri, bien bavardé, s’il s’est amusé enfin. Fantasia!

Mais la fantasia par excellence, c’est l’exercice du cheval, avec l’éloquence de la poudre à la clef !

Toirt se termine ou se résout ^Vifantasia : la razzia fructueuse comme les fiançailles

ou le mariage dans le douar ; l’arrivée d’un hôte de distinction, comme l’heureuse issue d’un combat.

En Algérie, les fantasias sont le plus souvent des fêtes de grand apparat pour lesquelles on concentre les goums de toute une contrée, réunissant des milliers de cavaliers qui, divisés en deux camps, simulent des combats individuels ou des combats d’ensemble. Ces mises en scène sont pleines de grandeur. La fantasia donnée à Na-âma, dans le Sud-Oranais, en l’honneur de la caravane parlementaire de 1887, où près de 2,000 cavaliers se sont mis en ligne, fut un spectacle inoubliable.

La différence est, ici encore, bien tranchée entre la Tunisie et l’Algérie. Si les fantasias algériennes sont le simulacre du combat, les fantasias tunisiennes se rapprochent davantage des carrousels du moyen âge. Le costume du cavalier, le caparaçon du cheval et la partie purement équestre du programme seraient là pour marquer les traces de la chevalerie européenne, si les histoires héroïques des croisades n’étaient le fond des contes populaires arahes-tunisiens ; et si, à deux pas de Tunis, les musulmans ne vénéraient pas saint Louis, roi de France, sous le vocable de Sidi-Bou-Saïd, qu’ils croient enterré dans la mosquée du ravissant village jirché sur la falaise du cap de Carthage.

Le costume de fantasia du Tunisien est tout l’opposé de son costume ordinaire. L’ample gandoura et le burnous flottant ont disparu. Le vêtement tout entier s’ajuste au corps. Une veste ou une vareuse sanglée par une ceinture métallique à laquelle est attachée une jjlaque en argent ciselé ou repoussé, ou ornée de velours et brodée, qui recouvre le pectoral gauche; par derrière, une rangée de tubes à cartouches, également en argent, protège les reins au-dessus du haut dossier de la selle.

Les pantalons bouffants s’arrêtent aux genoux et retombent sur de belles bottes en maroquin rouge brodées d’or sur toutes les coutures par les sarrajines. L’étrier est damasquiné d’argent.

Autour du turban est enroiflé le haïk, pièce d’étoffe en soie blanche rayée, flxé sur les épaules et contre le corps i3ar les épais cordons qui retiennent la demi-cuirasse et les cartouchières.

Les cordons qui attachent le haïk antour du turban se terminent par deux énormes glands en clinqirant d’or et d’argent retombant yiresque sur l’épaule gauche.

Comme vous le voyez, ce costume, qui dessine le corps du cavalier, est un costume très voisin de celui des cavaliers européens au moyen âge. Mais où il n’y a plus d’erreur possible, c’est lorsque l’on voit les chevaux ornés de plastrons colorés et recouverts de longues housses à très larges bandes de couleurs vives ou même de drap d’or, qui retombent le long de la croupe du cheval, presque jusqu’à terre. Ces hoiisses portent tantôt le nom de chelil, tantôt celui de caprazoun, dans lequel on reconnaît le substantif caparaçon, qui réveille à lui seul des idées de chevalerie.

Qu’on est loin des fantasias d’Algérie, uniquement faites pour montrer l’habileté du cavalier dans le maniement des armes et pour faire api^récier la vitesse et le fonds du cheval !

Quelque chose de plus distingue encore la fantasia tunisienne : c’est le dressage du cheval pour le carrousel et pour les exercices de manège.

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