CHAPITRE XVII
Poiir mieux faire saisir les nuances des fantasias tnnisiennes, toutes absolument différentes des grandes manifestations guerrières des Arabes d’Algérie, je vais vous parler d’un voyage pendant lequel il m’a été donné de les admirer.
Le point de départ fut le beau domaine de l’Enfida, où j’ai rencontré M. Massicault, ministre résident général. Il commençait par là la visite de la partie orientale de la Eégence.
Le résident général me traita en ami, en vieil ami et en artiste, en me permettant de l’accompagner.
Je note en passant l’arrêt au Hadjar, la nécropole d’une cité berbère disparue dont les tombes sont des dolmens encore debout ; à l’intendance-sud de l’Eufida pavoisée aux couleurs françaises, et la halte auprès des puits en plein désert de Kairouan, dans lequel les chameaux sont par milliers au pacage. C’est là que, spontanément, les Bédouins sont venus offrir à Vouzir (d’où nous avons fait vizir) du lait de chamelle fraîchement tiré, qu’il a du reste trouvé fort bon. Ajoutez à cela la vue du beau lac d’eau douce de Kelbia, dans lequel certains ont cru reconnaître le Triton, et vons aurez les incidents de cette course dans nn terrain à peu près plat où, seul, le mirage donne l’illusion de grands arbres, de mers et de villes qui, de près, se réduisent à quelque petite touffe d’herbe, un caillou proéminent, ou à une flaque d’eau minuscule.
De très loin, comme un point blanc à l’horizon, on aperçoit d’abord la coupole de la grande mosquée de Kairouan ; puis les autres, nombreuses !
A trois ou quatre kilomètres de la ville sainte, avec irne soudaineté surprenante, au moment où nos voitures se démasquaient en arrivant au sommet d’une ondulation de terrain, nous aperçûmes une immense ligne de cavaliers. Il y en avait sur plus d’un kilomètre de largeur ; on estimait leur nombre à près de trois mille.
Et quel spectacle ! quelles couleurs sous le beau soleil de ce jour-là ! C’est à renoncer à le décrire.
Cette masse partit tout entière au triple galop, effectuant sur nous une charge à fond. Cherchant à passer an plus près de nos voitures, les cavaliers déchargeaient les fusils dans les jambes de nos attelages et jusque sur les marchepieds, en criant le nom de leur tribu.
Au milieu d’un tourbillon de poussière dorée, éclatante de lumière, sous im ciel d’un bleu inconcevable en France, apparaissaient comme des ombres fantastiques ruisselantes d’or et d’argent, rouges, bleus, jaunes, verts, violets, saumon, lilas, turquoise, les cavaliers, debout sur leurs étriers, brandissant la moukhala et vociférant sans cesse le vocable de leur tribu.
Voyez-vous, passant à fond de train dans cette poussière d’or, un grand diable de cavalier dont le visage brun disparaît sous un vaste chapeau eu plumes d’autruche noires, contrastant avec ses vêtements couleur abricot tendre? La vision d’un cavalier numide !
C’était un spectacle étincelant, comme n’en peuvent même pas rêver les grands décorateurs de l’Opéra..., des magiciens cependant!
Le résident est entré dans la cité sainte au milieu de cette incomparable escorte.
C’est M. Tauchon, contrôleur civil de Kairouan, qui avait organisé cette inoubliable réception, et je ne serais qu’un vulgaire ingrat si je ne le rappelais ici.
Mais ce que personne n’avait organisé, ce qui a été spontané, ce qui nous a profondément touchés, je pourrais dire émus, c’est la manifestation de pavoisement dans la ville sainte même. Certes il y avait dans ce pavoisement une part à faire à l’impulsion de l’excellent contrôleur. Mais ces centaines, ces milliers de petits drapeaux tricolores, parfois pas plus grands que la main, arborés à toutes les ouvertures des maisons : chaque trou, chaque meurtrière en avait. C’était ravissant ! C’est que, là comme partout.
En fantasia.
le peuple, qui a échappé à la rapacité des fermiers d’impôts pour entrer dans un mode de perception de plus en plus régulier et équitable, devenu maître de sou épargne, a tenu à marquer sa joie.
A Sousse, ce fut une autre affaire. Le résident général a été, ainsi qu’à Kairouan, l’hôte du contrôleur civil, M. Alata. Sousse est une importante ville enserrée dans des murailles, sans grands espaces libres. La maison du contrôleur civil et celle du caïd, le colonel Djellouli, se trouvent sur une petite place, sorte de cour irrégulière qui ne mesure certainement pas plus de dix mètres dans sa plus grande largeur.
Eh bien, c’est dans ce petit espace que M. Alata a offert au résident le spectacle d’un véritable carrousel, auquel ont pris part neuf cavaliers richement équipés, montés sur des chevaux aux caparaçons d’argent ou d’or.
En pareil cas, le caractère de la fantasia tunisienne se précise, tout consistant dans le dressage des chevaux. La poudre n’a même pas parlé. Tantôt c’était le simulacre d’un duel entre deux cavaliers, avec des passes extraordinaires au point de vue équestre ;
caval:eii en costume de fantasia.
BOSTOW
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