‹ Tunis et ses environsChapitre 62 sur 97 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

ciés jusque dans nos familles ; puisque, ce qui ne s’est pas encore vu jusqu’ici, toutes nos femmes sont montées sur les terrasses pour vous acclamer par leurs « you-yon )>, la France et toi qui la représentes. »

J’avais, je l’avoue, quelque défiance à l'endroit de ce compliment fiatteur, dont je

Cavalier coiffé du bonnet en plumes d’autrucbe, que le meilleur cavalier de la tribu a le droit de porter.

mettais une bonne partie au compte de la phraséologie orientale. J’eus l’occasion d’en parler à une personne sûre et compétente :

« Mais non, me dit-elle, les paroles du vieux sclieik ont été sincères. Et cela s’explique. Nabeul, le pays le plus riche de la Tunisie, était aussi le plus souvent et le plus cruellement rançonné. On y était arrivé à cacher son argent et ses chevaux, et à

jouer la comédie de la pauvreté ou des mauvaises affaires pour éviter de voir les vautours plus ou moins officiels s’abattre sur son avoir. Eb bien, depuis le ju-otectorat français, les riches Nabelis peuvent montrer leurs biens au soleil et se faire honneur de ce qu’ils gagnent. Ne cherchez pas ailleurs la cause de la joie manifestée et des hommages rendus au représentant de la France! »

En mai 1888 plusieurs goums arrivèrent à Tunis pour donner, pendant le Concours régional, le spectacle des fantasias. Sans nuire aux autres goumiers, fort beaux aussi, je dois dire que ceux de M. le capitaine Bordier, contrôleur civil de Maktar, ont été particulièrement remarqués. Leur entrée à Tunis, musiqire en tête, dans leurs plus riches atours, a fait sensation parmi les Arabes aussi bien que parmi les Européens. Costumes éblouissants, caparaçons flambants neuf, harnais ruisselants d’or et de broderies, ce fut une entrée triomphale ! Le capitaine Bordier, à la tête de ces nombreux et brillants cavaliers, s’avançant à travers l’avenue de France vers la Résidence, avait l’air de l’un de ces grands seigneurs du moyen âge venant rendre hommage à leur suzerain.

M. Bordier a eu Tobligeance de réunir ses jdIus beaux cavaliers, afin de me permettre de les dessiner et aquareller à mon aise. Il m’a aussi donné quelques détails sur ces vaillants descendants des fameux cavaliers numides, si redoutés aux temps de Masinissa et de Jugurtha. Il m’a raconté la patience et les soins qu’ils mettent au dressage des chevaux, dont ils arrivent à faire de vrais chevaux savants. Il m’a aussi fait le récit des fantasias qui ont été exécutées lorsqu’il prit possession de son contrôle, et de toutes celles qu’on lui offre après chaque absence qu’il fait, ou à l’occasion des plus petits événements heureux de sa vie.

Je le priai de m’envoyer quelques notes sur son arrivée à Maktar, où, faute d’un logis existant, il dut s’installer et installer son administration dans... un arc de triomphe romain. Le récit qu’il m’a envoyé ne comportant aucun changement, je le donne tel que M. Bordier me l’a adressé. Le voici :

« Lorsque, après avoir quitté l’armée, je devins contrôleur civil à Maktar, le hasard me fit rencontrer dans la contrée une douzaine d’anciens soldats de la compagnie franche que j’avais commandée lors de la pacification de la Tunisie. En un clin d’œil je fus reconnu et entouré. Ils parlaient tous les douze à la fois, criant, gesticulant, gambadant ; deux ou trois tenaient la bride de mon cheval, autant se pendaient à chacun de mes étriers, d’autres m’embrassaient les mains, les j^aus de mon vêtement, mes bottes. Je ne pouvais ni avancer, ni reculer, ni descendre de cheval; et j’avais grand’peine à répondre à toutes leurs questions.

« Dieu soit loué 1 Nous t’attendions depuis longtemps ! — Béni soit le gouverne- « ment qui t’a nommé notre chef! — Tu t’es toujours bien porté? — Et madame? ce — Et les enfants ? — Et notre lieutenant ?

« — Il a été tué au Tonkin.

« — Dieu lui fasse miséricorde ! C’était un brave.

(( — Et notre sous-lieutenant?

c( — Il est aussi au Tonkin, lieutenant et décoré.

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