CHAPITRE XVII
« — Dieu augmente encore ses biens ! »
« Enfin cela n’en finissait plus. Je parvins cependant à mettre pied à terre. Aussitôt mes bonnes gens de se précipiter dans toutes les directions, apportant des nattes, des tapis, des coussins, enfin tout leur pauvre mobilier pour que leur ancien capitaine soit aussi moelleusement installé que possible. Puis :
(( — Tu nous permettras bien de t’offrir la dhifa ?
« — Certainement; mais il fait très chaud, je u’ai pas faim : un seul plat me suffira. »
« Ils s’éloignèrent en courant, l’un d’eux ayant crié, sous forme de commandement : Bas zmlastik! ce qui signifiait : Pas gymnastique ! Puis je les vis s’arrêter, et, pendant que le kbalifa, les scbeiks et les notabilités faisaient les compliments officiels au elmourakel elmadani (contrôleur civil), tenir une longue palabre, avec force gestes et cris.
c( Enfin ils durent se mettre d’accord, car je les vis disparaître dans différentes directions.
« J’appris une heure après, aux dépens de mon estomac, la cause de leur discussion.
« J’avais désiré n’avoir à mon déjeuner qu’un plat, ce qui était plus que suffisant par l’affreux sirocco qui souffiait et qui eût mis en inappétence Gargantua lui-même. Le plus intelligent de la bande l’avait compris et avait proposé à ses onze complices de se cotiser pour composer ce plat unique que sa femme eût apprêté. C’était fort sage, mais les Braga^ sont pleins d’amour-propre. Ils ont même l’amour-propre culinaire. Il fut décidé que chacun m’apporterait un plat, d’autant que, avait dit l’un d’eux, — uu avocat en herbe sans doute, — tout eu indiquant que je ue désirais qu’un seul plat, je n’avais pas ajouté de chacun de vous ou bien de l'ensemble.
« Débarrassé d’eux, puis des notables qui m’avaient fait de longs discours auxquels j’avais répondu très banalement, comme doit le faire tout bon personnage officiel, je commençais à goûter un moment de quiétude et je humais voluptueusement une cigarette, sans penser à rien, pas même — je le confesse en toute sincérité — aux réformes que j’avais promises à mes administrés.
c( Hélas ! cet état de béatitude ne fut pas de longue durée. Ma cigarette n’était pas encore fumée à moitié, qu’un de mes spahis vint me dire :
« — Sidi, voici tou déjeuner qui arrive.
« — Parfait ! »
(( Ah 1 les monstres !
« Chacun d’eux m’apjîortait uu plat, et un plat énorme !
« Douze plats à déguster le 17 juillet, par 45° ! Mais douze plats qui, par une touchante unanimité, par une uniformité témoignant d’usages culinaires devant remonter au moins à l’âge de la pierre polie, se ressemblaient exactement : douze ragoûts de moutou nageant dans l’huile rance, ornés de zhih (raisin sec) et de pois chiches aussi durs que des balles de revolver.
« Il fallut goûter aux douze plats, avaler douze gorgées de lait et trouver