Habitants du Bargou
douze adjectifs, avec des superlatifs, pour dire de chacun qu’il était bon, très bon, supérieur, délicieux, agréable, exquis, surfin, parfumé, savoureux, délectable, succulent !
<( Enfin mes gens s’en allèrent satisfaits, en disant que chaque fois que je reviendrais au Bargou ils se feraient un devoir de me recevoir ainsi.
« J’y suis retourné depuis, mais je ne suis plus retombé dans leur piège. J’ai trouvé un moyen qui protège mon estomac des gastrites et sauve l’amour-propre de mes anciens subordonnés. Je les ai classés par rang de grade, d’ancienneté dans le service et d’âge ; et, à chaque voyage, je préviens que j’accepterai la dhifa d’un tel. Je résiste à toutes les séductions des onze autres, et depuis lors je ne crains plus les indigestions. Je ne leur suis pas moins reconnaissant pour cela de leur bon et dévoué souvenir. »
Exercices équestres des fantasias tunisiennes.
Une petite école coranique en hiver.
CHAPITEE XVIII
Lorsqu’^elle a occupé la Tunisie, la France a trouvé dans ce pays un état de civilisation infiniment plus avancé que celui qu’elle a trouvé en Algérie. A Tunis même, l’instruction primaire, telle que la comprenaient alors les indigènes, était plus développée que dans bien des contrées de France, il y a cinquante ans : dans ce sens, du moins, qu’il y avait fort peu d’illettrés.
J’ai fait remarquer précédemment que les corporations sont encore groupées à Tunis, comme elles l’étaient jadis chez nous. L’école musulmane, c’est-à-dire coranique, offre, elle aussi, un trait de ressemblance avec les écoles de ce temps lointain que l’on a l’habitude d’appeler notre « bon vieux temps ». L’enseignement y est à peu près limité à la lecture des écrits saints. On lisait ici le cathéchisme ou la bible ; là c’est le Coran. On y apprend à écrire un peu, à compter encore moins ; quant aux connaissances exactes, elles font absolument défaut dans cet enseignement.
A la première page de sa monographie pédagogique de 1889, V Enseignement 'public dans la Régence de Tunis, M. Machuel, directeur de l’enseignement public en Tunisie, s’exprime en ces termes :
c( Groupée dans des villes importantes et de gros villages placés le long du littoral, de Bizerte à Zarris, la population indigène est, depuis des siècles, en contact avec les Européens, Aussi est-elle en général beaucoup plus tolérante et, par suite, beaucoup plus malléable que celle des autres contrées de l’Afrique septentrionale. Habituée à entendre parler des langues européennes, principalement le français et l’italien, elle s’est rendu compte de l’utilité, de la nécessité même qu’il y avait pour elle d’étudier ces langues, Aussi les Tunisiens, surtout ceux de la classe aisée, ont-ils tenu, depuis jdus d’un demi-siècle, à faire apj)reudre le français à leurs enfants. »
Au point de vue des études arabes, Kairouan la Sainte, Sfax, Mebdia et Tunis ont été — et sont encore — des centres littéraires renommés.
Pour le peui)le, pour l’artisan et pour le petit bourgeois de Tunis, tout se bornait le plus souvent à la lecture du Coran. Si leur programme nous paraît maigre, les écoles coraniques n’en sont pas moins très nombreuses à Tunis, et, chose remarquable et pratique, on a presque partout créé des écoles à proximité du groupe des corporations.
Le père habite parfois loin de la boutique des souks dans laquelle il exerce son commerce ou son industrie ; et son fils, tout jeune, l’y suit. L’exemple paternel doit en faire un artisan ou un négociant. Comment, dès lors, l’envoyer à l’école dans le quartier du domicile ? Le plus simple était donc de rapprocher l’école des souks afin de la mettre à la portée des enfants.
L’école du souk El-Bélat est très curieuse ; elle est dans un corps de bâtiment construit au-dessus d’une rue et formant voûte ; l’école du souk des selliers est placée à la sortie des souks, dans l’ombre du grand mûrier sacré ; celle du souk El-Halfa est dans le souk même! J’en pourrais dire autant de bien d’autres petites écoles coraniques.
Les gravures des pages 205 et 208 représentent deux de ces petites écoles. Il y en a qui ne comptent que quelques élèves : mais le maître vit de si peu !
L’école représentée à la page 209 est une école musulmane annexe qui fait partie du collège Alaoui, fondé par le bey actuel. Cette école est l’une des ifius curieuses de Tunis. C’est un ancien marabout encastré dans les nouveaux bâtiments du collège. On l’a respecté, parce que la tombe d’un saint, Sidi-el-Mahdi, s’y trouvait. Les écoliers sont installés autour du tombeau. On entre dans l’école par une i^etite porte, sur le seuil de laquelle se trouvent pêle-mêle les babouches et souliers des élèves. Ils forment un entassement tel, qu’on se demande comment chacun peut retrouver sa chaussure à la fin de la classe.
La barrière qui entoure le tombeau est peinte en vert, avec des fieurs blanches comme ornements. Un lustre primitif en fer-blanc est suspendu au-dessus.
Tout autour, des tableaux, des pancartes et des vêtements sont pendus saus ordre.
Le tombeau divise la j^ièce en deux i)arties égales. De chaque côté se trouve un maître. Comme dans toutes les écoles, les maîtres et les élèves sont assis à terre sur des nattes. Les élèves entourent le maître, assis là où il leur a plu de s’asseoir. Ils
CPIAPITRE XVIII.
tiennent tons à la main de grandes planchettes sur lesquelles ils écrivent ou lisent.
Tous à la fois chantent et psalmodient les versets dii Coran en balançant le haut du corps à la façon de l’aiguille d’un métronome. Ces paroles et ces chants forment une confusion de sons inextricable pour les oreilles de l’Européen. On reste confondu, lorsque l’on apprend que le maître se reconnaît au milieu de ce stupéfiant fouillis de paroles et de nasillements, lorsque l’on vous dit qxre chaque élève ayant commencé la lecture à sa guise, il n’en est pas deux qui soient au même point. lien est cependant ainsi: le maître suit tout ce petit monde individuellement, et son oreille, chose inouïe ! perçoit la moindre faute, que dis-je? la moindre intonation fausse au milieu de ce charivari de chants et de paroles. Aussitôt la longue baguette qu’il tient à la main frappe sur le chéchia de celui qui ne récite pas bien ou ne chante pas juste.
A part cela, liberté pour les élèves de sortir, de rentrer et même de rapporter, pour les manger en classe, des beignets enfilés sur des baguettes, à peu près à leur convenance.
L’écolier tunisien est d’une rare intelligence ; son esprit est ouvert et délié ; il apprend notre langue avec une surprenante facilité. Malheureusement ces excellents élèves se marient trop tôt, vers l’âge de seize ans. Et alors, adieu les progrès réalisés, les bonnes choses apprises ! Ils parlent français, ce qui est beaucoup, sans doute ; mais pour le surplus, ils n’en conservent presque rien.
Ceci me conduit à parler des Tunisiens de grande famille, de ceux qui appartiennent à cette classe que Ton peut apj)eler l’aristocratie tunisienne. Il est impossible de dire à quel point ils portent l’aisance et la distinction des manières dans tous les actes de la vie. Beaucoup, même, sont lettrés, et tous sont beaux causeurs. Souvent ce sont des diplomates ou des gens d’affaires distingués. Mais, à presque tous, jusqu’à la génération actuelle, les connaissances historiques et géographiques et l’étude des sciences exactes font défaut. Je m’entretenais un jour avec un Maure lettré. Il n’ignorait pas son origine hispano-mauresque ; mais de l’histoire des Maures d’Espagne, ses glorieux ancêtres, il ne savait pas le premier mot. En fait de géographie, c’était pis encore. Il me demanda, jiar exemple, si Londres était au bord de la mer et si l’Angleterre était une île aussi grande que Djerba.
Cependant ceux qui sont mêlés aux intérêts des Européens se mettent au courant de nos affaires politiques, qu’ils jugent souvent avec beaucoup de bon sens.
Pour donner une idée de la finesse et de la promptitude des reparties qui sont les caractères distinctifs de l’esprit des Maures tunisiens, je citerai un petit incident qui a marqué, il y a quelques années, la visite que fit un général anglais au collège Sadiki.
Il eut la malencontreuse idée de demandor à un élève de première division quelle province la Turqxiie avait perdue à la suite de la dernière guerre.
Demander à ce jeune musulman d’énumérer les échecs infligés au chef des croyants, c’était le blesser dans ses sentiments. On était alors au lendemain des revers répétés que les Anglais venaient de subir dans le pays des Zoulous. L’élève du collège Sadiki ne sourcilla pas. Courtoisement il réjDondit en énumérant les provinces perdues par le
sultan de Constantinople. Puis, posant le doigt sur la carte d’Afrique, vers le cap de Bonne-Espérance, il s’adressa an général anglais :
« Monsieur le général voudrait-il condescendre à nous montrer la province dans laquelle les Anglais ont été si souvent battus dans ces derniers temps ? »
En gentleman, le général félicita le jeune Tunisien ; mais il dut emporter une liairte idée de l’intelligence et de la causticité de cette race maure, qui arrivera à notre civilisation européenne dès que les générations qui reçoivent actuellement une instruction sérieuse iiarticiperout aux affaires.
Une école sur une terrasse.
Le penchant à la plaisanterie et au sarcasme est tempéré chez eux par une qualité précieuse, le tact. Bien rarement il leur arrive de sortir des convenances.
J’en citerai cependant un cas, mais à titre d’exception.
On avait traduit en arabe classique le procès Roustan-Eocbefort, et l’on s’amusait entre Tunisiens aux dépens du ministre de France. Ces plaisanteries devenant excessives, le général Japy en fut informé. Il fit aussitôt appeler l’un des membres les plus importants de la corporation dans laquelle la plaisanterie avait pris des proportions que l’on ne pouvait tolérer plus longtemps.
cc Vous ne cessez de mal parler des Français, lui dit le général, et de rire du représentant de la France. Vous méritez une punition. »
Le marchand s’inclina et protesta.
« C’est inutile. C’est décidé. Il faut un exemple. On va vous couper la langue. » Des soldats apportèrent sur un plateau un grand couteau et d’autres instruments